Tea Party (fin ?)

Défaite d’une de mes théories : celle d’un mouvement par nature sans direction, qui réagirait spontanément à toute agression contre certaines valeurs sociales ?
En écrivant ce billet j’avais pensé aux observations de Tocqueville sur la révolution de 48 : le peuple avait défait l’armée et la bourgeoisie, mais n’avait pu prendre le pouvoir faute de cadres. Il se pourrait qu’il en soit de même avec le Tea Party.
Mais n’existe-t-il  pas des exemples de fronde populaire spontanée, manifestations françaises ou révoltes chinoises ? Peut-être qu’elles diffèrent avec le Tea Party en ce qu’elles ont un objectif clair (condamner une réforme ou un membre du parti corrompu), alors que le Tea Party semblait, comme 1848, plutôt le désir d’une société « meilleure », sans que l’on sache trop comment la faire fonctionner.
Pour que le changement réussisse il faut que la raison finisse par l’emporter sur l’émotion ? 

Changement chez les dinosaures

Le changement biologique :

L’ordre ancien est détruit. Il y a une période de confusion. Alors un nouvel écosystème émerge, qui ressemble de manière surprenante à l’ancien, mais avec des acteurs différents.

Easy come, easy go.

Compléments :

  • Les révolutions procèdent de même dit l’article. Tocqueville aurait approuvé (L’Ancien régime et la Révolution).

Réforme de santé américaine : point

Point sur la réforme de la santé aux USA :
  1. Le problème qu’elle doit résoudre résulte du « vice » de l’économie de marché et de la culture américaine. Pour l’Anglo-saxon, économie de marché = innovation. Plus souvent, économie de marché = monopole. Dans ce cas : pas de concurrence entre hôpitaux, ou entre assurances, qui assurent de moins en moins de monde. En outre, les hommes de la santé font payer cher à leurs patients l’habitude locale d’intenter des procès et de réclamer des « dommages punitifs ».
  2. La réforme semble mal fichue, mais elle répare une injustice sociale (le nombre de non assurés est de l’ordre de grandeur de notre population), elle pourrait lancer un processus d’amélioration continue (véhicule nécessaire aux projets républicains ?). Surtout, pas de réforme maintenant aurait signifié réforme dos au mur, en situation de crise.
Compléments :
  • Du « vice » : Montesquieu, Tocqueville, et plus récemment, Crozier et d’Iribarne, ont dit que tout modèle social a des vices de construction, l’inverse de leurs forces (leur logique constitutive poussée à l’absurde ?).
  • Cette réforme a illustré l’abjection de l’élu américain, qui ne voit pas plus loin que son intérêt personnel, et surtout une erreur de débutant de B.Obama, excusable.
  • Mes informations viennent de : Pass the bill.

Quai Branly

De l’extérieur le musée me fait penser à un porte-conteneurs. Et ça ne donne pas l’impression d’un bon état. À un endroit la pluie traversait le toit et tombait sur l’œuvre d’aborigènes australiens.

Jadis, chaque roi ou empereur donnait un nom au style de son époque. Il faudrait reprendre la tradition. La Grande bibliothèque, le Front de Seine, le Musée du Quai Branly… sont du style Vème République. À l’image du goût de nos présidents : laid et prétentieux. Probablement le style que Tocqueville avait en tête lorsqu’il prévoyait la disparition de ce que son époque avait de beau et de grand.

L’intérieur est sombre. Lugubre même. J’ai trouvé les objets petits et tristes. Un peu comme si l’on avait pris les jouets de nos ancêtres pauvres.

S’il y a musée, c’est que l’on s’attend de nous que nous nous émerveillions. Que nous trouvions ce qui y est aussi beau que ce que nous avons produit. Ne sommes nous pas la quintessence de la bienpensance ?

Mais que sont ces objets sans la société qui était autour d’eux, sans la signification et l’amour qu’elle leur apportait ? Pas beaucoup plus que le jouet qui a fait le bonheur de nos ancêtres ?

