Jeu sans fin

Jeu sans fin. Une expression que j’ai découverte chez Paul Watzlawick. Et qui depuis me terrifie. Et si j’étais dans un jeu sans fin ? Et si l’humanité était dans un jeu sans fin ?

Le jeu sans fin est le piège que tend à l’homme sa raison. Il invente un jeu qu’il prend pour la réalité. Et le jeu le rend fou : pensant apprendre quelque vérité essentielle, il se livre à une quête obsessionnelle.

L’exemple même est celui des nombres. Les anciens Grecs en avaient fait une religion. Ils croyaient y trouver les secrets de l’univers.

Hegel a appelé ce phénomène, quand il concerne l’humanité, « aliénation ». L’homme « marche » pour un principe, qui le détruit. Même si ce n’est pas exprimé ainsi, c’est la peur de ce type de malédiction qui me semble tant inquiéter l’homme moderne.

Comment s’en tire-t-on ? me demandé-je. En étant à l’écoute du doute, probablement. Autrement dit en ne s’isolant pas. Et même, peut-être, en se mettant un peu en danger. Mais sans sombrer dans des recettes systématiques.

Peut-être faut-il être « in quiet », comme je le disais dans un livre ? Ce qui ne se décrète pas. Mais peut se contrôler. Danger : je suis content de moi ?

Complot

France Culture s’interrogeait (samedi) sur le désarroi du PS. Il serait dû à une erreur stratégique. Le Think Tank Terra Nova lui a suggéré une tactique électorales s’appuyant sur les immigrés, les femmes et les jeunes. Le président de Terra Nova reconnaissait que cela avait été bête. Si cette information n’était pas venue de France Culture, j’aurais cru à des fake news du FN, financées par Poutine ! Sans parler de la stupidité mathématique de ce raisonnement, et de son invraisemblable ignorance des réalités, je me suis demandé ce que le PS comptait faire des Français de souche. Et, comment peut-on s’appeler « socialiste » quand on hait une partie de la société ? Et le dirigeant de Terra Nova, vieux Français de souche, comme les prétendants à la direction du PS, était-il suicidaire ?…

Y a-t-il une théorie psychologique pour expliquer ce fatras d’irrationalité ? J’y perds mon latin. Le mieux que j’ai trouvé, c’est Paul Watzlawick, et son « jeu sans fin« . L’homme construit des systèmes intellectuels, faux par définition puisque représentations de la réalité (pas réalité elle-même). Des contradictions apparaissent fatalement. Au lieu de voir que le système nie la réalité, l’homme renie la vérité pour le système. Pris dans son délire, il devient fou.

(PS. Depuis, j’ai retrouvé l’étude dont il est question ici. Et j’ai compris pourquoi elle ne m’avait pas frappé. Elle date de 2011. On y disait que les immigrés tendaient à voter massivement pour la gauche, et que les jeunes et les femmes avaient des sensibilités qui lui étaient favorables. L’étude semblait ressortir au cynisme politique ordinaire, qui consiste à se faire élire en jouant une partie des citoyens contre l’autre. C’est la tactique qui a réussi à M.Obama. Seulement, peut-être que, pour M.Obama, il s’agissait effectivement d’une tactique, alors que pour Mme Clinton et le PS, c’était leur intime conviction ? Le peuple ne s’y est pas trompé ?)

