Célébrité

Un sujet pour anthropologue de la culture française : la célébrité.

Le Français semble aspirer à être une « célébrité ». C’est ainsi que j’interprète le fait qu’autant de gens mettent sur linkedin une photo où ils sont associés à un micro. Cela explique aussi peut-être le succès des réseaux sociaux : ils nous disent : soyez une célébrité, le marché viendra vers vous, sans que vous n’ayez rien à faire.

C’est étrange comme il en faut peu pour se croire une célébrité. C’est le cas du « petit chef » à mon avis. Mais aussi de l’entrepreneur qui a une petite réussite. Cela fait trente ou quarante ans que je le rencontre presqu’à chaque coin de rue. C’est surprenant à quelle vitesse il en vient à se désintéresser de son entreprise et à donner des leçons au gouvernement. Alors qu’à l’étranger, contrairement à ce que l’on croit, des dirigeants de sociétés plusieurs centaines de fois plus grosses ne le font pas. J’ai aussi remarqué cela chez beaucoup de diplômés. Curieusement quel que soit leur diplôme ils semblent croire qu’ils font d’eux l’élite et la conscience des nations…

Y a-t-il une explication dans la salle ?

Lois du marché

Depuis quelques-temps on entend parler de la « naïveté » de l’Europe. Elle a cru, du moins son élite, aux théories de l’économie de marché, du libre échange. Elle s’est voulue « ouverte ». Elle découvre qu’elle est le dindon de la farce.

Elle ? L’Allemagne semble continuer à y croire.

Une Europe moins naïve et moins ouverte, ce n’est pas forcément bon pour les exportations du made in Deutschland, pense-t-on outre-Rhin

L’oeil de l’écho de la Tribune, 28 avril

Et ce, peut-être bien, parce que c’est son avantage. D’une part elle a construit son économie comme le rouage essentiel des impérialismes russes et chinois (c’est peu poli de le dire, mais n’est-ce pas juste ?). D’autre part parce qu’elle a un formidable avantage. Elle a construit une marque nationale. Et elle a imposé Allemagne = qualité. Et elle l’a imposé, en particulier, à sa zone d’influence, l’Europe de l’Est. A l’envers, l’hostilité qui est le propre de notre culture dit France = méfiance. (Un témoignage.)

Un autre exemple de « complexité » au sens d’Edgar Morin ? Notre bon sens nous fait croire que le marché et le libre échange sont une question d’individus, alors que c’est une affaire de société, de « chasse en meute ».

Passoire

QATAR, MOROCCO, RUSSIA, CHINA … WHAT MAKES THE EP A SITTING DUCK? When a parliamentary assistant to far-right German MEP Maximilian Krah was arrested in Dresden on charges of spying for China on Tuesday, the news pulsated through the European Parliament in Strasbourg — but surprise wasn’t one of the main reactions.

In fact, the allegations seemed to confirm a pattern of foreign powers attempting to invade the EU assembly. Still under the cloud of Qatargate, the Parliament’s last few months have been further darkened by allegations that an MEP spied for Russia and that others were paid to spread Russian disinformation in the run up to June 6-9. Now there’s a potential Chinagate on our hands.

Politico.eu, 27 avril

Le plus surprenant dans ces affaires est, probablement, qu’elles n’émeuvent pas l’opinion. Le Parlement Européen, les instances européennes en général, n’a rien de sérieux. Et la Russie et ses amis ont pour métier la manipulation. Tout le monde n’est-il pas dans son rôle ? D’ailleurs, l’UE ne prône-t-elle pas la liberté des marchés ? Tout est à vendre ou à acheter ?

Pierre Clostermann

Il y a quelques temps, France Culture rediffusait un entretien avec Pierre Clostermann, « as » de l’aviation de la seconde guerre mondiale.