Le vice est plus stable que la vertu

Dans Prise de décision collective j’observais que notre système de prise de décision était irrationnel au sens où il ne cherchait pas à utiliser le génie collectif. Le plus étrange, peut-être, est notre système politique :

J’imagine que les promoteurs de la démocratie pensaient qu’elle ne pouvait qu’amener le meilleur d’entre-nous au pouvoir. Qu’elle fonctionnerait de manière scientifique, à la recherche d’un optimum collectif qui ne peut se construire que par débat, chacun apportant ses connaissances à la fois uniques et limitées.

Or, c’est presque l’exact opposé qui se passe.

Nous n’avons aucun choix : ce sont les appareils des partis qui décident pour nous. Et ces appareils rivalisent de médiocrité. La gauche, par exemple, ne compte pas être élue parce qu’elle possède un programme qui va faire notre bonheur, mais du fait des vices du gouvernement. Et, comme le notait Tocqueville, le vote ne fait que légitimer cet équilibre entre peste et choléra.

L’arme des deux partis est la manipulation, mais d’un levier différent, social d’un côté, individuel de l’autre :
  1. La gauche a « le monopole du cœur », elle donne des leçons de morale (les « droits de l’homme »). Elle utilise les lois sociales, de notre culture, pour les retourner contre nous, pour nous dicter notre comportement. Ce qui est rapidement inconfortable : elle fait un criminel du Français (cf. le « bourgeois » de 68).
  2. La droite, elle, joue sur notre abjection, sur notre haine de l’autre, sur notre rapacité, et elle les encourage. Elle multiplie les lois qui flattent les intérêts particuliers, ou qui condamnent.
Cet équilibre de la médiocrité est fort stable : il ne permet à aucune autre pensée de surnager. Un journaliste télé me disait, par exemple, qu’il voyait défiler toujours les « cinq cents mêmes personnes ».
À y bien regarder, c’est fort curieux.
  • Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la dictature semble beaucoup moins stable qu’un tel système de frères ennemis. D’une certaine façon, c’est la haine qu’éprouvent les deux camps l’un pour l’autre qui est le moteur de leur union, et qui tue toute opposition.
  • Cette haine permet aux valeurs qu’ils partagent de tenir le haut du pavé (dans ces valeurs, il y a l’individualisme).
  • Ce qui fait la force de chacun est l’hypocrisie. Il fait le contraire de sa profession de foi. Les socialistes se servent des lois sociales contre les intérêts du peuple, les libéraux, eux, des faiblesses de l’homme pour l’asservir.
Faut-il voir ici la main de tel ou tel criminel ? Ou plutôt une caractéristique humaine, une sorte de loi mathématique ? Il est sûrement plus facile d’exploiter les faiblesses de l’homme ou de la société pour réaliser son intérêt personnel que d’utiliser leurs forces pour faire le bonheur collectif.
Compléments :
  • Il est possible que l’on ait là le phénomène de « cartel » dont il est question dans le billet précédent. Le fait que le cartel ne soit pas fondamentalement stable, qu’il puisse être victime de la voracité individuelle, est peut-être une bonne nouvelle… En tout cas, une des valeurs partagées par nos puissants est la science, et elle ne peut que les trahir.

Héritage et démocratie

Les deux précédents billets me remettent en mémoire la défense par M.Sarkozy de son fils. Il dit qu’il a été élu conseiller général à la loyale, et que son accession à la direction de l’EPAD est légitime.

Oui, mais combien de Français peuvent-ils être élus conseiller général, à 21 ans ? Mes élèves de DESS (encore appelé Master2) de Dauphine ont 21 ou 22 ans, ils ont passé leur temps à étudier (dans ce domaine, ils ont 3 ans d’avance sur J.Sarkozy, qui en a 23) ; et quelle serait la probabilité de succès politique d’un jeune peu diplômé ?

