Au fondement des sociétés humaines

Livre de Maurice Godelier, Flammarion 2010.

« Les hommes produisent de la société pour vivre. » Qu’est-ce qu’une société ? « des rapports sociaux (qui) ne sont ni les rapports de parenté, ni les rapports économiques, mais ceux qu’en Occident on qualifie de politico-religieux ».

Ce sont eux qui font de l’individu, masse de cellules, un homme. « Ce que (les parents) fabriquent ensemble, ce sont des fœtus que des agents plus puissants que les humains, des ancêtres, des dieux, Dieu transforment en enfant en les dotant d’un souffle et d’une ou plusieurs âmes. »

Et, l’homme est instrumentalisé pour la reproduction de la société. « Un être qui doit produire de la société pour continuer à vivre nécessite pour toute société de subordonner la sexualité aux conditions de sa production et de sa reproduction. »

Pour respecter les rapports sociaux, il a besoin de représentations (mythe). Ces explications, curieusement, lui masquent la réalité.

L’originalité de l’Occident et de sa science aurait-il été « la liberté de prendre distance par rapport aux principes et aux valeurs de sa propre société » ? (Désenchantement du monde de Max Weber ?)

Chine et christianisme

Reportage de la BBC : le protestantisme serait bienvenu en Chine. (Du moins tant qu’il accepte l’organisation actuelle du pays).
Il semblerait que les dirigeants chinois aient lu Max Weber et pensent que le protestantisme est bon pour le capitalisme. En particulier le Chrétien serait responsable. 

Amérique fondamentaliste

L’Amérique est une anomalie : seul pays riche ultrareligieux. (Religious Outlier.)  Tentatives d’explication :
  • Bronislaw Malinovski. Sa théorie : le rôle de la religion est d’aider l’homme à faire des choix qui correspondent aux intérêts de la société. Contrairement aux autres pays « développés » l’Amérique est ultra-individualiste. En Europe, au Japon… l’homme est encadré de près par les lois explicites de la société, pris en charge par elle. Pas aux USA.
  • Max Weber. Le fondement du capitalisme c’est le protestantisme. L’essence du modèle américain est religieux ? Sans religion l’individualisme ambiant disloque l’édifice ? (WEBER, Max, L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme, Pocket, 1989.)
  • Un billet récent observe que l’homme a commencé à penser que le monde était rationnel, à partir du moment où il a construit une société qui lui a permis d’éliminer l’incertitude de sa vie. Jusque-là ses religions lui disaient qu’il ne fallait pas en demander trop au monde. Le faible niveau de structure sociale américain introduit-il une haute dose d’imprévisibilité dans l’existence individuelle, qui a besoin d’aide pour supporter son sort ? 

Erreurs de Galbraith

Galbraith s’étonnait, dans les années 50, que l’économie soit restée la « dismal science » du 19ème siècle : le monde n’avait-il pas trouvé le secret de l’opulence ? Or la science économique qu’il condamnait est celle que nous utilisons aujourd’hui. Et elle semble avoir eu les conséquences prévues.
Je me demande s’il ne commettait pas une erreur. Cette science économique n’était pas une tentative scientifique, mais la rationalisation de l’humeur individualiste du moment. C’était une tentative, qui a réussi, d’influencer les « codes de loi » implicites qui guident notre comportement.
Si j’en crois Max Weber, le rôle du savant est non d’entrer dans le débat idéologique (comme le font Paul Krugman et la plupart des économistes), mais d’indiquer ce que l’idéologie a d’objectivement inefficace. Cependant, la science aurait-elle pu s’opposer à la transformation désirée par tous ? Peut-être aurait-elle dû l’orienter, de façon à en réduire les effets négatifs ?
Compléments :
  • Sur le mécanisme de changement de la société qui fait que nous modifions ce que nous croyons avant de transformer notre comportement : Norbert Elias.

Qu’est-ce qu’un expert ?