J’avais lu « Le grand cirque », le livre qui l’a rendu célèbre dans mon enfance. Je n’imaginais pas le Pierre Clostermann gouailleur que j’ai entendu. Peut-être vivait-il en un temps où l’on aimait « l’esprit de débrouille ». Car il a dû toujours se débrouiller. Fils d’un diplomate, il a peu vu ses parents. Peu typiquement pour un Français, il a vécu à l’étranger, étudié aux USA et il parlait couramment le portugais. Il a très tôt rejoint la France libre, mais a aussi assez vite demandé son transfert à la RAF, dont il a été le héros. Car il n’appréciait guère la stricte hiérarchie de l’aviation française, qui ne tolérait pas que le « chef » n’ait pas le talent de son subordonné.

Tout cela dit comme une blague. Mais ce dut aussi être extraordinairement éprouvant. Seule une petite minorité des Français libres a survécu à la guerre. Et lui-même semble avoir traversé ensuite deux épisodes sévèrement dépressifs. Les batailles aériennes, d’ailleurs, n’étaient pas ce que l’on croit. C’était une confusion la plus totale. L’aviateur devait être un as de la voltige. Le danger premier était la collision. Et le pilote allemand surclassait ses adversaires.

Après guerre, il a été appelé par de Gaulle, qui en a fait un député. De Gaulle avait compris que la gloire faisait élire.

Constat de Clostermann, qui a démissionné lorsque de Gaulle est parti du pouvoir : l’étonnante baisse de qualité des députés au cours des ans.

Sorbonne nouvelle

Pourquoi ne me suis-je pas intéressé au discours de la Sorbonne de notre président ? Parce que je n’écoute pas les politiques. Ils disent toujours la même chose. Et ce qui en filtre au travers des titres de journaux est suffisant pour savoir où ils vont.

Je soupçonne que M.Macron, outre son amour des belles paroles et des discours martiaux, veut prendre le contre-pied du Front national, en se faisant le champion de l’Europe, et l’adversaire de M.Poutine. De Gaulle de l’Europe ?

J’ai toujours tort ? Il semble avoir trouvé une solution élégante au problème que je pose : notre désespéré problème national d’investissement, pour remonter notre armée, transformer notre économie… Il pense que c’est à l’Europe de s’en occuper. Habile.

Seulement, si je suis convaincu que l’UE est l’avenir de la France, je ne pense pas que ce soit comme cela qu’il faut procéder. Si la France veut avoir un minimum de crédibilité, elle doit balayer devant sa porte, et ne pas attendre le salut des autres. Du moins, c’est mon opinion.

Du biais

Un économiste disait que le succès de Keynes venait de ce qu’il avait dit aux politiques ce qu’ils avaient envie d’entendre : pour relance l’économie, il suffisait de dépenser.

On peut imaginer qu’il en a été de même du libéralisme : il enjoint le législateur de démanteler toute législation.

Et maintenant, on en est à la « valeur travail ». On pourrait penser que c’est le contre-pied des deux précédents paragraphes. Que nenni. Ce n’est qu’un slogan. Ceux qui l’agitent n’ont apparemment pas compris qu’ils devaient balayer devant leur porte.

Le phénomène semble général. Nous tendons à suivre la pente de moindre effort. Et c’est pour cela que nous sommes facilement manipulables.

Ce qui semble nous redresser est la crise. La paresse intellectuelle n’est plus permise. Peut-être aussi que de slogan en slogan, on finit par déboucher sur une idée utile, que quelqu’un est capable d’utiliser ? En tous cas, il pourrait être utile de faire des exercices de critique de sa pensée (ce que les anciens semblent avoir appelé « dialectique »). Et peut-être aussi ferait-on bien de se demander si la paresse intellectuelle est innée ou acquise…

(Et si la « société », pour nous gouverner aisément, donc ne pas avoir à gérer notre « complexité », avait intérêt à nous rendre manipulables ?)