D’après Dominique Rousseau, Tocqueville avait déjà identifié la question :

Il est intéressant de relire Alexis de Tocqueville. A son retour des États-Unis, vers 1830, Alexis de Tocqueville défendait l’introduction du suffrage universel. A ses amis qui le traitaient de fou, il disait en substance : « Ne vous inquiétez pas, le suffrage universel ne fait que légitimer l’exercice du pouvoir par ceux qui l’ont déjà. »

Le phénomène ne se limite pas à la famille présidentielle, il est partout en politique, y compris au sein des syndicats. Comment parvenir à une démocratie qui soit réellement représentative ?

Compléments :

  • L’état de mes réflexions sur la réforme de la démocratie : Fils d’appareil.
  • Pour l’importance de la loi dans le renouvellement des élites, voir le billet précédent.
  • Et si Jean Sarkozy était effectivement le meilleur candidat en présence ? Après tout, c’est ce qu’on nous dit. Imaginons que l’on décrive le poste, les capacités qu’il demande et que l’on mette en face le CV des Français, combien seraient jugés meilleurs que celui de M.Sarkozy ? ça se chiffrerait en milliers ? millions ? Bien entendu, il n’y a pas que la compétence intrinsèque de l’homme, il faut aussi prendre en compte des facteurs sociaux dans la sélection : un candidat exceptionnel pourrait ne pas survivre dans l’écosystème de l’EPAD. Ceci donne une curieuse image de nos processus de sélection des plus hautes fonctions de la nation.

Histoire de l’Inde

KEAY, John, India, a history, Grove Press, 2001.

