Sauvages !

1946, des explorateurs qui, semble-t-il, sortent d’une guerre lors de laquelle ils ont fait preuve de courage, s’entretiennent des « sauvages ». Et s’ils étaient plus heureux que nous ? Et s’ils l’étaient parce qu’ils n’ont que des besoins qu’ils savent satisfaire ? Mais l’argument ne semble pas clore le débat. D’ailleurs, le terme « sauvage » est-il le bon ? « Primitifs » ? Et, comment nous perçoivent-ils ? Comme des sauvages ? Pire : et si nous ne présentions aucun intérêt pour eux ?

Je m’attendais à être choqué. Le présentateur de France culture de la rediffusion de l’émission m’avait prévenu que les propos que j’allais entendre étaient d’un temps où l’on n’avait pas encore était éclairé par la vérité.

Et si le bien pensant moderne était le seul primitif ? me suis-je demandé. La véritable pensée serait-elle sauvage – au sens de Lévi-Strauss ?

Tout en cadmium

Le Français serait rempli de cadmium. Les conséquences seront graves. Mais, il n’est pas possible de se sauver, car cela vient de notre nourriture. Les procédés qu’utilisent nos agriculteurs sont en cause. (Article.)

Il y a des années, j’ai étudié les « limites à la croissance ». Une équipe du MIT avait déduit de ses modélisations que l’humanité allait à la catastrophe, du fait de son obsession de la croissance. Mais est-ce la croissance qui est en cause ou le productivisme ? Le productivisme est l’alpha et l’oméga de l’économiste. Or, à quoi rime-t-il sinon à l’élimination de l’homme remplacé par la machine et le traitement chimique.

Et si au lieu de vouloir réduire nos coûts de production, c’est à dire le salaire humain, la nature pouvant être bousillée gratuitement, on cherchait à en améliorer l’utilité ? On en augmenterait le coût direct, mais on en réduirait le coût indirect, celui du traitement d’une humanité malade. Même en ne dépassant pas l’horizon de l’apothicaire, on y retrouverait son compte.

Les tâches de Galilée

J’ai appris que, si Galilée fut révolutionnaire, c’est avant tout pour son travail sur les tâches solaires. Grâce à la lunette qu’il avait conçue, il a découvert ses tâches. Elles révélaient que le soleil tournait sur un axe incliné sur l’écliptique, et qu’il n’était pas homogène. Ce qui torpillait les thèses d’Aristote qui postulaient l’incorruptibilité des astres. Du coup, tout le système de ce dernier, donc le géocentrisme et le géostatisme, s’effondrait.

En fait, Galilée savait ce qu’il faisait. C’était un combattant, qui voulait abattre les thèses adverses.

Depuis, on a découvert que ces tâches suivent des cycles, et que leur activité varie au cours du temps, sans, me semble-t-il, que l’on sache pourquoi. Mais cela pourrait avoir un effet sur la Terre, car les émissions d’énergie varieraient d’un pourcent.

L’émission (ancienne) qui parlait de ceci était précédée d’un avertissement : attention, n’allez surtout pas croire qu’il y ait là la raison du réchauffement climatique ! Plus ça change, plus c’est la même chose, comme on dit en anglais ?

Raisons de la colère

J’écoutais l’explication que donnaient des intellectuels allemands de la montée du nazisme… Ils parlaient du comportement du peuple comme s’il s’agissait d’une question de physique atomique. Ils nageaient dans des concepts plus abstraits les uns que les autres. Pourtant, la cause de la crise était évidente : des gens qui crevaient de faim. Or, quand nous sommes désespérés, il ne faut pas nous demander d’obéir à la raison.

La phénomène Trump n’est rien d’autre que cela. La classe intellectuelle prend la direction de la nation. Désormais, c’est « l’élitisme » qui va décider de l’ascenseur social. Mais pas n’importe quel élitisme, celui qui a des idées « socialement avancées ». En plus, la mauvaise gestion du pays par « l’élite » provoque la détérioration des conditions de vie du peuple. Lorsqu’il proteste, on lui dit qu’il est un oppresseur des minorités, et que ses valeurs traditionnelles sont condamnables (de même que celles des minorités, d’ailleurs). Pas étonnant qu’il voie rouge.

Mais sans de telles conditions, il n’y aurait pas de lutte fratricide. En 68, les intellectuels n’étaient pas différents d’aujourd’hui, mais cela ne gênait personne, parce qu’ils ne dirigeaient pas le pays.

Dans tous les cas, on ne naît pas intellectuel, on le devient. Sans en arriver aux procédés de Mao, peut-être faudrait-il envisager une autre formation pour l’intellectuel ? Par la pratique, plutôt que par le concept ?

Fassbinder

Fassbinder aurait rêvé que l’Allemagne tire les leçons de son passé et se réinvente idéale, alors qu’elle l’a nié et s’est vautrée dans un matérialisme content de soi. (Rainer Werner Fassbinder, le cinéaste de la mauvaise conscience allemande, une ancienne émission de France culture.)

Il a dénoncé l’Allemagne de son temps. Ce qui lui a valu un grand succès. Voir ses films (ce dont je n’ai jamais été capable) était-il une autre façon de se donner bonne conscience sans se réformer ?

Argentine et Angleterre

L’Argentine aurait été, dans les faits, une colonie anglaise, ai-je entendu. La quasi totalité de son économie était aux mains des Anglais. Ce que confirme wikipedia :

At one point in the 19th century, ten per cent of British foreign investment was in Argentina, despite not being a colony. In 1939, 39% of investment in Argentina was British.

