Entreprise : les secrets du succès ?

Une étude statistique, dont je viens de retrouver la trace dans mes notes, semble montrer que le succès de l’entreprise est fortement corrélé à deux caractéristiques :

  • Une vision optimiste de l’avenir.
  • Une vision pessimiste du présent, comme étant incontrôlable. 

Cette analyse, qui ressemble aux conclusions que tire Martin Seligman de ses travaux sur l’homme, revient, selon moi, à celle d’Edgar Schein qui montre que les forces qui entrent en jeu dans le changement sont :

  • L’anxiété d’apprentissage : la peur de l’obstacle (vision pessimiste de l’avenir), qui doit être abaissée. 
  • L’anxiété de survie : l’énergie nécessaire au changement (vision pessimiste du présent), qui doit être maintenue élevée. 

(SUTCLIFFE, Kathleen M., WEBER, Klaus, The High Cost of Accurate Knowledge, Harvard Business Review, mai 2003.)

68, réaction contre la rationalisation du monde ?

En lisant le livre de Dirk Kaesler (billet précédent), je me suis demandé si l’ère de la planification, les trente glorieuses, n’a pas été l’aboutissement du mouvement de rationalisation décrit par Max Weber. Le monde entier s’est mis à poursuivre un objectif. Et nous avons été instrumentalisés pour permettre son atteinte. Je me suis posé une double question :

  • 68 n’a-t-il pas été une réaction, naturelle, contre un mouvement qui était en passe d’aliéner nos libertés ?
  • Comme le dit Max Weber, le capitalisme n’a-t-il pas aussi été menacé par la bureaucratisation ? N’a-t-il pas réagi pour s’en débarrasser ? Mais, ce faisant, il s’est rabattu sur une de ses composantes (mineures ?), le « marché ». Cette composante a pour caractéristique d’être, comme 68, libertaire. Hasard ? Mais le marché, c’est la négation de l’Etat et de la confiance. Or, sans eux, pas de capitalisme. 

Prochaine étape ?  Cela ressemble à la dialectique de Hegel. Les constituants du dispositif entrent en contradiction les uns avec les autres. Il se régénère en la transcendant. Plus de capitalisme ou un capitalisme rénové ? Nous ne sommes guère avancés… 

Max Weber

Sa vie, son œuvre, son influence. Par Dirk Kaesler, Fayard, 1996.

Max Weber est parfois facilement compréhensible (par moi), d’autres fois moins. J’espérais que ce livre m’éclairerait. Echec, au moins partiel. Ce travail semble issu d’un cours. Il réserve relativement peu de place à chaque sujet. Et il fait d’amples citations de Max Weber. De ce fait, il utilise des formulations mystérieuses sans en donner une définition précise. On y parle de « médiation », « d’intersubjectivité », de « compte de capital », « d’ensemble significatif », on y trouve des phrases telles que « (…) individus humains, car seuls ceux-ci sont pour nous des agents compréhensibles d’actions orientées de façon significative ». Ce qui est rassurant, malgré tout, est que les propos de Weber n’aient pas été très bien compris par ses contemporains (« nombreux malentendus et réductions »).

Qu’ai-je cru lire ? D’abord que Max Weber eut des accès de dépression (fut-il écrasé par l’ambition de ses recherches ?). Et que sa notoriété est relativement récente. Elle est en partie due à Raymond Aron. Et ensuite :

La rationalisation

Son sujet est la rationalisation, dont une conséquence est le capitalisme. Pourquoi le monde occidental s’est-il mis à poursuivre des objectifs, alors que jusque-là l’espèce humaine respectait des traditions ? Pour cela, il cherche des phénomènes qui se seraient produits en Occident, de notre temps, et pas ailleurs ou plus tôt. Parmi ceux-ci, il y a la ville, la constitution d’une bourgeoisie solidaire, un cadre législatif produit par une bureaucratie, l’éthique du protestantisme, qui affirme qu’il faut produire pour produire (c’est une forme d’ascétisme) et qui fait de la profession une vocation, le signe de l’élection de l’individu par Dieu. « Le gain est devenu le but de la vie. » Ces phénomènes et ces idées ont eu des conséquences qui les ont dépassés, et qui peuvent même les anéantir. Weber se demandait d’ailleurs si le capitalisme ne pourrait pas être étouffé par la bureaucratie, de même que son ancêtre grec l’avait été par la politique.

