France explosive

Et si l’histoire d’Heuliez était celle de la France ?

On peut lire la disparition de cette « ETI » industrielle comme une parabole du sort de l’industrie en France. Beaucoup de talent détruit. Et pour quoi ? Pour rien.

Mais on peut aussi y voir un phénomène beaucoup plus profond. Il y aurait au sein même de la société française des tensions violentes. Le Français hait le Français. Il en faut peu pour qu’elles s’expriment. Ce phénomène est peut-être bien à l’origine de la Saint Barthélemy et de nos incessantes guerres intestines. Un sujet qu’a étudié Michel Winock dans La fièvre hexagonale.

Voilà un sujet que ferait bien de prendre en compte nos gouvernants ? Comme le disaient Montesquieu et Tocqueville, pour bien le gouverner, il faut veiller à comprendre l’esprit d’un peuple. Et ce, au moins, de façon à ne pas encourager ses passions destructrices.

Chaque gouvernement porte en lui-même un vice naturel qui semble attaché au principe
même de sa vie; le génie du législateur consiste à le bien discerner. Un État peut triompher
de beaucoup de mauvaises lois, et l’on s’exagère souvent le mal qu’elles causent. Mais toute
loi dont l’effet est de développer ce germe de mort ne saurait manquer, à la longue, de
devenir fatale, bien que ses mauvais effets ne se fassent pas immédiatement apercevoir.

Tocqueville

Tocqueville

Le mal de l’universitaire est de ne pas connaître son sujet. J’écoutais les universitaires de In our time, de la BBC, s’entretenir de Tocqueville. L’une d’entre eux, au lieu de voir dans son oeuvre une analyse systémique de la démocratie américaine, qui demeure une référence, n’en apercevait que les aspects anecdotiques. Heureusement que le pauvre Tocqueville n’a pas émis sur les femmes une opinion que la morale réprouve, car, il aurait été brûlé en place publique.

Surtout, il n’y a pas besoin d’être universitaire pour lire Tocqueville, ou bien des philosophes classiques. Ils s’adressaient à leurs contemporains, avec leurs mots.

L’émission s’intéressait à la « dictature de la majorité », propre à la démocratie, selon Tocqueville. Aux USA, les plus belles facultés humaines étaient dominées par les plus basses. Ce qui est probablement toujours le cas.

Les révolutions arabes, la révolution iranienne, la Turquie actuelle… illustrent cette dictature. Le peuple gouverne en fonction de ses valeurs et intérêts, qui, dans un pays pauvre, sont pauvres.

Mais ce n’est pas tout. Des amis me disaient que leurs enfants étaient surpris par ce que leurs enseignants leur affirmaient, affirmations qui évoluaient, d’ailleurs, d’une année à l’autre. Ils leur conseillaient de ne pas les croire, mais de ne pas faire de vagues. La « bien pensance » actuelle est imposée par une minorité qui utilise des mécanismes sociaux, pour imposer ses idées. Ce phénomène est aussi vieux que le monde.

L’esprit de la démocratie est la vertu, dit Montesquieu. Et si la vertu était un principe social et non une qualité individuelle : éviter la dictature ?

La fin de l’avantage concurrentiel

Il est temps de dépasser le concept même d’avantage concurrentiel durable. A sa place, les organisations doivent se forger un nouveau chemin vers la victoire : capturer rapidement des opportunités, les exploiter de manière décisive, et passer à autre chose avant même qu’elles soient épuisées. 

Harvard Business School Press annonceune de ses nouvelles publications. Comme d’habitude, à la manière d’un film hollywoodien. Comme d’habitude, le livre « montre comment quelques-unes des entreprises qui réussissent le mieux utilisent cette méthode pour se battre et gagner ».

Nouveau, vraiment ? Voici ce que dit Tocqueville du commerce maritime américain.

Le navigateur européen ne s’aventure qu’avec prudence sur les mers, il ne part que quand le temps l’y convie, s’il survient un accident imprévu, il rentre au port, la nuit il serre une partie de ses voiles et lorsqu’il voit l’Océan blanchir à l’approche des terres, il ralentit sa course et interroge le soleil. L’Américain néglige ces précautions et brave ces dangers. Il part tandis que la tempête gronde encore la nuit comme le jour, il abandonne au vent toutes ses voiles, il répare en marchant son navire fatigué par l’orage et lorsqu’il approche enfin du terme de sa course, il continue à voler vers le rivage comme si déjà il apercevait le port. L’Américain fait souvent naufrage mais il n y a pas de navigateur qui traverse les mers aussi rapidement que lui. Faisant les mêmes choses qu’un autre en moins de temps, il peut les faire à moins de frais.  

