Habermas

Qui était Jürgen Habermas ? Il serait peut-être temps de se le demander, alors qu’il vient de mourir.

Une fois de plus, je constate qu’il est difficile de se faire une idée d’une oeuvre en écoutant des émissions de radio. Peut-être faudrait-il la lire ?

Je retiens (à tort ou à raison) qu’il aurait voulu trouver le moyen de faire « marcher » les grands principes qui ont enflammé l’Occident depuis les Lumières (brillantes en Allemagne), en particulier la raison et les droits de l’homme. (D’ailleurs, il faisait partie de l’école de Francfort, école de la « philosophie critique », la critique étant un mot d’ordre des Lumières.) Je soupçonne qu’ils ont été victimes de la tentation de l’absolu, alors qu’il aurait fallu chercher une sorte de juste milieu pragmatique. Et que là était son projet. Une façon de dire, aux philosophes français de l’époque, qui accusaient la raison de totalitarisme, « et pourtant elle tourne », à la façon de Galilée ?

Une idée importante ? Il semble avoir pensé que l’on pouvait trouver les « bonnes solutions » aux questions les plus vitales, par le débat au sein de l’espace public. La raison n’est pas individuelle, mais collective. (N’est-ce pas aussi l’idée des Grecs, au moins de certains d’entre eux, et le sens original de « politique », de polis, cité – trouver ensemble ce qui est dans l’intérêt général ?).

Seulement, l’intérêt individuel (cf. les manipulations des divers lobbys) déforme ce débat. Comment parvenir à faire de l’humanité un « ordinateur social » producteur dépassionné d’intérêt général ? La véritable raison ?

Raymond Aron

Dominique Moïsi disait que Raymond Aron était terriblement seul. Curieux Raymond Aron. Pourquoi n’est-il pas devenu une vedette comme Sartre ou Foucault ? Il avait tout pour : il était normalien, reçu premier à une agrégation qui avait recalé Sartre, il était parti étudier la philosophe allemande… Sans compter qu’il avait rejoint de Gaulle à Londres. Qui dit mieux ?

Mais il n’a pas produit de grande théorie incompréhensible, il n’a pas parlé de Platon et de Heidegger ou encore de Marx. Il a parlé du monde tel qu’il était et de ce qu’il n’avait rien de commun avec les belles théories, qui enflammaient les esprits, alors que personne ne les comprenaient. La société a préféré avoir tort avec Sartre, qu’avoir raison avec lui. (Quitte à en faire payer les conséquences aux générations suivantes.)

Mais était-il aussi bon philosophe qu’on le dit ? Car le problème qu’il a rencontré est aussi vieux, quasiment, que le philosophe grec : c’est la rhétorique, l’art de persuader. Avoir raison n’est pas suffisant pour être entendu.

(Réflexions venues d’une émission de 1955.)

Georges-Arthur Goldschmidt

Mes interrogations sur la traduction m’ont amené à m’intéresser à Georges-Arthur Goldschmidt. (Emission qui lui est consacrée.) Les circonstances de l’histoire ont fait qu’il a commencé sa vie en Allemagne et qu’il l’a poursuivie en France. En outre, il a un talent d’écrivain. Ce qui fait de lui le traducteur idéal. En particulier celui de Kafka.

Il observe que le français diffère fondamentalement de l’allemand. Le premier est une langue de concepts, le second, une langue de réalisation, terre à terre. Ce qui correspond bien aux caractères de nos deux pays. Mais ce qui explique aussi de fâcheuses confusions : nos philosophes ont cru trouver dans l’oeuvre d’Heidegger, par exemple, une complexité qui n’y était pas. Les idées dont on ne parle qu’avec stupeur et tremblements (cf. le dasein), en se perdant dans des considérations sans fin concernant leur signification, sont employées par le petit peuple !

Plus curieux, la traduction que Vialatte a faite de Kafka semble pleine de fautes, mais cela ne tiendrait pas à lui, mais à son temps, qui lui imposait un certain style et certains mots. D’ailleurs, beaucoup de concepts ne peuvent se traduire.

La traduction est un remarquable exercice : un défi à notre paresse naturelle. Car comprenons-nous ce que nous entendons ? Elle force à nous interroger. D’ailleurs : savons-nous ce que nous disons ?

Ainsi parlait Vladimir

Il est parfois réconfortant d’écouter les philosophes patentés. On apprend qu’ils éprouvent les mêmes difficultés que nous à lire Vladimir Jankélévitch.