Les cheveux du baron de Münchhausen de Paul Watzlawick

De la psychologie aux évolutions de notre société. Une dizaine d’années d’articles et conférences de Paul Watzlawick. (WATZLAWICK, Paul, Les cheveux du baron de Münchhausen, Seuil, 1991.)
Au début, Wittgenstein et autre Gödel, et derniers travaux de la philosophie et de la science. Paul Watzlawick est l’élément avancé de la marche triomphale du progrès scientifique. Mais, cet élan s’essouffle. Ces travaux si mystérieux, ces noms à qui l’avenir semblait promis ne nous impressionnent plus. Ils n’ont pas eu de successeurs. Et le doute et l’inquiétude surgissent à la fin de l’ouvrage. Quelques idées que je retiens :
Le pragmatisme, que j’ai découvert récemment, a exercé une influence dominante sur les travaux de Paul Watzlawick. La Systémique et la Cybernétique (que je ne distinguais pas nettement), seraient d’une importance moindre.
Paul Watzlawick commence par dire qu’il n’y a pas d’individu malade (psychologiquement). Ce sont les relations entre hommes qui peuvent l’être. Ce qui m’a surpris. Car il me semble qu’un homme lui-même peut-être un système ; en outre, l’homme est pris dans de multiples relations, dont très peu sont durables. Mais, avec la définition de la réalité qui va suivre, le propos change. On passe de la relation à l’individu.
Il insiste ensuite sur la communication. L’homme ne serait homme que si ce qu’il prétend être (sa réalité) est reconnu par l’autre. (Mais alors, comment expliquer le solitaire, dans ces conditions ?)
Nous en arrivons à la définition de la réalité. Nous avons besoin de donner un sens à notre vie. De ce fait, notre esprit interprète le  monde physique. Nous lui inventons des règles. Ce que nous appelons « réalité » est un « jeu ». Ce jeu est par nature contradictoire, puisqu’il prétend définir le monde, alors qu’il ne peut pas se définir lui-même. Quand il touche à ses limites, il produit un cercle vicieux. « Jeu sans fin » : forme de folie. A moins que le système n’ait la capacité à se remettre en cause. Ou qu’une influence extérieure, un thérapeute par exemple, l’aide à sortir de son jeu en inventant un autre jeu. (C’est l’effet Münchhausen : transformer la réalité en la redéfinissant.)
Le monde serait-il une illusion de l’esprit individuel ? J’en doute. Car cet esprit est connecté à tout un univers, qui doit bien lui faire sentir son influence. Paul Watzlawick est-il peu pragmatique ? Il sombre rapidement dans une « universalisation » ? (Ce qui ne remet pas en cause la puissance et l’utilité pratique des concepts qu’il manipule.)
Curieusement, la suite du livre explique les dangers d’une telle attitude, croire en des idées absolues, qui conduit, justement, à un jeu sans fin. Paul Watzlawick modélise l’effet de l’idéologie, c’est-à-dire le totalitarisme. C’est bien plus terrifiant et convainquant que ce que dit Hannah Arendt. A l’origine de l’idéologie est un oisif qui cherche un peu d’excitation dans sa vie. Un théoricien. Supposée faire le bien de l’humanité, il est logique qu’elle se répande d’elle-même, pensent ses zélateurs. La résistance qu’elle rencontre les surprend. Elle prouve qu’il y a des forces du mal. Ce qui légitime l’action violente pour l’extirper. En fait, la terreur est le principe du totalitarisme (« principe »  est entendu au sens de Montesquieu). Puisqu’elle prétend définir le monde, elle n’accepte pas qu’il fasse mentir ses prévisions. Quand c’est le cas, il doit y avoir des coupables. Purges. Autre caractéristique du totalitarisme : il détruit l’homme. Et ce par l’injonction paradoxale. Car, le totalitarisme exige qu’on l’aime spontanément ! (Puisqu’il est le bien de l’homme.) Ce qui ne peut que conduire à la schizophrénie. Au renoncement à son libre arbitre, à être homme.
Qu’est-ce que le totalitarisme ? C’est ce que Paul Watzlawick appelle un « système pathologique ». Ce système n’a pas la capacité de « changer ». Il crée un univers kafkaïen.
Comment savoir que l’on est dans un tel système ? L’énantiodromie. On obtient le contraire de ce que l’on veut. Notre monde en présente les symptômes. Notre science, notre développement… se retournent de plus en plus contre l’homme… Une des idéologies qui nous menace est la « digitalisation » (il écrit il y a 30 ans !). Les héros de la Silicon Valley rêvent de faire ressembler l’humanité aux 0 et 1 d’un ordinateur ! 
Comment se sauver ? En inventant une science du changement qui renonce à imposer par magie à l’humanité un bonheur théorique et parfait. 

L'entreprise est-elle prise dans un "jeu sans fin" ?

De quels changements, l’entreprise a-t-elle besoin ? J’interviewe un dirigeant. 

Aujourd’hui, le problème de l’entreprise, c’est le « ritualisme du P&L » (compte de résultat). En particulier, elle est obsédée de main d’œuvre directe (MOD), d’achats, productivité.
Cela produit des effets pervers :

  • L’attaque de la MOD conduit à une automatisation à outrance et à une transformation de la MOD en MOI (main d’oeuvre indirecte), sans réaliser que les deux sont équivalents ; puis à la délocalisation, mais elle ne sert à rien puisque la MOD ne compte plus que pour 5% des coûts. D’autant que l’on s’acharne à continuer à réduire la MOD et à automatiser alors qu’il faudrait faire le contraire pour profiter des bas salaires. 
  • Ces indicateurs sont faciles à manipuler. Par exemple les mêmes gains de productivité sont attribués à plusieurs endroits. Ils comptent plusieurs fois. Chaque année les objectifs non atteints sont remis à zéro. Tout ceci permet de rétrocéder au client des gains de productivité de 4 ou 5% par an, en se persuadant que l’entreprise les a obtenus. Ce qui est faux. Et de très loin. 