Maudite poésie

France culture consacrait une nuit à Verlaine. Ne sachant pas lire la poésie, je préfère l’écouter. Ainsi, j’apprends qu’elle ne se dit pas comme on le penserait. La régularité de ses nombres de pieds, par exemple, peut cacher des irrégularités fondamentales, des vers « réels » qui sont constitués d’un ou de quelques mots, par exemple à nouveau.

Voilà qui pose la question de l’enseignement. Ce qui faisait le charme de la poésie, c’est qu’elle était maudite. Depuis qu’elle est devenue sujet de récitation et de cours, elle ennuie l’élève et elle a sombré dans l’oubli.

(Quant à Verlaine, il semblait en proie à l’angoisse existentielle : après chaque écart, il cherchait fiévreusement la respectabilité, du mariage, de la religion, de la bonne société…)

L’avenir de Tesla

Tesla steers back towards cheaper cars
Elon Musk seeks to appease the market after 40% stock slide

Financial Times, 25 avril

Biais de confirmation ? Une de mes théories est que Tesla n’a pas d’avenir. Tesla a été un phénomène spéculatif. Il y eut un temps où l’on a cru dur comme fer que l’avenir était à l’économie de marché, au démiurge créateur de richesses. Tous ceux qui ont été les champions de cette nouvelle ère, post mur de Berlin, ont été portés par les investisseurs, qui s’imaginaient « agents du changement ».

Seulement, Tesla n’a aucun avantage concurrentiel. Il va être obligé de se mesurer, tôt ou tard, aux autres constructeurs automobiles. Et leur métier, c’est de réduire sans cesse leurs coûts. Le monde de l’automobile est un coupe-gorge. Ce n’est pas par hasard que l’on y trouve les meilleurs contrôleurs de gestion. Et, à ce jeu, les Américains ne sont pas les meilleurs : cela fait longtemps que leurs voitures ne s’exportent plus.

Le chant du boson

Qui était le professeur Higgs, l’inventeur du boson qui porte son nom ? Une émission de France culture (La science, CQFD).

Un homme discret, qui n’a quasiment publié que l’article qui a fait sa gloire, il y a 60 ans, et qui a été sur le point de se faire éjecter de son université, pour cette raison. (Nous vivons à l’époque du « publish or perish » : une transposition de la logique du marché au monde des sciences.) Heureusement pour lui, il était en odeur de prix Nobel. Et il a eu la chance de vivre assez vieux pour l’obtenir.

Avec lui, on découvre que la physique a changé. Il n’y est plus question que de champs et de particules associées. Le sien donne leur masse aux autres. On apprend aussi que le vide ne l’est pas…

La physique y a gagné en humanité. Dans ma jeunesse elle était dominée par des génies, dont on ne parlait qu’avec stupeur et tremblements, et elle nous promettait de trouver l’équation fondamentale. Désormais, elle s’enfonce dans la complexité, et c’est un travail d’humbles artisans. Et surtout, il est fini le temps où l’on connaissait la nature du monde. Aujourd’hui, on n’a plus que des représentations et elles sont appelées à se transformer radicalement, de temps à autres.

L’étranger

Malcolm Gladwell parle de notre interprétation de « l’étranger ». (Une émission de la BBC.)

Eh bien, qui que nous soyons, nous tendons à nous tromper sur son compte. En gros nous sommes faits pour vivre avec des gens normaux faisant des choses normales. Si un innocent se comporte d’une manière inhabituelle, nous le croyons coupable. Et inversement. Et la justice est au moins autant susceptible à ce biais que l’homme ordinaire. Fort inquiétant.

De même, nous sommes tout à fait incapables de comprendre l’importance que notre environnement immédiat a sur l’individu. Ainsi, en augmentant le nombre de policiers dans un quartier, on y a réduit radicalement la prostitution, simplement parce que les prostituées préféraient changer de métier que de quartier, et ce parce qu’elles en connaissaient les règles.

Le plus surprenant, peut-être, est à quel point nous pouvons être sûrs de notre jugement…