- La stratégie de la rigueur étant attaquée par des économistes éminents, les syndicats étrangers semblent regarder du côté de la France, pour savoir si le mouvement social ne pourrait pas, après tout, avoir le vent en poupe.
- La stratégie dont parle T.Schelling ne fonctionne que si l’adversaire a compris la situation. J’ai entendu un syndicaliste du France dire qu’il s’était engagé dans une grève extrêmement dure parce qu’il ne savait pas que la Compagnie générale transatlantique allait si mal. C’est aussi peut-être pour cela que les syndicalistes des usines d’armement ont fait de longues grèves avant la guerre de 40 (cf. ce que dit Marc Bloch dans L’étrange défaite).
- En fait, ce qui se joue actuellement est peut-être le champ du cygne d’une idéologie qui voulait que la grève enrichisse, miraculeusement, le peuple. Nous serions alors dans un cas de surdité totale.
Étiquette : Thatcher
Histoire de l’Angleterre
Droit à l'information
- The Economist ou le blog de Jean Quatremer (Libération) me paraissent montrer ce que devrait être la presse : certes ils ont un très fort parti-pris (d’ailleurs ils représentent des tendances opposées), mais ça ne les empêche pas de relayer une grande partie de l’information qui ne leur convient pas.
L’Angleterre et l’Europe
- que chaque camp se demande s’il est mieux seul ou avec les autres ?
- Et, s’il veut appartenir au groupe, qu’il y ait enfin un débat sur ce que nous croyons les uns et les autres, mais aussi gouvernements et peuples. Par exemple, voulons-nous faire de l’Europe une zone de libre échange, voulons-nous renoncer aux droits de l’homme ?… Pourquoi ?
- Les informations de ce billet viennent de : David Cameron’s splendid isolation, Not playing their games, et Tory! Tory! Tory!
- Idée d’Europe : Europe fondée sur l’ambiguïté pour ménager l’irréconciliable (et Angleterre dindon de la farce ?). Voir aussi Euro dupes ?
- Je me demande de plus en plus, si l’Angleterre ne cherche pas, avant tout, à se placer en situation de concurrence déloyale…
Berlusconi (suite)
- Ce qu’il dit ou fait. Critère de jugement de l’intellectuel. Alors les triomphes durables de MM.Berlusconi et Reagan, ou de Mme Thatcher, sont quasi incompréhensibles.
- Ce qu’il est. Ce qui compte est son comportement. Il a quelque chose qui plaît.
Thatcher contre Scargill
Un article de la revue de l’Université de Cambridge, Children of the strike, rappelle l’affrontement Margaret Thatcher / Mineurs de 84/85.
J’étais en Angleterre à l’époque. Mon souvenir des événements est que Margaret Thatcher avait préparé soigneusement son coup. Les mineurs ont réagi comme prévu : sûrs de leur force ils ont cherché à faire plier le gouvernement. La lutte a épuisé leurs ressources. Ils ont été liquidés.
Ce conflit a vu s’affronter deux illuminés persuadés d’idées simplistes. D’un côté on croyait pouvoir ignorer, par la force, les évolutions du monde ; de l’autre on pensait que décréter, par la force, le laisser-faire, installerait définitivement le pays dans la prospérité. Comme dans toutes les batailles, les simples soldats ont payé la folie de leurs généraux. Les rêves de Madame Thatcher ne se sont guère matérialisés, sinon sous la forme de bulles spéculatives, et la reconversion, laisser-faire ?, de l’économie des zones minières ne semble pas avoir été une réussite.
Grande leçon de changement :
- Illusion de la raison, qui veut que le monde, aussi compliqué soit-il, puisse se réformer à coups de théories, d’utopies. De manière amusante, les philosophes anglais ont critiqué la France révolutionnaire pour avoir cru pouvoir construire un monde idéal, à partir des enseignements de la raison. Ils auraient trouvé Madame Thatcher très française.
- Illusion du passage en force. Le passage en force peut réussir. Mais, quand il réussit, il détruit les piliers de la société. Madame Thatcher a peut-être abattu les syndicats, mais elle a démoli une partie du tissu social de la société anglaise. Elle a massacré les siens, ceux qu’elle devait servir. Bien sûr, elle était convaincue que c’était pour leur bien.
L'héritage de Mme Thatcher
Nouvel exemple qu’une crise ne change pas le monde par miracle : ce qui semble le plus évidemment en cause peut lui survivre. The Economist démontre que l’Angleterre ne peut qu’être de plus en plus Thatchérienne.