Je suis entouré de gens que je qualifie « d’experts », et ce pour une particularité de leur comportement : ils « savent », ils émettent mais ne reçoivent pas. C’est au monde de s’adapter à leurs idées, pas l’inverse. Surtout, ils ne peuvent faire quelque chose que dans un ordre donné, et ne peuvent concevoir qu’on le fasse autrement.
Ce qui m’a fait penser à une modélisation de Max Weber, qui appelle ce type de comportement « ritualiste », et à ce que disaient les anciens Chinois : « celui qui ne connaît pas les rites est un barbare ». Pour l’expert, celui qui ne connaît pas le rite, effectivement, ne mérite pas de vivre.
L’inverse du ritualisme est la rationalité. Être rationnel est poursuivre une fin (le rite étant la glorification du moyen, dont on ne connaît pas la fin).
Une classification de Robert Merton identifie deux types de rationalités. La rationalité innovante, pour laquelle la fin justifie le moyen (arriver à l’heure à un rendez-vous autorise à rouler en sens interdit), et la rationalité conforme, qui sait atteindre un objectif en respectant les règles acceptées (les rites). 

Impasse européenne ?

Le fonctionnement de l’Europe ne semble pas être inspiré par la rigueur : les entorses grecques sont connues depuis longtemps, mais personne n’a sévi, car chacun à quelque chose à cacher. Conclusion :

C’est le péché originel de l’UE et de la zone euro : un système de confiance mutuelle, sans garde-fou, sans instances de surveillance, sans l’autorité d’arbitre dont bénéficie le Fonds monétaire international (FMI) pour remettre au carré la comptabilité des pays.
Mais les Européens accepteraient-ils de se doter d’une telle instance qui vienne se mêler de leurs affaires statistiques ? L’interventionnisme n’est pas tout à fait du goût de cette vieille maison, l’Union européenne, où l’on aime tant les petits arrangements entre amis.

Curieusement, il semblerait que l’Allemagne soit loin d’être au dessus de tout soupçon. Elle dissimulerait un système financier malsain ; le probable futur président de la BCE serait en partie coupable de ce triste état de faits, mais il aurait l’intention d’imposer à la zone euro la rigueur dont il n’a pas été capable dans ses affaires – pour le plus grand dommage de celle-ci :

More broadly, Germany and Mr. Weber have been central in building a version of the Bretton Woods fixed exchange rate system within Europe. The entire burden of adjustment is placed on deficit countries (talk to Greece); it is considered beyond the pale to even suggest that German fiscal policy may be too tight, that Germany needs to expand domestic demand, or – heaven forbid – that Germany’s intention to export its way back to growth (with a current account surplus, in their view) is not exactly a model of enlightened economic leadership.
On top of this, and unlike Bretton Woods, there is no mechanism for adjusting exchange rates within the currency union. Given what we have learned in the past two years, is this still such a bright idea?

Nos dirigeants semblent pris dans leurs contradictions. Peuvent-ils s’en sortir ? Et, nous, que devons-nous faire ? Cultiver notre jardin ?

Mécanique d’Obama

Un article d’un Jeffrey Sachs quelque peu inquiet explique que l’action de B.Obama obéit à des constantes :
  1. Laisser-faire pré paramétré. Il suffit de donner au marché les bons coûts pour que de lui-même il s’occupe de nos affaires (cf. marché des droits à polluer).
  2. Laisser-faire démocratique. Le congrès met au point un plan environnemental sans contrôle, ce qui aboutit à un fouillis inapplicable.
Or, le marché seul ne financera jamais les innovations nécessaires à la transformation de l’industrie mondiale ; et le changement, au congrès comme ailleurs, demande une « animation » de la part du gouvernement. L’administration Obama doit comprendre l’importance urgente de la planification. 
Weber aurait dit que M.Obama, contrairement à l’homme politique ordinaire, obéit à l’éthique des valeurs (Obama est plus un idéaliste qu’un politique), et qu’il doit apprendre l’éthique de la responsabilité.
Compléments :

