Ubérisation

La société a été ubérisée, me disait un chasseur de têtes. Les plans sociaux successifs ont jeté dans la nature beaucoup de cadres (les gens avec qui il travaille), qui se sont réinventés en indépendants.

Paradoxalement, l’indépendance correspond de plus en plus aux aspirations des jeunes, et de moins jeunes.

Cela pose une question : la pérennité de l’emploi. Un ingénieur m’a dit qu’à moins de choisir la voie, de plus en plus étroite, donc risquée, du management, être indépendant était la seule manière de cultiver son savoir-faire, et de maintenir son intérêt pour l’employeur.

D’ailleurs, je découvre beaucoup qu’il y a de plus en plus de spécialités extrêmement « pointues », cruciales à certains moments, mais sans emploi la plupart du temps. Le seul moyen de les conserver (elles évoluent sans cesse) est de travailler pour beaucoup de monde.

Proposer ces gens pourrait être la mission des cabinets de conseil. Seulement, ils ont choisi le modèle de la « chair à canon ». En conséquence, les indépendants de valeur tendent à s’organiser en nuées plus ou moins structurées.

Ce qui m’amène à une étrange idée. J’ai déjà rencontré ce modèle, dit « japonais », dans une usine espagnole. Elle devait sa performance exceptionnelle, qu’aucun délocalisé ne pouvait approcher, au fait qu’elle gérait une nuée de sous-traitants. Elle ne se préoccupait pas de prix, mais de charge : elle cherchait à en assurer un minimum, partout. Pour ce faire, elle avait développé un système d’information sophistiqué, et elle possédait quelques vieilles machines, qui lui permettaient de prendre la charge qui dépassait les capacités de ses sous-traitants, ou ce qu’ils ne voulaient pas faire. Si l’on remplace, dans cette histoire, la machine par l’homme, a-t-on là le modèle de l’avenir ?

L'esprit de l'IA

Inside sales vous connaissez ? J’ai découvert ce concept il y a quelques années. Les investisseurs l’adorent. Désormais le commercial ne se déplace plus. Toute sa relation au client se fait par téléphone et mail.

Il est utilisé massivement par les éditeurs de logiciel. Est-ce efficace ? Pas simple de le savoir. Les deux ou trois cas que j’ai creusés me laissent croire qu’il conduit à un accroissement significatif des ventes, mais, corrélativement, à une dégradation massive de la rentabilité de l’entreprise. Mon analyse est peut-être fausse. Mais, si elle est juste, elle n’est pas contradictoire avec l’intérêt des investisseurs. La valeur d’une start up tient avant tout à sa vitesse de prise de part de marché, pas à sa rentabilité, ni à sa durabilité.

On m’a aussi dit que les inside sales faisaient partie d’un mouvement plus général, le « no touch ». Demain, il n’y aura plus de commercial. Vous achèterez SAP comme vous achetez un livre sur Amazon (ou plutôt un eBook). Du coup, je me suis demandé s’il n’y avait pas quelque-chose que je n’avais pas vu derrière l’ubérisation et l’intelligence artificielle. Et si, tout simplement, quelques esprits supérieurs, aux commandes des fonds d’investissement et du GAFA, avaient parié de supprimer l’homme ?

(A ne pas confondre avec télé vente : dans ce cas, une relation à long terme s’établit entre le client et le vendeur. Et la prise de contact se veut non agressive, elle part d’une détection de besoin, faite par analyse des traces de son action que le prospect laisse sur Internet.)

Holacratie et libération de l'entreprise, anti ubérisation ?

On me parle de « libération de l’entreprise ». En particulier « d’holacratie« . Il s’agit de déléguer la responsabilité de décision le plus possible et le plus bas possible dans une organisation faite d’équipes auto organisées. Et je surprends tout le monde en rappelant que ces théories sont anciennes. Mais, qu’elles arrivent maintenant annonce peut-être un changement social. En particulier, je les rattache au manifeste de Francis Mer. Selon lui, le capital de l’entreprise est essentiellement humain, pas uniquement financier. En fait, la libération de l’entreprise pourrait être une solution alternative à l’ubérisation. Voilà pourquoi :
Il me semble que le problème qui préoccupe actuellement le plus nos dirigeants et gouvernants est la paralysie de l’entreprise et de la société. Elles sont devenues d’énormes bureaucraties dont les couches supérieures sont peuplées de rentiers : comment rendre l’entreprise combative ?, se demandent-ils. Leur réponse dépend de l’hypothèse qu’ils font sur la cause de création de valeur. 
  • C’est le marché : solution = ubérisation. 
  • C’est l’être humain : solution = « libérer » sa créativité. D’où holacratie. 
Je pense que ces deux hypothèses ont un point commun, faux : l’individu. Pour moi, c’est la société qui crée, plutôt que l’individu « s’auto organisant » spontanément (soit de son propre fait, soit du fait des forces du marché). Les processus de création humains, par exemple conception et fabrication d’une voiture, sont extrêmement complexes, et demandent beaucoup de temps pour se mettre au point. Sans compter qu’ils reposent sur une phase préliminaire de créativité étendue à l’ensemble de la société et qui peut demander des siècles pour arriver à maturité (par exemple la conception du moteur). C’est donc la créativité sociale qu’il faut libérer, en premier.