La débacle des syndicats n’est que la partie émergée de l’héritage de Mme Thatcher, qui est ailleurs : sa réussite est d’avoir convaincu le pays que les impôts sont un mal. Ainsi, faute de revenus, il devient impossible à l’état de mener toute politique un tant soit peu ambitieuse. Vieille recette : pour abattre un édifice social, faites appel à l’intérêt individuel.
Ce qui explique probablement que les services publiques soient, et seront de plus en plus, soumis aux « rigueurs » (!) du marché. Cercle vertueux inattendu : l’endettement que l’état a contracté pour sauver l’économie devrait le forcer à une dissolution accélérée !
Compléments :
- Les exemples auxquels je fais allusion : Changement en France, Crise et changement de culture (Notre culture est ultralibérale).
Youssou N’Dour
France Musique parle de l’enfance de Youssou N’Dour. Il est le fils d’un noble et d’une mère griot. Son père a exigé de sa mère qu’elle arrête de chanter. Ce n’était plus de sa condition. Et elle a transmis sa vocation contrariée à son fils. Son père a été mis, à son grand désagrément, devant le fait accompli.
Cette histoire illustre une théorie de l’ethnologue Louis Dumont et contredit celle de Renaud.
Pour Renaud, l’homme est violent et la femme douce, « sauf Madame Thatcher ». Pour Louis Dumont, dans un monde hiérarchique, tout le monde est inférieur, ou supérieur, à quelqu’un. Par exemple la femme est inférieure à l’homme, mais supérieure à l’enfant, qu’elle élève pendant ses premières années.
De ce fait, elle imprime sa vision du monde sur ses petits. Si elle est malheureuse de son sort, et envie celui de l’homme, elle va transmettre ses fantasmes à ses fils (généralement à l’aîné). C’est comme cela que se propage le machisme, de génération en génération. Mais sa protection, et son admiration sans limite, peut aussi enlever toute personnalité à ses enfants.
Et le fils de Madame Thatcher ? C’est un faible.
Compléments :
- Dans le même esprit : voir les romans de Mérimée, et le « Polytechnique, rêve de toutes les mères » de Flaubert (Bouvard et Pécuchet).
- DUMONT, Louis, Homo hierarchicus, Gallimard, 1966.
L’Europe difficile
L’histoire de l’Europe et de ses pères fondateurs : OLIVI Bino, GIACONE Alessandro, L’Europe difficile, Folio, 2007.
Crépuscule du nationalisme
Ce que dit ce livre est que l’Europe est une réaction contre le nationalisme. La notion de nationalité remonte au 19ème siècle. La nation a suscité un élan guerrier sans précédent. Les élites de chaque pays, ses esprits les plus élevés, n’ont alors rêvé que d’étriper leur prochain, pour la plus grande gloire de leur génie national.
Les fondateurs de l’Europe ont donc voulu écarter le danger en fusionnant les nations dans un tout. C’est le fédéralisme. Il ne s’agit pas de construire une nation aux dimensions de l’Europe, mais plutôt de nouveaux USA. Des états puissants et indépendants, qui ont en commun les valeurs qui leur sont essentielles.
L’histoire de l’Europe, c’est peut-être bien l’établissement progressif de ce fédéralisme.
Mais le fédéralisme affronte le confédéralisme, la survivance du sentiment nationaliste. La France, l’Allemagne et l’Angleterre, en sont affectées en fonction inverse de l’étendue de leurs défaites militaires. Velléitaire et un peu ridicule dans le cas de la France, il est puissant et agissant en ce qui concerne l’Angleterre (cf. Margaret Thatcher). L’Allemagne est entre les deux.
L’Europe, attracteur étrange
L’Europe se construit dans les crises. En dehors, chaque nation n’en voit que les défauts, et pense pouvoir tirer seule son épingle du jeu. Ce qui se termine mal. Elle redécouvre les vertus de l’Europe. La période actuelle en est une démonstration.
La France croyait rejouer l’après guerre de 14 et infliger des compensations dévastatrices à l’Allemagne, voire la dépecer. La guerre froide impose une Allemagne forte. Seul moyen de contrôler la superpuissance industrielle allemande : la rendre prisonnière de l’Europe. Pour l’Allemagne, c’est alors le seul moyen de récupérer son industrie. Suez ? La fin des puissances impérialistes : pas d’autre solution que l’Europe pour se faire entendre. L’Angleterre rejoint L’Europe. 1968 : « jamais la France ne perdit aussi rapidement autant de prestige dans une cadre international où elle avait joui d’une liberté de manœuvre totale », fin de l’espoir d’une Europe dominée par la France. La prospérité Allemande la détourne de l’Europe ? 77-78. Attaque du Mark, perte de compétitivité de l’Allemagne, intérêt pour l’Europe. Effondrement du bloc soviétique, anarchie à l’Est : l’Allemagne, inquiète, se rapproche un peu plus de l’Europe. Réunification de l’Allemagne : on craint une résurgence nationaliste. L’Allemagne s’immerge plus que jamais dans la construction européenne.