La sociologie

Au fond, chaque culture semble avoir sa forme de rationalité. Pour l’Occident, c’est l’exploitation systématique (rationnelle) du monde. Pour la Chine ancienne, c’est la recherche rationnelle d’un accord avec lui. En Inde, il semblerait qu’aussi bien les castes que le Bouddhisme résultent du désir d’une classe dominante de maintenir un statu quo qui lui est favorable. Et ainsi de suite.
Ce type de remarque permet peut-être de comprendre quel a été l’objectif que Weber a donné à la sociologie, science dont il est un des fondateurs. La sociologie doit nous permettre de comprendre un fait social. Pour ce faire, il s’agit de trouver une explication significativement et causalement adéquate. Elle doit nous parler (significativement) et être corrélée (causalement) avec le phénomène à comprendre. Sa méthode de travail, illustrée par la célèbre technique de « l’idéal type », consiste à approximer un comportement collectif (fait social) par une modélisation qui fait l’hypothèse que le dit comportement est le résultat d’une volonté. Exemple ? Tout se passe comme si l’Occident voulait exploiter systématiquement le monde (planète et êtres vivants).

L’action sociale

L ‘objet de la sociologie de Weber est l’action sociale. Si je comprends bien, il s’agit d’une action humaine qui a pour but (intention attribuée par un observateur) d’influencer le comportement d’un autre individu. Un thème apparemment important est la « domination ». Pourquoi obéit-on ?
La sociologie de Weber semble avoir pour principe l’action individuelle, une action intentionnelle, au moins parce qu’elle semble l’être. Et ce parce que ça serait la seule que l’on pourrait comprendre (!?).

Un combat

Weber s’est battu pour une sociologie, scientifique, qui ne soit pas influencée par l’idéologie du chercheur. Tout en reconnaissant l’importance des valeurs qui sont propres à chacun d’entre-nous. Ce sont elles qui donnent un sens à un monde qui n’en aurait pas sinon. Ce sont elles qui indiquent à la science les problèmes à étudier, parce qu’ils nous intéressent. Et ce sont elles qui disent quelles conclusions, en termes d’action, il faut tirer d’un résultat scientifique.

Prédiction auto réalisatrice ?

Une remarque personnelle. Weber n’aurait-il pas été victime de ce qu’il dénonce chez les autres ? Ne construit-il pas ses travaux sur l’hypothèse de la rationalité, c’est à dire d’un monde dont le principe est la lutte de l’homme contre l’homme ? Or, la société et l’homme pourraient très bien être mus par des forces sociales, qui ne sont pas plus incompréhensibles que les forces naturelles. N’est-ce pas parce que Weber suppose l’homme rationnel, qu’il voit de la rationalité partout ? Mieux, peut-on qualifier de sociologue un homme qui ne voit pas plus loin que l’individu ?

Quelques citations

L’une qui semble parler de la classe des affaires moderne : « spécialiste sans esprit, jouisseur sans cœur : ce néant se figure avoir gravi un degré d’humanité jamais atteint auparavant » ; et l’autre que la dite classe semble avoir oubliée « la confiance, c’est à dire la base de tout rapport d’affaires ».

Gravity, le film de l'année ?

Hier matin j’entendais France Culture commenter les hausses d’impôts de début d’année. Nombreuses, incohérentes et contreproductives. Consternant.

Explication ? Max Weber parle de deux éthiques. L’éthique de conviction, c’est suivre de nobles principes. L’éthique de responsabilité, généralement attribuée au politique, la fin prime tout. Je me demande si notre gouvernement n’obéit pas à l’éthique de conviction. Il est incapable de prévoir les conséquences pratiques de ses décisions. Gouvernement d’illuminés ? Tentera-t-il de revenir sur terre en 2014 ?

(C’est mal parti ? Plutôt que d’apprendre à conduire l’auto, les membres du gouvernement semblent se battre pour prendre le volant…)

L'informatique, moyen d'exploitation de l'homme par l'homme ?