L’outil du rituel est le reporting, documents Powerpoint et Excel à milliers de paramètres. Le dirigeant est impuissant face à cette masse de données. Surtout qu’il craint de perdre la face en disant qu’il ne les comprend pas. Le processus s’accompagne d’une perversion du contrôle. Des règles très compliquées sont appliquées mais l’essentiel n’est pas contrôlé. Par exemple les acheteurs doivent rendre les cadeaux qu’ils reçoivent mais ils ne changent jamais de poste. Si bien qu’ils finissent par s’entendre avec leurs fournisseurs.

LES GESTES QUI SAUVENT
Que faire, dans cette situation? lui ai-je demandé.

Le nouveau patron doit commencer par des actes symboliques. Il doit casser les rituels, montrer que désormais la loi de l’entreprise, c’est l’action et le résultat concret. Faire des exemples. (Des ritualistes en chef ?) Surtout, le dirigeant doit écrire « la constitution de l’entreprise ».

  • Quelques règles simples de contrôle. 
  • Manuel qualité. 
  • Reporting en 3 indicateurs. Ensuite : qu’avez vous de neuf à me dire ? 

Casser les rituels sans arrêt sinon ils se réinstallent.

UN CAS POUR PAUL WATZLAWICK ?
J’ai été surpris. Cette description ressemble à ce que dit Paul Watzlawick. Illustration inattendue d’une théorie fort abstraite ? Le mal de l’entreprise serait-il lié à sa définition de la réalité ?

Voici ce que je comprends de cette théorie. Les sociétés humaines définissent la réalité (leurs règles). Quand un problème survient, les gens s’acharnent à appliquer les règles, alors qu’il faudrait les changer. Non seulement elles ne les changent pas, mais une sorte de folie, ou « jeu sans fin« , s’empare du système. Plus il s’éloigne de la réalité, plus les gens se sentent pousser des ailes.

Si cette explication est correcte, il s’agit peut-être du jeu du P&L (= représentation de la réalité). Un pépin survient : la réalité construite n’est plus opérante. Le système s’emballe. Le chef donne des objectifs invraisemblables. Pour le satisfaire, les équipes trafiquent les chiffres, mais selon les règles de leur réalité. Cela demande une sorte de génie. Et tout le monde est épuisé, mais content de soi. Enron ressemblait à cela, juste avant d’exploser.

Comment casser ce mécanisme ? Que dit l’interviewé ? Il demande à chacun de penser par soi-même, en fonction des impératifs de sa fonction (clients, machines…). Il définit une nouvelle réalité. Une réalité qui n’est plus celle de la comptabilité ? Mais celle des fonctions opérationnelles de l’entreprise ? Problème curieux, à creuser.

Invention du changement

Un doute m’a pris. Depuis plus de dix ans, mes livres parlent de changement. J’essaie de définir les lois du changement social. Plus exactement, les moyens de faire se transformer une société. J’ai l’impression de ne rien dire de très nouveau. Et si je me trompais ?

En creusant le sujet, voici ce que je constate :

  • Je suis surpris du peu de définitions que l’on donne de changement. C’est un peu comme si le mot n’avait pas besoin d’être expliqué, qu’il allait de soi.
  • On présente comme « le » changement, des changements spécifiques, qui sont adaptés à un type particulier de contexte, de structure sociale (par exemple, une équipe, une bureaucratie….).
  • Très souvent, aussi, le changement n’est pas neutre. On sous entend que le changement, c’est faire « le bien ». Et qu’il n’y a qu’une façon de procéder. Cela semble le cas de Kurt Lewin, qui veut édifier une société démocratique.
  • Paul Watzlawick parle de changement un peu comme moi. Mais il s’intéresse à de petits systèmes. Ce qui semble un cas particulier. Encore une fois.
  • En termes de démarche, celui dont je semble le plus proche est John Kotter. Sa démarche est pragmatique. Il observe les gens qui font bouger les entreprises (ce d’où je viens), et il essaie de comprendre comment ils procèdent. Cependant, je pense qu’il a raté la dimension systémique du changement. Et je ne suis pas certain que le changement demande fatalement un leader. En outre, il parle de changements particuliers. 

Les interminables travaux de la Maison de la Radio

J’entends parfois les journalistes de la radio publique plaisanter des travaux sans fin que subit leur Maison.

Ils n’ont pas lu Lao-Tseu, Paul Watzlawick ou CatherineFulda, sans quoi ils n’en souffriraient pas. Il suffit pour cela de se convaincre qu’être en chantier est la nature même de la Maison de la Radio. (Et de ses alentours, d’ailleurs.)
C’est ainsi, semble-t-il, que l’on peut s’habituer aux guerres. Je me souviens d’un ami libanais, qui me disait (on était en 84), qu’il ferait du jogging à Beyrouth « s’il n’y avait pas trop de bombardements », et d’un autre qui a gardé la nostalgie des heures passées à lire à la lumière de la bougie, dans un abri. 