Alors, le coup de génie des fondateurs de l’Europe, a-t-il été, simplement, de créer son concept ? Au gré des aléas, les nations européennes sont contraintes de s’y réfugier. À chaque épisode, elles perdent un peu plus de leur souveraineté.
Chaque pays a sa crash stratégie
Périodiquement la nature de chaque nation se réveille.
- Celle de la France est un peu ridicule et gesticulatoire. C’est l’illusion de pouvoir influencer le monde, sans faire l’effort de s’en donner les moyens (notamment économiques). Et l’étrangeté de la Politique Agricole Commune, à laquelle la France a fait plier l’Europe. La PAC, contrairement à ce qu’en ont dit ses détracteurs semble avoir eu d’énormes bénéfices « même à prix d’or, la PAC s’était donc révélée un puissant facteur d’intégration ». Mais, l’Europe n’étant que concessions, sa position de champion de la PAC n’a-t-elle pas coûté très cher à la France ?
- Le rêve anglais ? « Le rêve d’une grande organisation de pays, unis par le même système monétaire et appelés à perpétuer sur un mode nouveau l’Empire britannique ». Et la Livre, symbole de cette puissance.
- Quand à l’Allemagne, c’est un peu Deutschland über Alles. Une puissance industrielle consciente de sa supériorité, et qui se débarrasserait volontiers des minables et inefficaces matamores qui l’entourent et qu’elle nourrit.
Monnet contre Manent
Pierre Manent a écrit une inquiétante étude de l’Europe. L’Europe est une créature monstrueuse, un corps sans âme. La bureaucratie et le libre échange, sans projet politique. 1984 d’Orwell rencontre l’Angleterre de Dickens. Or, l’échec de la Communauté Européenne de Défense (1950), a montré que tout projet trop ouvertement politique est condamné.
Situation désespérée ? Les fondateurs de l’Europe ont choisi un chemin de moindre résistance : « l’intégration économique engendrerait inéluctablement l’union politique ». La stratégie de Jean Monnet : mise en commun des ressources + institutions.
Cette technique est le « fonctionnalisme », c’est un fédéralisme qui ne dit pas son nom. On choisit un problème limité, généralement économique (par exemple la politique agricole), et on construit des lois qui permettent une collaboration européenne (la PAC). « la méthode Monnet conserve encore aujourd’hui une grande partie de sa validité et de son efficacité. » à chaque nouvel épisode fonctionnaliste, c’est un peu de la souveraineté des nations qui fuit. Sans qu’elles s’en rendent compte.
Bizarrement, c’est ainsi que l’on crée une culture commune (ordinateur social), notamment dans une entreprise : problème par problème. Mao ne connaissait pas le fonctionnalisme. Il a voulu transformer la culture chinoise brutalement, d’un bloc.
Mais au fait, l’Europe n’a-t-elle pas de projet politique ? Et la paix en rapprochant les peuples ? Tout le reste n’est-il pas une question de mise au point ?
La Charte des droits fondamentaux
L’Europe a une Charte des droits fondamentaux. L’Europe partagerait-elle des valeurs communes ? Pour un pays ou une entreprise, une telle charte est l’expression de ses « valeurs officielles », ce qui lui paraît important, mais qu’elle ne sait pas forcément mettre en œuvre. Qu’en est-il ici ?
Dignité, liberté, égalité, solidarité, citoyenneté, justice. Pourquoi pas. Mais c’est compliqué. Difficile de s’en rappeler. On est habitué à plus court « liberté, égalité, fraternité », « Dieu et mon droit »… Une invention de bureaucrates en panne d’inspiration ? Observations (sans avoir lu la dite Charte) :
- Liberté, égalité. Semble venir de chez nous. C’est la base de la démocratie, telle que nous la voyons.
- Citoyenneté : tous citoyens de l’Union, des sortes de Schtroumpfs, la nationalité est secondaire. C’est le concept même d’Europe : dissoudre les nationalismes.
- Dignité, solidarité. Ce sont des valeurs sociales, un rejet d’un certain modèle anglo-saxon individualiste, où chacun est seul face à son destin, et Dieu va au secours de la victoire. L’Europe est une communauté. Influence allemande ?