Gros livre sympathique, facile à lire, agréable. Il fait une étude chronologique de l’histoire indienne, sans prétention de décrire la culture indienne ou son âme. Ce que j’ai retenu :
Les origines
L’histoire de l’Inde commence par la civilisation de l’Indus, dont on ne sait pas grand-chose, et encore moins pourquoi elle a disparu. Elle semble ne pas avoir de lien avec l’étape suivante qui est celle de « l’aryanisation ».
Là encore, il n’est pas très facile de savoir ce qui s’est passé. Il est possible qu’une fine couche dirigeante indienne ait été gagnée à la culture aryenne par un mélange de conquête et d’admiration.
Un pays malléable et résistant
L’Inde paraît un curieux pays. Loin d’être la nation dénuée de courage et de valeurs que pensait Tocqueville, elle semble non seulement impossible à conquérir durablement, mais encore avoir réussi à forcer ses conquérants à entrer dans sa logique constitutive, féodale.
Conquérir, c’est exiger du conquis un tribut et une soumission. De ce fait, les empires se constituent rapidement, mais demeurent peu : les guerres de succession ou la faiblesse des successeurs permet aux inféodés de reprendre leur liberté.
Par ailleurs, non seulement les conquêtes arabes et mongoles ont suivi ce schéma de pénétration superficielle, mais il leur a fallu des siècles pour atteindre un zénith sans lendemain. Ce qui s’est fait au hasard de talents de quelques hommes, non du fait de la marche inéluctable d’une civilisation supérieurement organisée. Quant à Alexandre, ses exploits n’ont même pas égratigné l’indifférence collective.
J’ai aussi noté que :
  • Au 15ème / 16ème, il semblerait que les régions indiennes aient développé une identité culturelle, linguistique et politique très similaire à celle des futures nations européennes.
  • Les castes n’auraient pas toujours été les ghettos qu’elles sont devenues : initialement, elles semblent ne pas avoir été très étanches, et surtout avoir été une sorte de droit / devoir associé à la participation à la vie politique. En supprimant cette vie politique, les Musulmans ont fait de la caste un carcan, dont le seul espoir de sortie est la réincarnation.
La colonisation anglaise
La colonisation anglaise a connu trois étapes :
  1. Tout d’abord, l’exploitation des richesses de l’Inde est une question commerciale. Elle est confiée à la Compagnie des Indes. Seulement intéressée par commerce et comptoirs, et ayant un devoir de rentabilité, elle semble avoir été entraînée dans une conquête indienne sans vraiment l’avoir voulu. Elle s’est laissée gagner par l’esprit d’aventure qui régnait en Inde à l’époque et a profité de la disponibilité de troupes locales pour se mêler aux luttes internes. Ses victoires sur les Français, puis son organisation et sa détermination supérieures à celles des autres groupes indiens, les fonds tirés des territoires conquis… ont alimenté une sorte de cercle vertueux expansionniste. D’ailleurs c’était une conquête qui n’avait rien d’hostile. Les Anglais avaient une grande admiration pour la culture locale, d’une certaine façon, ils conquéraient pour le bien commun, ou pour réparer l’anarchie qu’ils avaient créée par inadvertance.
  2. À cette phase bonhomme succède une époque de conversion. La compagnie des Indes est plus ou moins nationalisée, et l’Angleterre se donne pour mission d’apporter la civilisation au pays : utilitarisme, libre-échange, et christianisme. Anglais et Indien vivent désormais dans des espaces séparés. L’exploitation économique du pays, qui avait commencé à l’étape précédente (notamment déforestation systématique), se poursuit avec un caractère implacable que n’avait jamais eu aucune domination précédente.
  3. La rébellion des Cipayes de 1857-58 est l’amorce d’une dernière phase. L’Inde devient un empire, et l’Angleterre s’engage à mettre un terme à son zèle réformiste, et à ne plus se mêler des croyances de ses administrés.
L’indépendance
C’est alors que démarre le mouvement indien pour l’indépendance. La question se pose vite de savoir la forme que devrait prendre le pays qui en résulterait. Il y avait d’une part les territoires administrés par l’Angleterre, en partie indous, en partie musulmans ; de l’autre une nuée de principautés ; plus deux forces dominantes : le Parti du congrès, de Nehru, laïc, et la Ligue musulmane de Jinnah. La solution logique à tout ceci semble avoir été une fédération.
Parvenir à constituer cette fédération était certainement difficile. Mais la conduite du changement fut pleine de maladresses, pas forcément d’ailleurs du fait de mauvaises intentions. D’où une partition dramatique Pakistan / Inde, puis Bangladesh, et des années de turbulence, de guerres (cf. Kashmir), et de nouvelles maladresses (gestion des castes en Inde, par exemple).
L’Inde est aujourd’hui une fédération de fait, les régions se sont multipliées. Son intégrité n’est plus menacée. Bizarrement son régime politique paraît peu stable, et pourtant ce n’est peut-être pas un danger : son étonnant attachement à la démocratie assurerait sa solidité.
Compléments :
  • Sur Tocqueville : Notes sur le Coran et autres textes sur les religions, Bayard Centurion, 2007 (textes rassemblés par Jean-Louis Benoît).
  • De la démocratie en Inde : Inde : équilibre miraculeux ?

Stupidités et changement

Le changement est brutalement devenu une mode, les entreprises sont assaillies par une génération spontanée d’experts, et par des cabinets de conseil qui leur proposent des hordes de consultants… Comment s’y reconnaître ?

Une réflexion, au travers de quelques stupidités rencontrées récemment, qui montrent qu’experts et consultants manquent singulièrement de bon sens…

Ne pas définir ce qu’est le changement

Curieusement, les experts du changement ne disent jamais ce qu’est le changement. Après une étape de glorification du changement, le bien absolu, puis la dénonciation de l’attitude rétrograde et malveillante des employés, on s’engage dans la présentation de moyens de coercitions sophistiqués et difficiles à comprendre.