Au départ, sa pensée paraît légère et lumineuse. Mais, au bout d’un moment, on se demande où il va. Sa parole se nourrit d’elle-même ?

Sa technique est un mélange d’expérience quotidienne et de références savantes généralement inconnues et souvent livrées en version originale. Peut-être est-ce la bonne façon d’utiliser, voire d’éduquer, sa raison ? (Une autre façon d’interpréter « je pense donc je suis » ?) Par une critique permanente de sa pensée, mais aussi en faisant appel à celle des autres, afin de produire de nouvelles idées, de faire progresser sa conscience ? Seulement, cela doit s’arrêter un jour, conduire à une action ? Ce qui n’est ni l’objet du livre, ni celle du cours ?

La tentation de Jankélévitch

De la tentation, cours de Vladimir Jankélévitch.

Feu d’artifice. Mais, à la longue, difficile à suivre. Et ce en dépit des pauses musicales et d’explications érudites. Comment ses étudiants parvenaient-ils à tenir ?

Où veut-il en venir ? Nous montrer ce que devrait être l’hygiène de l’intellect ? Prendre un concept et l’examiner sous tous ses aspects, faire intervenir toutes les pensées qui l’ont examiné, et voir ce que l’on peut en tirer ? Faites ce que je fais, pas ce que je dis ?

Exercice gratuit ? La tentation est un concept chrétien, qu’a-t-il à faire dans notre société ? La tentation n’existait pas chez les Grecs. Sa condition nécessaire n’est-elle pas totalitaire : pêcher c’est s’écarter de la ligne du parti, dont les voies sont impénétrables ? Heureux les simples d’esprit, ou, plutôt, les légumes ?

Mais l’analyse n’est pas sans aspects curieux et piquants. En revenant au texte en version originale, Jankélévitch montre que les exégètes bien-pensants détournent l’esprit des lois. La mission de Dieu est de nous induire en tentation ! Le diable est le suppôt de Dieu ! Et la tentation n’est pas une question de choix entre options comparables, mais de volonté. D’un côté la vertu, le devoir, austère, lointain et quasi incompréhensible, de l’autre, le « farniente », la paresse intellectuelle. Dieu nous soumet à la tentation pour que nous soyons des hommes dignes de ce nom ? L’homme digne de ce nom se livre, sans cesse, au spectacle que donne Jankélévitch ? Il maintient son cerveau en état de marche par un exercice désespéré, façon Sisyphe ? Bref, vivre c’est résister à la tentation de la retraite ? La tentation est celle de ne pas penser ?

Etrangement, cela évoque une question récurrente en anthropologie : la signification des mythes. Derrière les mythes il semble qu’il y ait une raison « existentielle ». Le mythe ressemblerait-il à l’enrobage du médicament : il permet au principe actif de circuler dans l’organisme jusqu’à atteindre ce à quoi il était destiné ?

George Sorel

Georges Sorel, penseur du 19ème siècle et du début du vingtième, sur le compte duquel les opinions sont partagées. Eternelle question : peut-on se faire une idée juste de ce que voulait dire telle ou telle personne ?

En tous cas, il semble avoir cru au « mythe », « moyen d’agir sur le présent ».

Ce qui est certainement juste. Après guerre, par exemple, nous avons connu le mythe du progrès et du changement technocratique. On avait enfin compris comment être sages. L’avenir serait nourri d’une succession de découvertes qui sans cesse transformeraient notre vie. Elle serait conquête de l’univers.

Georges Sorel voulait créer un mythe qui mettrait un terme à la stérilité de notre civilisation. (« antichiant », autrement dit.) Il n’y est pas parvenu. Peut-être y a-t-il des temps favorables à la création des mythes ? Ou faut-il du talent pour créer un mythe, le talent qu’eut Marx ?

En tous cas, les mythes semblent avoir une durée de péremption…

(Sources : Histoire de la pensée, tome 3, Jean-Louis Dumas.)

Le banquet de Xénophon

Contre-histoire de la philosophie ? Xénophon a-t-il tenté, infructueusement, de prendre le contre-pied de Platon et de ce qui est devenu la pensée officielle de l’Occident ?

Il décrit un autre Socrate. Aux antipodes de l’être agressif dont parle Platon, le sien est sympathique et humble, et se moque de lui-même. Il ne ridiculise personne. Il ne donne pas de leçon. Il est un convive comme un autre.