- Justice. Peut-être la valeur anglo-saxonne fondamentale (cf. jury populaire), l’expression même de la démocratie, des « droits » de l’homme, de sa liberté imprescriptible. Refus de l’arbitraire latin, qui a donné au monde l’Inquisition.
Impressionnant. C’est le résultat de ce à quoi quelques grands peuples ont cru plus qu’à tout. Ce pour quoi ils ont été prêts à mourir. Surtout, ces valeurs semblent s’équilibrer, empêcher les excès qui ont été commis en leurs noms individuels.
C’est comme cela que se construisent les groupes : ils transcendent les valeurs de leurs composants. L’Europe prend une autre tournure : c’est une surprenante réussite.
Les mécanismes d’intégration
Toute communauté filtre les candidats à l’entrée, puis les acclimate. Qu’en est-il de l’Europe ? Un peu auberge espagnole, non ? 27 pays, c’est beaucoup. D’ailleurs les pays de l’Est n’y sont-ils pas venus par opportunisme ? Adhèrent-ils à ses valeurs fondatrices ? Et l’Angleterre ?
Pas si vite. Il faut déjà mettre en conformité le droit national de l’impétrant avec 80.000 pages de textes communautaires. Puis, le rouleau compresseur se met en marche : le nouveau entre dans les très compliqués processus de coordination internes, inspirés par de très longues négociations entre cultures vieilles et sophistiquées. Il ne peut qu’en être transformé.
Bureaucratie et marchés
Alors monde bureaucratique ? Marchés laissés à eux-mêmes ?
La complexité des mécanismes de coordination de l’union (qui portent sur bien plus que l’économie : diplomatie, social, défense, recherche…) montre que la « liberté » des marchés n’est qu’une illusion. Pour autant, on ne peut y voir la seule main d’une bureaucratie rationaliste : cette complexité est culturelle.
L’Europe construit donc sa propre culture, un ensemble de règles essentiellement informelles, loin des abstractions qui ont causé, alternativement, les malheurs de la planète.
Et cela fonctionne plutôt bien dans les moments difficiles : « si le danger du protectionnisme et des guerres commerciales furent évitées au cours des années 1974-1975, c’est en grande partie parce que la communauté parvint à se protéger des fractures internes dans le domaine de la libre circulation ».
Le rejet de la constitution européenne
Arrivent les mésaventures de la constitution européenne.
On n’a pas trop réfléchi à ce que signifiait cette constitution. Les hauts fonctionnaires qui nous gouvernent ont oublié de nous dire l’essentiel. L’Europe acquiert une personnalité juridique, une identité, la capacité de négocier d’homme à homme avec une nation. C’est une révolution.
Et cette constitution lui donnait les moyens d’agir comme une nation.
Raison de l’échec ? Sa troisième partie. Elle reprenait les règles de fonctionnement de l’Union et avait tenté de les simplifier. Mais le résultat était d’une complexité inquiétante. Avoir mis ces mécanismes de mise en œuvre dans une constitution, maladresse stupide ? Pourquoi n’en être pas resté à de grands principes ?
Qu’en conclure ?
L’Europe est arrivée à un tournant de son histoire. Elle est beaucoup plus solide, efficace, et digne d’intérêt qu’on ne le croit d’ordinaire. Réussite remarquable. D’un assemblage disparate, elle semble avoir pris une sorte de personnalité, qui a le potentiel de transcender ce que ses composants avaient de mieux à proposer.
Ses dirigeants veulent la rendre plus facile à gouverner, en nous imposant un changement qui leur aurait simplifié la vie. Un changement de technocrates. Mais l’Europe a absorbé beaucoup trop de la souveraineté des démocraties qui la constituent pour qu’elle demeure une technocratie.
L’Europe doit devenir une démocratie. Si ses mécanismes doivent être simplifiés, c’est pour qu’elle soit compréhensible par tous, et pour que ses peuples puissent faire entendre leur voix. Prochaine étape de l’histoire européenne ? Probablement que l’Europe entre dans nos écoles et dans nos vies.
Compléments :
- LEWIN, Kurt, Resolving Social Conflicts And Field Theory in Social Science, American Psychological Association, 1997.
- Edgar Schein et analyse culturelle : Nous sommes tous des hypocrites !
- THIESSE Anne-Marie, La création des identités nationales, Seuil, 2001. Description de la constitution des nations. C’est alors qu’on a dit au Français qu’il descendait du Gaulois et que les Écossais ont reçu leurs kilts (on ne savait pas les fabriquer avant). Le concept de nation avait besoin d’un mythe fondateur qui prouve son éternité.
- MANENT, Pierre, Cours familier de philosophie politique, Gallimard, 2004.
- Faut-il aimer Mao ?