Vous êtes incompétent

D’après ce que me disait un dirigeant, l’offre de changement est pléthorique et l’attitude des consultants agressive. Ce qui l’a choqué, c’est qu’ils veulent faire le travail de ses équipes. Or, n’est-ce pas à lui de mener à bien son changement (une informatisation de ses procédures de gestion clients) ? Pourquoi ses collègues auraient-ils besoin de consultants junior pour leur montrer comment travailler ?

Le changement, ça ne date pas d’hier. Notre société, nos entreprises… n’ont pas arrêté de naître et de se transformer, sans conseil en changement. Pourquoi d’un seul coup le dirigeant serait-il incompétent ? Pourquoi son organisation aurait-elle besoin de répétiteurs juniors ? Ça fait très cher l’évolution tout cela. D’ailleurs qu’est-ce qui nous garantit que l’expert soit meilleur que nous ? Connaît-il mieux notre entreprise que nous ?

« Les causes de blocage ne sont donc pas structurelles, la plupart du temps, mais humaines »

Voilà ce que dit une présentation. Ce qui signifie que le changement c’est changer des hommes.

Eh bien c’est ridicule. Un ami américain, ex dirigeant d’un peu plus de 80 ans, en veut à sa femme française pour le gaspillage qu’elle fait du papier de toilette. Ça dure depuis des décennies. Notre vie n’est faite que de tels exemples : nous sommes quasiment incapables d’évoluer. Et il y a pire : une entreprise c’est des milliers de personnes, imaginez que vous deviez vous occuper d’eux homme à homme.

Nos grands experts prétendent mener le changement contre l’homme, pris individuellement. Comme c’est impossible, ils échouent systématiquement.

Le mythe de l’employé malveillant

L’expert du changement entretient la fiction selon laquelle l’employé est un tire au flanc, un retardé intellectuel, qui refuse tout ce qui est nouveau, il en veut à l’intérêt de l’entreprise et de son bon dirigeant. (Sans réaliser que son raisonnement signifie qu’avant d’être dirigeant, celui-ci a été tire au flanc incompétent.)

Si l’expert avait écouté les psychologues, ou s’il s’était interrogé sur sa vie, il saurait que l’homme a besoin d’une réussite sociale pour être homme. Un tire au flanc est un raté. Nous ne sommes pas nés pour mal faire notre travail. Et notre résistance au changement vient de là : ce qu’on nous propose a été mal conçu, et nous empêche de faire correctement notre devoir.

Des experts qui ne connaissent pas la science

Je n’ai encore jamais vu un cabinet de conseil ou un expert expliquer qu’il est devenu forgeron en forgeant. Non, il parle de techniques, de théories savantes. Il se place sur le terrain de la science. Mais, lorsqu’il donne des textes de référence, il parle, au mieux, de gourous locaux sans lendemain. Pourquoi n’entend-on pas les noms de grands scientifiques ?

Le changement est un sujet fondamental pour la sociologie, la psychologie, l’ethnologie, l’économie, la médecine, la physique… D’ailleurs, les MBA enseignent le changement depuis toujours, pourquoi, simplement, ne pas faire référence à ce courant de recherche ?

S’il l’avait fait, l’expert aurait vu que ce qui parle de changement en MBA s’appelle « organisational behaviour », comportement des organisations (en Français : sociologie des organisations), pas « comportement des individus ».

Pour changer il faut énormément de moyens

L’enseignement n°1 de la sociologie, retrouvé depuis peu par la théorie de la complexité, est que lorsque l’homme se réunit en groupe, il obéit aux règles du groupe. Pour faire changer le groupe, il faut faire changer ces règles. (Cf. le code de la route et l’automobiliste.)

C’est comme cela que l’on court-circuite l’incapacité individuelle de l’homme au changement. Comme le changement n’est qu’une question de changement de règles, il ne coûte rien, il ne demande pas des masses de consultants, et leurs schémas directeurs compliqués. Il est « à effet de levier » selon l’expression de Jay Forrester, le pionnier de la dynamique des systèmes (la modélisation mathématique des organisations humaines).

