Jean-François Billeter

François Jullien m’a amené à Jean-François Billeter. A l’époque, je m’intéressais à la civilisation chinoise. J’avais lu un livre de François Jullien, que l’on présentait comme un expert du sujet. Il m’avait indigné : délire de « philosophe ». (Il en était d’ailleurs de même des oeuvres d’un disciple de Durkheim.) C’est ainsi que le titre « Contre François Jullien » a attiré mon attention. Et que j’ai acheté cet ouvrage de Jean-François Billeter. C’était le travail sérieux d’un anthropologue. Et c’est ainsi que j’ai eu envie d’écouter l’émission que lui consacrait récemment France Culture.

J’ai découvert un Suisse à l’esprit très germanique. Modestie et méthode. Il a consacré la première partie de sa vie à enseigner la langue et la culture chinoise. Epuisé, il a pris sa retraite à 60 ans. Et, petit-à-petit, il s’est mis à publier.

Il me paraît s’être intéressé à une de mes préoccupations : ce que Montesquieu aurait appelé « l’esprit des lois », c’est à dire les caractéristiques d’une culture humaine, les forces qui expliquent son histoire, et avec lesquelles il faut jouer pour lui donner le destin qu’elle mérite. Ses travaux ne portent pas uniquement sur la Chine. Il s’est penché aussi sur notre société, et sur des thèmes qui reviennent dans ce blog. En particulier, le « nihilisme », mal de notre temps, auquel il oppose une sorte de culture de soi, un travail de développement de son potentiel, qui donnerait la liberté. Il oppose aussi fini et infini : le capitalisme, en particulier, est fondé sur l’hypothèse absurde d’un empilage infini de biens matériels. La vie est une oeuvre, finie.

Plus curieusement, peut-être, il penserait que le salut pour l’Europe est d’être une nation de régions.

A étudier.

(Inspiré par France Culture.)

Jacques Roubaud

Les poètes me donnent des complexes. Ils me dominent de leur pensée incompréhensible. Entrer dans leur intimité donne l’espoir de dissiper un peu de cette inquiétante étrangeté. Il se trouve que France Culture la nuit rediffusait une série d’émissions consacrées à Jacques Roubaud, apparemment un poète célèbre.

Il avait la particularité d’être mathématicien professionnel et d’avoir aimé le sonnet et cherché l’inspiration dans des formes exotiques de poésie, en particulier au Japon et chez les troubadours, ainsi que chez Wittgenstein.

Ce qui m’a donné un espoir : peut-être qu’en bricolant ainsi, entre amis, sans avoir à vivre de son art, il est possible de faire émerger une poésie qui ait à nouveau du sens ? En fait, c’est certainement ce qu’ont cru les écoles de poésie qui se succèdent depuis la fin du dix-neuvième siècle.

Quant à l’intimité du grand homme, elle est réconfortante. Elle m’a amené à plusieurs constatations curieuses :

Denis Podalydès, qui s’entretenait avec lui, semblait se poser les mêmes questions que moi. Ce qui est rassurant.

Jacques Roubaud lisait un poème, qui m’a plongé dans une noire déprime. Ce même poème, repris par Denis Podalydès, n’avait plus aucun intérêt. De l’importance, et de la difficulté, de revenir aux intentions initiales ? Voire aux usages du temps ? Des dangers d’un art mécanique ?

Pour autant, Jacques Roubaud critiquait la diction de Jean Vilar, alors que, pour mon compte, je la trouvais fort belle, en elle-même, quoi que, probablement, elle n’était pas en rapport avec notre compréhension du texte. De l’importance d’une large culture ? C’est une source de bonheurs ?

Urgence

Des philosophes se posent la question de l’urgence. Ils traitent des exemples de l’urgence climatique et de l’urgence du président Trump. Urgence n’a pas de sens sans action immédiate, disent-ils.

En situation d’urgence, il n’y a plus de place pour la démocratie et ses débats. C’est ce qu’a compris le président Trump : il prétend que son pays est en crise, de façon à n’avoir de compte à rendre à personne, surtout pas au parlement.

(En France, l’article 16 de la constitution permet au président de prendre les « pleins pouvoirs », dans une telle situation. Seulement, sa liberté semble bien plus encadrée qu’aux USA.)

Les champions de la transition climatique n’ont pas les moyens de Trump et de Poutine. Pour eux, il n’est pas possible d’imposer quoi que ce soit, sans discussion. Ils ont eu le tort de vouloir faire l’économie du débat démocratique ?

Solar power producer Pine Gate files for bankruptcy
Analysts say the removal of clean energy tax credits have collapsed the value of renewable projects
Financial Times du 6 novembre

Grandes manoeuvres

Je ne suis pas au courant de ce qu’il se passe au parlement. Nous traversons une période de chaos. C’est tout. Cultivons notre jardin. En tous cas, toutes les personnes que je rencontre paraissent abattues par le spectacle que donne notre personnel politique. Je ne pense pas avoir rencontré encore un tel état de dépression.

En les écoutant, je me suis demandé si ce n’était pas LFI qui faisait le spectacle. Et si l’inconnue qui a torpillé la loi Duplomb, ou le fameux Zucman, autre inconnu, étaient ses créatures ? A chaque fois, la manoeuvre est la même : une idée qui paraît un pur produit de l’orthodoxie de gauche, et qui est capable de séduire le bon sens populaire (manoeuvre « populiste »). Le Parti socialiste se retrouve alors contraint de censurer le gouvernement, s’il ne veut pas perdre la face.

Si cette hypothèse est juste, quel serait l’intérêt, pour LFI, de faire le lit de l’extrême droite ?