« Vous pouvez voir partout que nous sommes à l’âge de l’ordinateur, sauf dans les statistiques. » dit Robert Solow, le prix Nobel d’économie qui a étudié la croissance économique et ses causes. L’informatique ne participe pas à la croissance. Mais The Economist dépasse Solow. Internet a remplacé l’emploi traditionnel par un emploi précaire, peu productif. « Les auto-entrepreneurs (40% de la création d’emploi en Angleterre) travaillent plus longtemps – 6 % de plus que les employés – mais leurs revenus horaires moyens sont moins de la moitié de ceux des employés. » Crime capital pour The Economist. Internet conduit à une baisse de productivité. C’est une anti innovation. C’est anti capitaliste.
Et si l’informatique n’avait été qu’un moyen de modifier le rapport de force au sein de la société, afin de transférer de l’argent d’une partie de la population à une autre ? Et si c’était pour cela que la société a la forme d’un sablier ? Pas de place pour la classe moyenne. Le nouveau monde n’accepte que ceux qui dirigent et ceux qui exécutent ?

Il y a une autre façon de lire cette constatation. Le marché ne correspond pas à une organisation efficace du travail collectif. L’efficacité économique demande une organisation bureaucratique. C’est ce que pensait Max Weber, qui voyait la « bureaucratie » comme l’aboutissement de la rationalité économique.

Y aurait-il deux rationalités?

En relisant des notes, je tombe sur une curieuse histoire. Au début, un dirigeant veut transformer une société. Ses collaborateurs s’opposent à son projet. Ils avancent des arguments très cohérents pour justifier leur point de vue. Le changement réussit. Tout le monde est maintenant pour. Mais personne n’a le sentiment d’avoir perdu la face. Ce qui est un phénomène que j’ai souvent rencontré. Je me demande si ce paradoxe ne s’explique pas par deux types de raisonnement.

  • Le faux raisonnement. C’est en fait une rationalisation. Avant l’arrivée du dirigeant, l’entreprise était paralysée, subissant restructuration sur restructuration. Elle avait inventé une raison pour son impuissance : les pays émergents allaient faire disparaître son marché. Il n’y avait rien à faire. Son raisonnement semblait étayé. Mais ne tenait pas à l’analyse. Le faux raisonnement justifie le statu quo. Mais c’est aussi un aveu de faiblesse et un appel à l’aide.
  • Le vrai raisonnement. Il fonctionne à l’envers du faux. Il part d’une intuition, et il la justifie par la raison. C’est d’ailleurs comme cela que fonctionnent les mathématiques. Elles ne vont pas en ligne droite vers la seule bonne solution. Elles ont l’intuition de cette solution, et la démontrent à reculons. On retrouve là la différence que Weber fait entre le savant et le politique. Le politique a l’intuition, et le savant lui dit comment la réaliser. 

Cela reflète probablement le fonctionnement du cerveau. Sa partie primitive, irrationnelle, est celle de l’intuition. Sa partie plus récente est celle de la justification.

Sauvetage à la grecque

La Grèce ne peut pas payer ses dettes. Mais l’Europe veut qu’elle le fasse. Alors elle en modifie les termes, ce qui les allège de 20% du PIB grec (au nez et à la barbe du contribuable européen ?), et repousse de possibles nouvelles difficultés au-delà des élections allemandes. L’art du politique est l’impossible. Max Weber aurait parlé d’éthique de la responsabilité.

Le Grec a-t-il jamais eu les moyens de ses ambitions ?

Pour qui voter : Obama ou Romney ?

Dans quelques jours l’Amérique vote. Quel est le bon choix, dirait VGE ?