Yakafocon

Ce qui frappe dans l’exposé des consultants, c’est que l’on y parle de solutions, pas de problèmes.

Depuis des siècles, la France est le pays du « yakafocon ». Le yakafocon n’exprime pas un objectif, mais une manière de faire. Par exemple, on ne nous a pas expliqué la raison de la réforme des universités qu’on nous dit qu’il faut absolument évaluer les chercheurs. C’est parce que le yakafocon est stupide que le changement n’arrête pas d’échouer en France.

Pour faire réussir le changement, il faut en expliquer la raison. Une fois qu’elle l’aura comprise, l’organisation saura le mettre en œuvre. Il suffira juste de lui fournir un rien de coordination pour cela.

La France ne change pas

Ces échecs à répétition rendent les experts amers. Il en faut peu pour qu’ils vous confient (et même qu’ils écrivent) que le Français est un veau. Pour qu’il évolue, il faut lui brûler les pieds me disait un spécialiste du changement d’un fameux cabinet international (théorie de la « burning platform »).

Encore faux. Crozier (Le phénomène bureaucratique) dit que le Français change dans la crise. Le changement échoue à cause du yakafocon, mais il arrive un instant où la crise, faute d’avoir changé, est inévitable. Alors la France bouge. Ce n’est pas l’effet brutal d’un miracle, la preuve que quand elle veut elle peut, non : il lui a fallu vingt ans pour comprendre comment changer, elle tire les enseignements des précédentes tentatives ratées.

Conclusion : je dois changer, qu’est-ce que je fais ?

L’enseignement principal de cette discussion est la découverte du changement par le Français. Aujourd’hui, il change « au noir », parce que le changement est supposé aller de soi. Du coup, parce qu’il n’a pas les moyens qu’il faut, il échoue. Ce qu’il doit savoir :

  1. Il y a quelque chose que l’on appelle changement, et qui doit s’aborder comme une tempête dans la vie d’un capitaine. Les tempêtes sont inévitables, elles font partie du métier. Par conséquent on a mis au point des procédures adaptées aux tempêtes. L’organisation comme le navire doit construire un savoir-faire de changement. Par exemple, le manager doit réserver 50% de son temps à l’imprévu et au suivi de son équipe, le reste à ses fonctions de beau temps (ce qui ne veut pas dire en faire moins, mais faire l’essentiel).
  2. Conduire le changement c’est 3 choses : 1) expliquer la raison du changement (le quoi et pas le comment) ; fournir 2) le processus qui va permettre à l’entreprise, ou à quelques uns de ses représentants, de concevoir la nouvelle « organisation » que demande le changement et 3) le processus qui va mettre en fonctionnement cette nouvelle organisation.
  3. Le problème du Français aujourd’hui n’est pas son incompétence en changement, mais, en quelque sorte, son amateurisme. Il manque de techniques et de moyens. Du coup, le changement, quand il réussit, dure trop longtemps et l’épuise. D’une certaine façon, il doit devenir un « professionnel » du changement, et gagner en productivité. Pour cela, il doit s’entraîner. Au préalable il doit identifier ses défauts les plus graves (ceux qui « tuent le changement »), et subir un minimum de formation au vocabulaire et aux techniques du changement, de manière à pouvoir se repérer dans l’offre de service qui lui est faite.

Compléments :

Pour une révolution mondiale

Tocqueville raconte que les révolutionnaires ont regardé l’appareil étatique construit par Louis XIV et ont compris qu’ils avaient là le moyen d’appliquer leurs idées, il suffisait d’en remplacer la tête (L’ancien régime et la révolution). N’en est-il pas de même pour l’édifice construit par l’impérialisme américain ? Ses caractéristiques :

  1. La science gouverne le monde. Les prix Nobel, ou leurs équivalents, inspirent les politiques. On s’étripe par modèles et équations interposées.
  2. Le monde est réglé par quelques institutions, dont la mission est d’imposer à ses populations des valeurs partagées (droit de l’homme, libre échange, etc.).