Les révolutions de ce temps n’auraient pas été tant contre les gouvernements locaux que contre cette présence étrangère. (D’où une lointaine inimitié entre ces deux nations ?)

Le pays était alors un des plus riches au monde. Depuis il a sombré dans la dette et a été incapable de vivre d’autre chose que de ses ressources naturelles.

Question que pose le Vénézuela ? Comment trouver le juste milieu entre un capitalisme (étranger) prédateur et un populisme incompétent ?

Habermas

Qui était Jürgen Habermas ? Il serait peut-être temps de se le demander, alors qu’il vient de mourir.

Une fois de plus, je constate qu’il est difficile de se faire une idée d’une oeuvre en écoutant des émissions de radio. Peut-être faudrait-il la lire ?

Je retiens (à tort ou à raison) qu’il aurait voulu trouver le moyen de faire « marcher » les grands principes qui ont enflammé l’Occident depuis les Lumières (brillantes en Allemagne), en particulier la raison et les droits de l’homme. (D’ailleurs, il faisait partie de l’école de Francfort, école de la « philosophie critique », la critique étant un mot d’ordre des Lumières.) Je soupçonne qu’ils ont été victimes de la tentation de l’absolu, alors qu’il aurait fallu chercher une sorte de juste milieu pragmatique. Et que là était son projet. Une façon de dire, aux philosophes français de l’époque, qui accusaient la raison de totalitarisme, « et pourtant elle tourne », à la façon de Galilée ?

Une idée importante ? Il semble avoir pensé que l’on pouvait trouver les « bonnes solutions » aux questions les plus vitales, par le débat au sein de l’espace public. La raison n’est pas individuelle, mais collective. (N’est-ce pas aussi l’idée des Grecs, au moins de certains d’entre eux, et le sens original de « politique », de polis, cité – trouver ensemble ce qui est dans l’intérêt général ?).

Seulement, l’intérêt individuel (cf. les manipulations des divers lobbys) déforme ce débat. Comment parvenir à faire de l’humanité un « ordinateur social » producteur dépassionné d’intérêt général ? La véritable raison ?

Qu’est-ce que penser ?

Depuis aussi longtemps que je me souvienne, je suis affecté d’un mal de la pensée. Je ne tire pas les conclusions que je devrais de mes constats. Déplorable inertie intellectuelle.

Cela m’est revenu à l’esprit en lisant un article anglais traitant du risque d’attentat iranien aux USA. Donald Trump veut gouverner par ordonnance (ce qui tient plus à ses habitudes de dirigeant qu’à un instinct dictatorial ?). Aujourd’hui, il cherche tous les moyens d’éviter une défaite électorale prévisible aux prochaines élections sénatoriales. Des USA en guerre lui donneraient les pleins pouvoirs. Pourquoi n’y avais-je pas pensé ?

Mais cette « loi d’inertie » a eu des exceptions. Et le résultat n’a pas été meilleur. Le constat est devenu une règle inconsciente jamais remise en cause.

En ce qui concerne Donald Trump, on peut espérer qu’il lui reste un rien d’humanité (d’ailleurs, sa vie est faite d’échecs, qu’il a acceptés – il suffit pour cela que les obstacles lui paraissent insurmontables), ou que, comme dans les films d’Hollywood, la société américaine va se réveiller.

Marche de la pensée ? L’observation doit produire une prévision « radicale », mais ce n’est qu’une étape ?

Municipales

Le maire de ma commune est régulièrement élu, au premier tour, avec 75% des voix. Le reste des votes semble se répartir aléatoirement entre les listes présentes. Il est « divers droite », il faisait face à une liste de gauche, une autre divers droite et une troisième, divers (rien). Pour autant, lors des précédentes élections législatives, les candidats arrivés en tête étaient du PS, du RN, et du parti du président de la République. La droite, diverse ou non, était bien loin.

Une question : de la taille de la commune. La mienne est probablement à la fois trop grande pour que l’on puisse connaître personnellement les candidats et trop petite pour être informé sur eux. Dans les villes plus importantes, ils ont droit aux journaux et aux débats. Je me demande si cela ne produit pas le même effet que pour les élections nationales : l’émergence du « politique », au mauvais sens du terme.

Enseignement ? La « politique » est-elle une pathologie de la démocratie ? Le citoyen recherche avant tout un bon gestionnaire ?

Raymond Aron

Dominique Moïsi disait que Raymond Aron était terriblement seul. Curieux Raymond Aron. Pourquoi n’est-il pas devenu une vedette comme Sartre ou Foucault ? Il avait tout pour : il était normalien, reçu premier à une agrégation qui avait recalé Sartre, il était parti étudier la philosophe allemande… Sans compter qu’il avait rejoint de Gaulle à Londres. Qui dit mieux ?

Mais il n’a pas produit de grande théorie incompréhensible, il n’a pas parlé de Platon et de Heidegger ou encore de Marx. Il a parlé du monde tel qu’il était et de ce qu’il n’avait rien de commun avec les belles théories, qui enflammaient les esprits, alors que personne ne les comprenaient. La société a préféré avoir tort avec Sartre, qu’avoir raison avec lui. (Quitte à en faire payer les conséquences aux générations suivantes.)

Mais était-il aussi bon philosophe qu’on le dit ? Car le problème qu’il a rencontré est aussi vieux, quasiment, que le philosophe grec : c’est la rhétorique, l’art de persuader. Avoir raison n’est pas suffisant pour être entendu.

(Réflexions venues d’une émission de 1955.)