Obama, c’est la continuité. Un président froid, hautain, méprisant, dont les belles intentions ont lâché à la première escarmouche. Et qui a jugé indigne de lui de se salir pour les défendre.
Quant au programme de Romney, c’est le retour, sans complexe, à Thatcher et Reagan. En mieux. Si le libéralisme a connu la crise, c’est parce qu’il n’a pas été assez loin.
Mais ce n’est qu’un programme. Car « la fin justifie les moyens » définit Romney. Toute sa carrière d’investisseur, que l’honnêteté n’étouffe pas, puis de candidat président, qui renie son passé de gouverneur, le répète. Est-ce pour cela qu’il se préoccupe peu de connaître ses dossiers ? Le moyen étant secondaire, son étude l’est aussi ?
Mais quelle fin poursuit-il ? Son intellect apparemment approximatif lui fera-t-il prendre des décisions dangereuses pour la planète ? Romney, c’est l’incertitude.
Pourtant, il a un atout. Le grand problème actuel de l’Amérique, c’est la paralysie de son système politique. Démocrates et Républicains se haïssent. Or sans accord, il y a Armageddon fiscal. Et si le pragmatique Romney pouvait amener son camp, celui des faucons, à transiger ?
Mais, cela est-il dans notre intérêt ? Ne serait-il pas bon pour notre santé que l’Amérique et ses idéologies prennent un bouillon ?
Comme le dit Max Weber (Le savant et le politique), la science est incapable de nous dicter nos décisions (mais elle peut dire comment les réaliser). L’avenir est imprévisible. Il appartient à ceux qui ont un projet. L’art du politique est l’éthique de la responsabilité, qui justifie le moyen par la fin (Romney), plus que l’éthique de la conviction, l’éthique des valeurs (Obama). 

Pour que l’individualisme ne soit pas un parasitisme

Si ce blog a fait changer quelque-chose chez moi, c’est ma vision de l’individualisme.

Jusque-là je l’assimilais à un égoïsme destructeur de la société. Le mal ne peut pas faire le bien, contrairement à ce que dit Adam Smith.

Ce qui m’a amené à m’intéresser à la sociologie, la science des sociétés ; et à découvrir que sa terre natale était l’Allemagne du 19 et du début du 20èmesiècle ; et à constater que j’étais proche de la vision de ses intellectuels, qui contrastaient « culture » (dimension sociale dominante) et « civilisation » (individu laissé à ses vices).

Mon  travail sur la RSE me fait voir les choses, et la pensée de Hayek, d’une nouvelle façon :
  • Pour que l’individu puisse être libre sans être un danger public, il doit être « responsable ». Cette responsabilité a un sens concret : c’est l’éthique, comportement fidèle aux prescriptions de valeurs partagées par l’humanité.
  • C’est ce que n’a pas compris Hayek. Confronté à la menace du totalitarisme d’État, il a voulu en revenir à l’individualisme honnête des origines. Il pensait y parvenir par quelques règles explicites. Mais il avait mal lu Max Weber : ce qui a fait le capitalisme digne, c’est le protestantisme, une doctrine sociale, une culture, non l’abjection ramenée au primaire.
Que faire ? Être libre en suivant des règles n’est pas un paradoxe, si l’individu est venu de lui-même à ces règles. Par conséquent, nous avons besoin d’un débat pour savoir à quelles valeurs nous désirons adhérer. En ce sens N.Sarkozy a probablement raison. Par contre, il se trompe lorsqu’il pense que nos valeurs sont néoconservatrices. Le néoconservatisme a certainement une place dans la société française mais pas comme principe fondateur.

Compléments :
  • HAYEK (von) Friedrich A., The Road to Serfdom, University of Chicago Press, 1994.
  • WEBER, Max, L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme, Pocket, 1989.

La défaite des instituteurs

Pourquoi la nation moderne, à qui l’instituteur a formé l’esprit, n’a pas conservé ses valeurs ?

Cela met-il en défaut la théorie d’Edgar Schein, qui dit que l’on retrouve dans la culture de l’entreprise, la pensée de ses fondateurs (ou plutôt l’interprétation qui a été faite de cette pensée) ?

Comme souvent, leur action a eu des effets imprévus. La science qui devait libérer l’esprit a fait triompher une « société d’abondance ». La victoire du matérialisme a endormi l’esprit. Mais la victoire a-t-elle été totale ou les valeurs initiales ne demandent-elles qu’à se réveiller ?
Compléments :
  • SCHEIN, Edgar H., Organizational Culture and Leadership, Jossey-Bass, 2004.
  • Cela ressemble à l’histoire du protestantisme et du capitalisme. WEBER, Max, L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme, Pocket, 1989.