Sur le fond, ces deux principes me semblent louables.

  1. La science, pour moi, est avant tout un moyen de faire émerger non une vérité absolue, mais la « volonté générale » d’une population, une volonté qui, en plus, a pris connaissance des quelques vérités raisonnablement vraisemblables découvertes par la science.
  2. Je crois que les guerres viennent essentiellement de conflits entre cultures (au sens ethnologique du terme). Les principes qui assurent la cohérence des sociétés sont incompatibles entre eux. Le fait d’amener chaque culture à partager des valeurs fondamentales est un grand pas dans la direction d’une paix mondiale.

La question qu’il reste à régler, la révolution qu’il reste à faire, est qu’aujourd’hui tout cet édifice tend à être dominé par le parasitisme, l’individualisme. Tout est instrumentalisé, à commencer par l’économie, pour garantir les privilèges d’un segment de population qui tire profit du système actuel. Ce n’est pas une classe, au sens marxiste, en ce qu’il n’est pas solidaire. Il ne se retrouve uni l’espace d’un instant que par quelques intérêts communs.

Pour transformer ce système, il suffit de le prendre au mot. C’est-à-dire de démonter les sophismes qui le guident, et qui sont basés sur des techniques de manipulation connues, ce qui ne demande rien d’autre qu’une démarche réellement scientifique.

Le jour, par exemple, ou l’économie aura pris en compte les résultats des sciences, notamment de la sociologie, qu’elle aura compris, avec la physique, que l’avenir est imprévisible… elle dira beaucoup moins de bêtises, et nous nous en porterons sûrement bien mieux.

Compléments :

Mille et quelques

Exactement 1005 billets depuis la création du blog.

  • Je n’ai pas eu l’impression d’écrire en continu sur un an. Je n’ai pas vu passer ces mille billets. Je ne me souviens même plus d’avoir commencé il y a un an, et encore moins des étapes intermédiaires.
  • Question conduite du changement. Écrire des messages est-il devenu une seconde nature ? Écrire me demande toujours un effort, ce n’est pas entré dans le traintrain de la vie. Madame de Sévigné, ce n’est pas moi. De même, je ne pense pas que quoi que ce soit se soit amélioré (aisance d’écriture, par exemple). Le blog est un changement qui n’a pas totalement réussi.
  • La technique du « flux », c’est-à-dire de publier un nombre constant d’articles au cours du temps, donc de décaler écriture (située dans les périodes de creux de mon activité) et publication, est une innovation qui me satisfait. Malheureusement la fonction de publication différée de blogspot ne fonctionne plus. La conscience professionnelle n’est pas le fort des technologies de l’information, et probablement une des faiblesses de l’économie de marché. À moins qu’il faille y voir ce que Tocqueville pensait un trait de caractère américain : quick and dirty ?
  • Question « les décisions surviennent » : intérêt du blog pour moi ? C’est probablement en premier la lutte contre la paresse intellectuelle. Non seulement il me force à émettre une pensée, qui sans cela se serait évaporée, et à la justifier, mais surtout, écrire ma dernière surprise lance une réflexion inconsciente qui mène immanquablement, éclairée par d’autres événements apparemment sans liens, à un constat inattendu, à la découverte d’une sorte de loi de la nature.

Compléments :

  • « les décisions surviennent » : l’homme ne « prend » pas de décisions, il fait quelque chose pour des raisons inconscientes, que l’on peut déterminer a posteriori par observation de son comportement. Sa raison lui sert surtout à « rationaliser » ce comportement, c’est-à-dire à l’expliquer comme l’application délibérée de règles culturelles de son milieu. MARCH, James G., A Primer on Decision Making: How Decisions Happen, Free Press 1994.
  • Les raisons d’écrire un blog : Les bloggers sont sympas.
  • La remarque de Tocqueville vient de De la démocratie en Amérique.