Comment faire de ses enfants les maîtres du monde ?

On dit que ce qui a fait d’Alexandre un conquérant a été l’obsession de réconcilier un monde qu’il voyait à l’image de ses parents. En serait-il de même pour B.Obama et l’Amérique ?

Si l’homme veut changer le monde, c’est pour qu’il ressemble à une famille rêvée ? Le fruit d’un traumatisme initial ? L’homme heureux n’a pas d’histoire ?

Curieusement, nos principaux candidats présidents seraient aussi les fruits de couples instables, constitués de caractères opposés. Qu’en déduire ?

  • Au moins que la réponse à cette situation n’est pas unique. Si F.Hollande semble obéir au schéma Alexandre / Obama, N.Sarkozy paraît avoir choisi un camp : la défense de valeurs conservatrices (sa mère contre son père ?).
  • D’autres encore, peut-être, ont compris, comme Catherine Fulda et Lao Tseu, que changer sa perspective du monde pouvait nous épargner d’avoir à le changer ?
Compléments :

Le changement après quelques jours dans une prison dorée en Casamence

Le changement, après quelques jours dans « une prison dorée » au Sénégal : de l’utilité voire de la nécessité de changer de repères, de cadre, d’environnement pour aborder le monde avec un autre regard.

Suite à un rapide voyage, j’ai pensé, pour initialiser ma participation au Cercle du Changement,  à parler du recadrage, puissant outil dans l’approche du changement.

Les vacances permettent en général de relativiser, d’avoir un autre rapport au temps, d’avoir un autre rapport au stress, d’avoir un autre rapport à soi et aux autres….

D’abord quelques impressions de voyage, j’ai été frappée par l’écoute et la disponibilité des Sénégalais, jamais agressifs, heureux de vivre, désireux de travailler, de progresser. Frappée par les rencontres avec de femmes qui ont une vision pour le futur et sont persuadées qu’elles vont jouer un rôle dans l’avenir de leur pays. Frappée par le désir de la population de voir les élections se dérouler dans un climat serein pour voir à la tête du pays un président permettant à leurs enfants de se réaliser et de progresser.

Les choses ne changent pas, change ta façon de les voir, cela suffit…Lao Tseu

Dans le cadre de ma pratique de l’accompagnement professionnel individuel, j’ai souvent constaté qu’un changement même minime chez la personne accompagnée entraîne des changements chez les autres acteurs du système.

Recadrer signifie,  selon la définition de Paul Watzlawick : changer de point de vue perceptuel, conceptuel et / ou émotionnel à travers lequel une situation donnée est perçue pour la déplacer dans un autre cadre qui s’adapte aussi bien et même mieux aux faits concrets de la situation et qui va en changer toute la signification.
Je vais vous faire partager mon approche de l’accompagnement individuel au cours des prochains billets.

Faillite de la raison

Paul Watzlawick raconte la curieuse histoire suivante :

  • Soit un enseignant qui annonce à ses élèves une interrogation surprise la semaine prochaine.
  • Ses élèves lui répondent que c’est impossible : si elle n’a pas été exécutée avant jeudi, elle ne pourra pas l’être vendredi, puisqu’elle ne serait plus surprise. Du coup, idem pour jeudi, et ainsi de suite jusqu’à lundi.
  • Mais, si les élèves sont convaincus qu’elle ne pourra pas avoir lieu, alors il y aura surprise.
La raison, de l’individu, aboutit à des absurdités et ne peut prétendre à mener le monde ?
Compléments :

Qu’est-ce que la communication ?

La communication n’est pas qu’un échange d’informations. Paul Watzlawick explique (cf. billet précédent) que l’on essaie d’y faire reconnaître l’identité que l’on se donne. Pour Erving Goffman (The presentation of self in everyday life), chacun tient un rôle, comme dans une pièce de théâtre.

L’expérience et les théories plus récentes semblent dire aussi que chaque interlocuteur essaie d’imposer sa vision implicite du bien et du mal (voir Tversky et Kahneman). Ce qui peut lui servir à y enfermer l’autre (« framing »). Pour cela, il exploite une position sociale qui peut lui donner un avantage moral. Ce faisant, il réalise une injonction paradoxale, technique de lavage de cerveau dont parle Paul Watzlawick.
Notre société a-t-elle remplacé l’affrontement physique par un affrontement moral ? Au lieu de chercher à liquider le corps de l’adversaire, on veut anéantir son cerveau ?