Droits de la femme et poudrière afghane

Atonio Giustozz parle des Talibans :
En 1998, les Talibans étaient à deux doigts d’expulser les « Arabes » d’Afghanistan. Mais autour de 2000-2001, leurs relations se resserrent. Que s’est-il passé ? Cette radicalisation peut s’expliquer par l’échec de leur tentative pour s’ouvrir au monde. Les Talibans avaient fait des gestes. Ils avaient, par exemple, interdit la culture de l’opium. Ils pensaient que la stabilité retrouvée de l’Afghanistan sous leur égide, ajoutée à la prohibition de l’opium, les rendraient acceptables aux yeux des Américains. Ils se sont trompés. Ils ont négligé un point fondamental : les droits des femmes. Ils n’imaginaient pas que l’Occident en ferait une affaire importante, justifiant des sanctions. Cet échec a discrédité les modérés, conforté les radicaux. Ben Laden a bien profité de cette tentative avortée d’ouverture.
Cette citation me remémore 2 choses:
  1. La déclaration d’un expert américain (Obama et l’Afghanistan) selon laquelle Barak Obama faisait une erreur fatale en mettant au centre de sa politique afghane les droits de la femme. C’était incompatible avec l’organisation sociale de l’Afghanistan.
  2. Max Weber et sa distinction entre éthique de valeurs et éthique de responsabilité. La première insiste sur le moyen, et se désintéresse des conséquences. L’autre fait l’inverse. Selon Weber, c’est l’éthique du politique. Obama, lui, semble plutôt un homme de valeurs.

Le savant et le politique de Max Weber

Le savant et le politique : une nouvelle traduction - Max WEBERUn livre court et facile à lire, ce qui n’est pas la caractéristique de l’œuvre de Weber (question de traduction ?). Surtout, c’est une plongée inattendue dans des idées oubliées, grâce auxquelles l’histoire européenne prend un sens.

L’esprit du temps
On y entraperçoit l’Allemagne du début du 20ème siècle, une Allemagne romantique, convaincue de son destin tragique. L’angoisse existentielle la parcourt, une angoisse de fin de millénaire : plus de certitudes, « désenchantement du monde ». On a compris que ni la science ni la religion ne peuvent montrer le sens de la vie. En parallèle on assiste à la montée irrésistible d’une bureaucratie déshumanisée de fonctionnaires rationalistes.
Mais la « jeunesse » pense avoir trouvé la réelle source de certitude. C’est dans la vie, dans l’être, qu’est la vérité (non dans les idées). Elle croit qu’elle va la découvrir par une « expérience vécue », une expérience exceptionnelle vécue en « communauté » sous la direction d’un chef visionnaire et providentiel. On demande au professeur d’être ce chef.
Weber n’est pas d’accord. C’est à chacun de chercher son dieu, sa vocation. Au mieux la communauté se transformera en secte. Mais il ne se distingue de la jeunesse que dans la nuance. Il pense que, au moins, quelques-uns ont reçu un destin, un don, une « vocation », qu’ils doivent assumer. En particulier le « chef », figure centrale du livre, possède charisme et vision dont a besoin la bureaucratie pour trouver une âme.
(Surprenant. N’a-t-on pas dans les thèses de la jeunesse celles du nazisme ? La guerre n’aurait-elle pas été « l’expérience vécue » par la communauté dirigée par un chef visionnaire, dans laquelle chacun devait découvrir la vérité ultime ? N’est-ce pas aussi une explication des thèses d’Heidegger, qui demande à la philosophie de chercher sa vérité dans l’expérience humaine ? Mais, il me semble parler d’expérience individuelle.)
Nationalisme
La traductrice soulève un autre problème fondamental pour l’histoire des idées. Celui du nationalisme.
Pour Weber, les grandes nations ne peuvent être que des bureaucraties, elles sont trop grosses pour être des démocraties. Par contre, c’est de l’affrontement de leurs cultures que naîtra la culture mondiale. Elles ont donc l’écrasante responsabilité de défendre au mieux leurs valeurs.