(…) Le navigateur américain part de Boston pour aller acheter du thé à la Chine. Il arrive à Canton y reste quelques jours et revient. Il a parcouru en moins de deux ans la circonférence entière du globe et il n’a vu la terre qu’une seule fois. Durant une traversée de huit ou dix mois, il a bu de l’eau saumâtre et a vécu de viande salée, il a lutté sans cesse contre la mer, contre la maladie, contre l’ennui, mais à son retour il peut vendre la livre de thé un sou de moins que le marchand anglais, le but est atteint.

Et n’est-ce pas comme cela que les entreprises ont été conduites ces derniers temps ? N’est-ce pas pour cela qu’elles ont détruit leur avantage concurrentiel ? Et si la règle du jeu était, au contraire, de construire de nouveaux avantages concurrentiels, en cherchant à exploiter au mieux ce que l’on sait, encore, mieux faire que les autres ? 

Le marché n’est pas la solution, mais le problème : vive le politique ?

Ce blog a fini par comprendre ce qui était écrit dans les journaux anglo-saxons ! (Et ce qui m’avait été seriné en MBA.) On a voulu réinventer la société sur le modèle du marché. Donc faire de l’homme une chose. La crise résulte de cette utopie. Nous courrons maintenant le danger que la contre-utopie du dirigisme bureaucratique remplace le chaos du marché.

Y a-t-il une solution intermédiaire ? Une universitaire amie, que ses recherches amènent dans ma direction, me dit qu’il faut réinstaurer le politique. Elle retrouve la conclusion de Pierre Manent dans son Cours familier de philosophie politique (Gallimard, 2004). Mais comment y parvenir ? Lui dis-je. La démocratie, ça ne s’impose pas ! Peut-être y a-t-il des conditions qui lui sont favorables ?

Je n’ai pas d’idée très claire à proposer. Juste des pistes. Notre société possède quelque-chose de fantastique. C’est l’énorme quantité de gens éduqués, armés pour penser. La France a réussi un de ses grands changements ! En outre ces gens sont farcis de bons sentiments. Certes, ils en font généralement un mauvais usage : nous sommes massivement hypocrites. Mais c’est par manque de sens pratique que nous pavons l’enfer de bonnes intentions. Tocqueville l’a bien dit. Donc, il n’en faudrait pas beaucoup pour transformer le monde en mieux. Juste quelques techniques. Mon expérience me le répète.

Alors comportons nous comme si nous étions dans une démocratie, débattons du sort de la nation, et recherchons les méthodes pratiques de mise en œuvre de nos idées ? 

Facebook : déjà fini ?

Les enfants quitteraient Facebook, dit be Angels. Raison ? Big parents are watching you. Ils fuient le regard parental. Plusieurs idées me sont venues en lisant ce billet :

  • Les parents vont suivre les enfants sur les réseaux sociaux qu’ils ont choisis : ce qui n’est bon ni pour eux, ni pour Facebook.
  • Ces mêmes parents ne devraient-ils pas s’interroger sur la nature du lien qu’ils ont avec leurs enfants ? Se demander ce que cette relation augure de l’avenir ? Et s’il ne serait pas possible de faire du plus solide et plus sain ?
  • Enfin, une pensée pour l’inusable Tocqueville. Déjà, en son temps lointain, il notait que l’entreprise américaine (en l’occurrence navale) tendait à n’être qu’un feu de paille. En sera-t-il une fois de plus ainsi de Facebook ? Take the money and run ?

Utopie : mal occidental ?

Et si la caractéristique de nos changements, de notre histoire même était l’utopie, me suis-je demandé récemment. Du coup, j’ai lu Voyages en Utopie, de Georges Jean (Découvertes Gallimard, 1994), livre qu’un collègue m’a offert il y a vingt ans. (Ce qui en dit long sur ce qu’il pensait de moi.)

