Tolstoi et Tchekov

« dans l’électricité et dans la vapeur, il y a plus d’amour du prochain que dans la chasteté et dans le refus de manger de la viande. » (Tchekov)

Tchekov nous parlerait-il ?

Tchekov, pauvre qui a toute sa vie mangé de la vache enragée, s’oppose au richissime comte Tolstoi, qui nie le bénéfice du progrès, et prône le dénuement.

Tolstoi ou l’ultra Bobo ? Tolstoï et Tchekov, comme Sartre et Camus, l’éternel affrontement entre l’intellectuel privilégié, qui renie sa classe mais pas les avantages qu’elle lui apporte, et celui qui est sorti du peuple et qui lui est resté fidèle ? 

Enfance et adolescence de Tolstoï

L’enfance et l’adolescence d’un noble russe, qui n’est pas vraiment Tolstoï. Un roman de jeunesse.

C’est dramatiquement nul. Moi qui avait été enchanté par Les cosaques, je suis tombé de haut. Le personnage est totalement inintéressant. Il ne lui arrive rien. Au mieux, c’est un songe-creux. On ne voit rien de la société qui l’entoure. A quelques précepteurs près ce pourrait être n’importe quelle famille de la classe moyenne. Pas de dépaysement non plus : aucun paysage.

Il est possible que Tolstoï ait été trahi par le traducteur : cela ressemble à une dissertation de bon élève. Mais, il est aussi possible que le traducteur ait été fidèle à l’original…

On ne naît pas Tolstoï, on le devient ?

Les Cosaques

Vous rêvez de dépaysement ? Mieux que le Costa Rica ou Manille, trois mois dans un village cosaque. J’ai cru y être. Il y a le peuple, qui vit heureux dans la nature et l’instant. Et deux jeunes officiers, grands seigneurs immensément riches. L’un est le double de Tolstoï. Il est aux prises avec sa conscience. Il vit une crise existentielle. Il cherche dans sa raison une solution absolue et mathématique à la question du bonheur, universel. C’est un Bobo. Il est malheureux et on ne l’aime pas. L’autre n’a aucun complexe. Il est ce qu’il est. Il joue avec le peuple, et le peuple l’adore. Mme Clinton et Mr Trump, dirait-on peut-être aujourd’hui.

Quel talent ce Tolstoï. J’en étais écrasé, et déprimé, quoi que je n’écrive pas. Or, en lisant la notice du livre, court et alerte, j’ai vu qu’il lui avait demandé neuf ans de travail. Et que ce n’était que le hasard d’une dette de jeu qui l’avait sorti d’un mélodrame invraisemblablement compliqué, en trois volumes ! Un paradoxe qui aurait dû éclairer Tolstoï ?

Tolstoï

J’écoute de temps à autres Denis Podalydès lire 5 minutes de Guerre et Paix, chez France Culture. (Ou « La guerre et la paix« .)
Et je suis surpris.. J’ai lu Guerre et Paix, il y a vraiment très longtemps. Et j’en avais gardé l’idée que Tolstoï décrivait extraordinairement les moments de bonheur. Mais aussi avait une sorte de vision systémique du monde : l’ouest envahissant l’est, et inversement, en fonction de forces qui dépassent l’homme. Et que c’était interminable. Maintenant, je découvre à quel point ce texte est dense. Chaque extrait est un moment d’émotion. Chaque personnage semble vrai.

Grèves vues de l’étranger

Ce que je lis de la presse étrangère semble étonné des mouvements de protestation qui accompagnent la réforme des retraites chez nous.  
Qu’est-ce qui justifie une telle violence ? Pourquoi refuser une réforme qui ne pose aucun problème à aucun peuple étranger ? Les journalistes font un effort méritoire pour modéliser un comportement qui échappe à la raison. On convoque l’ethnologie. « Les Français » seraient, religion ?, attachés à une forme très précise d’État providence, voire à une vie de loisirs (comme le disaient hier les informations de France Culture).
Ce qui me frappe est que, sans les journaux, je ne saurais rien de ce mécontentement. Aucun lycée n’est barricadé autour de chez moi, pas plus que ceux, d’élite, du Quartier latin. Curieusement, j’ai eu le même sentiment, à l’époque où je vivais à Cambridge et que Madame Thatcher s’en prenait à ses mineurs.
Dans les deux cas les privilégiés ont été protégés ? C’est la France d’en bas qui trinque ?
J’entendais des leaders du PS s’indigner que pour une fois on n’écoute pas « la rue ». (La France des beaux quartiers se croit-elle revenue au temps des Misérables ?) On n’écoute peut-être plus les grèves parce qu’elles ne pénalisent que les faibles.
Je me demande si nous ne traversons pas la même transition que les Anglais de Madame Thatcher. Fin d’un monde ? Celui de l’État tuteur et du citoyen assisté ? Et nos manifestations ne sont qu’une manifestation du refus de ce changement ? Nous vivons un deuil ?
Compléments :
  • Are the French different?
  • Where the streets have no shame.
  • Struck off.
  • Madame Thatcher, comme Monsieur Sarkozy, aurait-elle été la main visible d’un changement implacable, d’un des grands mouvements sociaux dont parle Tolstoï ? (Dans Guerre et Paix il montre les conquêtes napoléoniennes comme un mouvement général de l’humanité d’ouest en est, accompagné d’un reflux. Napoléon et ses adversaires ne sont que des mouches du coche.)