(Bizarrement, on retrouve cette théorie chez de Gaulle, ce qui laisse penser qu’elle était largement partagée.

La guerre aurait-elle été vue comme une sorte de jugement de Dieu, devant créer la culture mondiale, à partir des cultures les plus valeureuses, comme dans la mythologie germanique ? Cette civilisation avait un ennemi : le monde slave. Le texte ne dit pas pourquoi.)
Le scientifique et le politique
Le thème du livre, brièvement.
  1. La science fournit des solutions à des problèmes bien posés, elle parle de moyens, pas de fins. C’est à l’homme de trouver ce qui doit le guider. Une fois qu’il l’aura trouvé, la science lui dira comment l’atteindre.
  2. La question du politique c’est l’Etat, qui est un « groupement de domination », qui a « le monopole de la violence ». D’où le problème éthique du politique : son moyen d’action est la violence. Deux modèles possibles : une démocratie avec chef ou sans chef. La première est inspirée par un dirigeant « charismatique », la seconde est purement mécanique. Pour être un « chef » (donc un homme politique), il faut avoir de la volonté, savoir parler au peuple, posséder une « cause », et le sens des responsabilités par rapport à cette cause, mais aussi une capacité de recul et de prise de décision judicieuse. Il faut aussi combiner éthique de la conviction, l’éthique des valeurs, qui pave l’enfer de bonnes intentions, et éthique de la responsabilité, qui est naturelle au politique et qui justifie le moyen par la fin. Enfin, le « chef », le « héros », doit pouvoir « supporter l’échec de toutes les espérances ».
Comment voyait-il l’avenir, en 1918 ? « d’abord une nuit polaire »…
Max Weber, Le savant et le politique, La Découverte, 2003.
Compléments :

Changement : textes de référence

On me demande des références sur le sujet du changement, pour une thèse. Quelques idées reflétant l’état actuel de mes connaissances.

Tout d’abord la recherche anglo-saxonne, telle qu’on l’enseigne en MBA :

  • la science des organisations utilisée par le consultant anglo-saxon descend directement du management scientifique de Taylor.
  • courant issu des sciences humaines, illustré par John Kotter (Leading change).
  • une tendance minoritaire provient de la systémique, tendance ingénieur, travaux de Jay Forrester régénérés par Peter Senge (The 5th discipline).
  • On parle aussi de la théorie de la complexité, une redécouverte de la sociologie par les sciences dures. Institut de Santa Fé.

En plus solide :

  • Toujours dans le domaine américain : Edgar Schein a appliqué les sciences humaines à l’organisation (voir Corporate culture et Process consultation).
  • Voir la théorie des organisations de l’économiste Herbert Simon et de James March.
  • Le sociologue Merton me semble aussi très important.
  • Plus généralement, la sociologie des origines, et surtout l’ethnologie, donne des outils utiles pour comprendre la société actuelle et ce qui la met en mouvement. La sociologie étant l’invention principale de la science allemande, il faut regarder du côté de Kant et Hegel en premier, des sociologues ensuite – Weber, etc., les économistes pas loin derrière, – List, Schumpeter… 
  • Pour comprendre la culture française, Montesquieu, Tocqueville, Crozier et d’Iribarne me semblent utiles.
  • La conduite du changement en Chine: le Discours de la Tortue parle du livre des changements, fondement de la pensée chinoise. Je ne suis pas un grand expert de la Chine, mais je pense que pour comprendre sa pensée, il faut se familiariser avec son histoire et sa littérature: voir par exemple le livre de Jacques Gernet et le roman des 3 royaumes.

Pour plus de détails sur ce qui précède, faire des recherches par mots clés dans ce blog, ou lire Conduire le changement: transformer les organisations, sans bouleverser les hommes, j’y ai utilisé ces travaux pour résoudre les problèmes de changement quotidiens.