Après que chacun ait expliqué, de manière assez touchante, ses mérites, on en vient à la question de savoir ce qu’est l’amour véritable. Pour Socrate, c’est l’amour de l’âme, au sens de vertu, de droiture. Ce sont par les actes qu’on la juge : « la fausse gloire () est bientôt démasquée par l’expérience ». « la vraie vertu () acquiert par l’action une gloire de plus en plus brillante. »

A noter que Socrate ne se dit pas « accoucheur », mais « entremetteur »…

Chacun voit Socrate à sa porte ?

Le banquet de Platon

Les idées de Platon

J’ai eu une illumination. En lisant La philosophie des Lumières d’Ernst Cassirer, j’ai eu l’idée de la raison d’être des idées de Platon.

Ce qui m’a frappé en me penchant sur la philosophie, c’est qu’elle utilise des concepts qu’elle ne définit pas. Or, ces concepts sont insaisissables.

D’où le coup de génie de « l’idée ». Platon dit : certes j’aurais bien du mal à vous expliquer ce qu’est la justice, mais il y a quelque part dans les limbes l’idée de justice. Mon propos est un peu approximatif, mais il est globalement juste.

Mais ce n’est pas le plus intéressant. Car les Lumières et lui combattent la loi du plus fort. Ils lui opposent « l’idée » : puisqu’il y a une idée immanente de justice, la loi du plus fort n’a pas lieu d’être. Ne peut-on faire autre chose que de leur donner le paradis sans confession ?

Seulement, ce raisonnement est un sophisme ! La société n’obéit pas à la loi du plus fort. Elle établit, au contraire, des équilibres. Et lorsque l’on veut les bousculer, on provoque une révolte. Platon conduit à une autre forme d’asservissement que la force. Il asservit l’esprit de l’homme à un raisonnement fondé sur une idée erronée. Ce qui a pour conséquence de remettre les clés du pouvoir, comme par hasard, au philosophe. Comme il est dit dans La république. L’idée est la mère de l’aliénation ? L’arme de destruction massive de la « volonté de puissance » de l’intellectuel ?

(Le procédé de Platon est celui que dénonce Aristote. Platon oppose à la force l’extrême inverse, qui est une autre forme de perversion. Le bon chemin est le « juste milieu » entre les deux.)

Avec philosophie

Sur le tard, je me suis intéressé à la philosophie.

Drôle de chose que la philosophie. Notre société considère les étudiants de philosophie comme des égarés, alors que le diplômé de philosophie est révéré, comme une autorité. La cohérence n’est pas le propre de l’homme.

Philosophie, art de la sagesse ? Les philosophes sont incompréhensibles et se critiquent les uns les autres. D’ailleurs, si on les adore, qui les lit ? Quelle influence ont-ils sur la vie de la plupart d’entre-nous ? (Heureusement ?)

Et, parlent-ils de nous ou d’eux-mêmes, êtres élevés hors sol ? Et si leurs théories complexes n’étaient qu’une rationalisation de la façon dont ils aimeraient que la société les laisse vivre ? Et si, derrière toute leur abstraction, si séduisante pour le néophyte, il n’y avait que des réalités banales ?

Toutes ces réflexions m’ont amené à un paradoxe. L’erreur philosophique est productive. Elle offre un excellent exercice à l’esprit. L’exercice de la critique « constructive ». Celui de la liberté ?

Gouvernement de philosophes

Tant que les philosophes ne seront pas rois dans les cités, ou que ceux qu’on appelle aujourd’hui rois et souverains ne seront pas vraiment et sérieusement philosophes ; tant que la puissance politique et la philosophie ne se rencontreront pas dans le même sujet ; tant que les nombreuses natures qui poursuivent actuellement l’un ou ou l’autre de ces buts de façon exclusive ne seront pas mises dans l’impossibilité d’agir ainsi, il n’y aura de cesse, […], aux maux des cités, ni, ce me semble, à ceux du genre humain

Citation de La République de Platon, venue de wikipedia (je n’ai pas eu le courage de copier la version de la traduction que j’ai en main…)

En lisant cette opinion, j’ai pensé que nous avions réalisé le rêve de Platon. Nous sommes gouvernés par des philosophes.

Sa prévision s’est-elle réalisée ? L’état actuel du monde semble lui apporter un démenti complet.