Qu’est-ce qu’une utopie ? La description d’une organisation sociale idéale.L’histoire de l’utopie commence avec Hippodamos de Millet, à l’époque de Périclès, qui veut construire une cité idéale. Dès le départ, et jusqu’à nos jours, l’urbanisme et l’architecture feront chemin commun avec l’utopie. Puis vient Platon. C’est Thomas More qui donnera à l’utopie son nom (nulle part), et qui va lancer la tradition moderne. L’utopie est, initialement, une critique de la société, qui vise à l’améliorer. Mais, progressivement, elle devient réalité. Un genre littéraire apparaît, la critique de l’utopie (cf. 1984), autre nom du totalitarisme.

Ce livre m’a-t-il amené bien loin ? Tocqueville voyait la Révolution comme la tentative de réaliser une utopie. Il n’en est pas question. De même qu’il n’est pas question de l’Union soviétique, ou de l’Allemagne nazie et de sa pensée völkisch« Tous pensent qu’il convient de substituer des règles simples et élémentaires, puisées dans la raison et dans la loi naturelle, aux coutumes compliquées et traditionnelles qui régissent la société de leur temps »disait Tocqueville des penseurs des Lumières. Utopie, maladie de la raison ?

Sociologie contre philosophie ?

Il y a quelques temps j’ai entendu Bruno Karsenti dans La suite dans les idées de France Culture.

Première révolution. La philosophie traditionnelle Socrate / Platon serait une réaction à la corruption du langage opérée par les Sophistes. Seconde révolution. Avec la sociologie post révolutionnaire, la dimension sociale de l’existence surgit. La philosophie l’avait manquée, elle qui croyait à la totale liberté du sujet et à une politique uniquement faite par les puissants.
Comme souvent, il est difficile de savoir si j’ai compris quoi que ce soit à ce qu’il a dit. Mais quelque chose m’a rappelé mes réflexions du moment. Et si la philosophie traditionnelle représentait la façon dont notre élite, individualiste, se représente le monde ? Et si la sociologie avait émergé avec la découverte qu’elle n’était pas la seule à compter ?
Cela expliquerait-il pourquoi des gens comme Tocqueville et Hannah Arendt semblent avoir été effrayés par la prise du pouvoir par le peuple ? N’allait-il pas étouffer de ce qu’il y a de beau et de noble dans l’Homme ? Le peuple ne représente-t-il pas sa dimension bestiale ? Dictature du besoin physiologique sur l’intellect ?

Le siècle des utopies ?

Je lis Thatcher and sons, les réformes thatchériennes en Angleterre, et relis l’étude sur le totalitarisme de Hannah Arendt. Parallèles imprévus. Et inquiétants.

Nazisme, communisme et libéralisme, même combat ?
La théorie d’Hannah Arendt est que nazisme et communisme ont voulu réaliser une utopie. Ils ont cru que tout était possible. Pour réaliser ce qui n’est pas possible, ils ont détruit les conditions qui rendent l’homme humain. Comment ? Par le changement pour le changement. (Ce qui ne peut me laisser indifférent !)
Le plus surprenant dans Thatcher and sons, est que l’on y découvre que ce n’est pas Thatcher qui a appliqué le Thatchérisme, mais ses opposants, et surtout le reste de l’Europe. Même nous : les réformes du précédent quinquennat semblent un décalque des réformes anglaises ! Inattendu. Mais surtout, le Thatchérisme était une utopie. Il voulait remplacer la culture du service publique et de la démocratie, corrompus par le socialisme, par celle de l’entreprise. Mais, par « entreprise » il n’entendait pas PME, mais cabinets de conseil ! En 10 ans le gouvernement britannique a dépensé 70md£ en conseil ! Et ces cabinets voulaient installer le marché dans tout ce qu’ils touchaient. Pour cela, ils prônaient le changement pour le changement…

Tocqueville avait-il raison ?
Cela m’a rappelé Tocqueville, qui voyait la révolution française comme la tentative de réalisation d’une utopie. L’illusion d’un monde construit sur la raison. Sommes-nous victimes des illusions de la raison ?