J’ai été surpris d’entendre qu’Hitler et Staline avaient une sympathie spontanée l’un pour l’autre. Ils avaient, apparemment, en commun la haine de la démocratie, ou du moins de la société occidentale de leur temps. (Une haine commune qui rapproche Poutine et Trump ?) Peut-être LFI est-il poussé par la volonté de « détruire le système » ?

Amérique du sud

M.Trump déploie sa marine en Amérique du sud, que cherche-t-il à faire ?

Officiellement, il s’agit de combattre le trafic de drogue. Peut-être pour donner le change, il fait couler quelques bateaux, apparemment sans preuve qu’ils soient ceux de trafiquants. Et, de toute manière, en toute illégalité. Plus probablement il désirerait affirmer la domination des USA sur son « Lebensraum ».

Va-t-il tenter d’envahir un Vénézuéla affamé ? Un Cuba en perdition ?

L’Amérique du sud serait très liée à la Chine, qui lui achète sa production et lui construit des infrastructures publiques. Elle n’aimerait guère les USA. Quoique M.Trump ait les faveurs des partis de droite. Quant au Mexique les deux économies seraient si liées qu’il ne peut que gesticuler.

Une occasion à exploiter par l’Union européenne ? (Le jour où elle ne sera plus un chaos ?)

Voici ce que je retiens d’Affaires étrangères de France culture.

Temps étranges

On me disait que Bayer « arrête tout ce qui est IA ». Et ce parce que cela ne rapporte absolument rien. (Ce qui est corroboré par Internet.)

Et aussi que Microsoft aurait licencié ses commerciaux expérimentés, pour les remplacer par des jeunes, qui ne sauraient rien.

Y aurait-il, d’un côté, un marché qui se désengage de l’intelligence artificielle, et de l’autre des fournisseurs d’IA qui se jettent dans une course en avant, en cherchant à justifier leur argumentaire de vente (l’IA remplace l’homme) et en injectant de l’argent dans la bulle spéculative de manière à ce qu’elle n’éclate pas ?

Crash stratégie

Un de mes anciens collègues parlait de « crash stratégie ». La crash stratégie est l’idée fixe qui vous fait échouer, parce qu’elle vous rend aveugle.

En lisant l’histoire du CNR, je me suis demandé si de Gaulle n’avait pas été victime d’une crash stratégie. En effet, son obsession était l’incurie de la France, le spectacle lamentable que donnait ses hommes politiques. Pour y mettre un terme, il a rétabli le pouvoir royal. Ce qui fut un flop.

Or, le CNR était justement la solution qu’il cherchait. C’était la responsabilité faite homme politique. Au lieu de le mépriser, si l’on en croit ce que disent les témoins de l’époque, peut-être aurait-il mieux valu qu’il cherche à en faire durer l’esprit. Il aurait pu être son homme fort et sa conscience. Ce qui est le rôle d’un président de la 3ème république.

La pensée captive de Czeslaw Milosz

La Pologne et les pays baltes sous la botte de l’URSS.

Il me semble qu’il y a deux histoires dans ce livre.

D’un côté, celle, effroyable, de la destruction de ces pays, tour à tour par les Allemands et les Soviétiques. Massacres, déportations en masse en Sibérie, extermination systématique des classes jugées dangereuses. Et il y a Varsovie. Le gouvernement polonais en exil joue aux échecs. Il demande à la résistance polonaise de chasser l’occupant, histoire d’être en position de force vis-à-vis des Soviétiques. Mais ce sont justement ces gens, leurs opposants, que les Russes veulent exterminer. Ils laissent donc les Allemands raser la ville, façon Hiroshima.

Une première ? C’est un peuple d’incultes, de rustres, qui impose sa culture à une civilisation avancée et prospère.

D’un autre, il est question des intellectuels. Pour les Soviétiques, ils jouent un rôle essentiel. Ils les cultivent avec adresse. Et tous, quelle que soit leur origine, retournent leur veste. Ils y gagnent de magnifiques situations. Parmi tous les intellectuels, le plus ridicule est l’occidental, le compagnon de route du communisme. L’homme de l’est se demande, avec une sorte de stupeur incrédule, comment on peut être aussi niais.

L’auteur, qui était un privilégié, a fait défection. Il semble chercher à s’en excuser, par des raisonnements compliqués qui font un étrange contraste avec l’horreur du drame. Décidément, le destin de la pensée d’un intellectuel est d’être captive ?

Changement électrique

En Angleterre, la voiture électrique va être taxée :

Reeves poised to unveil Budget plan for EV drivers to pay per mile charges
Chancellor looks to offset a forecast sharp drop in government revenue from fuel duty

Financial Times, 6 novembre

Des aléas du changement ? Hier la voiture électrique était notre avenir. Petit à petit elle semble être passée de mode, à tel point que l’on se met à la taxer ?

Le succès du changement est une question de préparation ?

Boris Souvarine

Homme remarquable, que ce Boris Souvarine.

D’origine russe, mais ayant vécu depuis son enfance en France, il avait fait peu d’études, ce qui ne l’a pas empêché de devenir un brillant intellectuel et un penseur lucide et intègre, ce qui est quasi unique.

Fondateur du parti communiste français (une organisation d’amateurs), il s’entretenait avec Lénine en égal, faisait des remontrances à Trotsky, lisait dans le jeu de Staline, et prévoyait ses purges. Pendant la guerre civile espagnole, il a compris que l’URSS stalinienne avait pris le contrôle des Républicains. (Et les avait condamnés ? il avait demandé une paix sans vainqueur.) Lors des grands procès staliniens, il a renvoyé dos à dos accusés et accusateurs : c’était un règlement de comptes entre bandits.

Il avait vécu deux traumatismes, Verdun, le massacre de centaine de milliers de jeunes gens, et la honteuse défaite de la France en 1940.

Vie de Cassandre ?