Ou Polanyi ?
Mais il y a un autre livre qui modélise encore mieux à notre situation. C’est La grande transformationde Polanyi. Selon lui, l’histoire récente du monde s’explique par sa réaction à une utopie. Celle du marché. L’utopie du marché veut que tout soit échangeable, comme un produit, de l’homme (marché du travail), à la terre (marché de l’immobilier). Ce qui demande standardisation (tout homme doit être comparable), et mobilité totale (pas de lien social, pas de famille en particulier) : le produit doit aller au plus offrant. D’après Polanyi, les totalitarismes, le colonialisme… seraient des tentatives de rejeter cette utopie de chez-soi, parce qu’elle est invivable, vers les faibles.

Crises de folie de la raison ?
Peut-on construire une théorie du phénomène ? Et si nos crises étaient des sortes de crises d’adolescence de la raison ? Depuis les Lumières l’individu a pris le dessus sur la société. En conséquence, il peut être logique qu’il veuille reconstruire le monde selon ce que lui dicte son cerveau. Celui-ci étant extraordinairement limité, cela le conduit à des désastres.
Surtout, le Surindividu étant le boutiquier anglo-saxon, il est peut-être normal que le degré zéro de l’intelligence, la fiction du tout produit, se soit imposée. Et qu’elle cherche à nous contraindre par sa poigne de fer invisible.
Comment permettre la dimension individuelle de l’existence et éviter ses crises de folie sans aliénation sociale de l’individu ? La raison, qui nous a rendu de bien mauvais services, peut-elle nous indiquer le chemin ? 

Qu’est-ce qu’aimer ?

Le fil de ma réflexion sur ce qu’apprend l’école au Français me conduit à une idée bizarre. « Aimer » aurait deux acceptions.  Ma discussion de communication et changement va d’ailleurs dans le même sens.

L’acception française, d’abord. Elle est basée sur la certitude. Aimer, c’est imposer aux autres ce que nous pensons bien pour eux. Déjà, l’Ancien régime voulait enrichir le paysan par la force, disait Tocqueville !
L’acception que je préfère, et qui est en contradiction totale avec la précédente, part du doute. Elle demande de comprendre l’autre. Aimer, c’est avant tout reconnaître que l’autre est un être complexe. Donc, digne d’intérêt et d’étude. Et ensuite ? Je ne sais pas trop. Il faut chercher…

Attali, la Maginite et l’économie sociale

Pourquoi parle-t-on des 600 personnes de Florange, qui ont un salaire, dont beaucoup sont proches de la retraite et à qui l’on pourrait, de toute manière, payer une reconversion, et pas des 50.000 nouveaux chômeurs mensuels ? disait Jacques Attali, ce matin, à France Culture. Pire, pour conserver ces emplois il est question de centaines de millions d’euros ! On pourrait payer beaucoup de monde avec tout cet argent !
Pourquoi la France s’entête-t-elle a refuser le changement ? Pourquoi ne reconnaît-elle pas que certains métiers disparaissent ? Qu’il faut aider ceux qui les faisaient à trouver un nouvel emploi en leur donnant les moyens d’acquérir la formation nécessaire ? (Flexisécurité.)
Serais-je d’accord avec Jacques Attali ? Si l’automobile, par exemple, est à l’article de la mort, c’est parce qu’elle n’a pas pris les bonnes décisions au bon moment. Si elle l’avait fait, il n’est pas dit qu’elle n’emploierait pas plus de monde aujourd’hui, qu’hier… Maintenant, il est trop tard. Toute résistance est vaine. C’est parce que la France refuse le changement, qu’elle en est victime. Elle est paralysée par le syndrome de la ligne Maginot, ou de l’autruche.
Le noeud du problème est peut-être bien notre conception du rôle de l’Etat. Du despotisme éclairé que décrit Tocqueville, dirigiste, bureaucratique, taylorien, il doit passer à la République, autre nom de l’économie sociale. Autrement dit, il ne doit plus nous imposer une ligne de conduite rigide, mais être le donneur d’aide de l’initiative individuelle.

Je suis à peu près certain que le petit peuple est prêt pour cette grande transformation. C’est dans la tête des grands fauves qui nous gouvernent que doit se faire le changement. Pour la première fois depuis Louis XIV, un gouvernant doit admettre qu’il n’est pas omniscient. Jacques Attali, ingénieur des Mines et inspecteur des finances, sera-t-il l’hirondelle qui fait le printemps ?