Xoogle

Google se serait bureaucratisé et perdrait, en conséquence, ses employés. (Xoogle = ex Google.)
Cela expliquerait ses curieux projets (énergie éolienne, voiture sans pilote…) : ils cherchent à dérider ses cadres à haut potentiel. (How long will Google’s magic last?)
Compléments :
  • Soutien à une de mes vieilles théories : l’entreprise américaine devient bureaucratique en vieillissant ? Incapacité à créer une culture d’entreprise autre que taylorienne ? Malédiction de l’individualisme ?

Droit romain

VILLEY, Michel, Le droit romain, Que sais-je, 2005. Ce que nous appelons droit romain remonte à 150 avant JC. En quelques décennies les Romains sont à la tête d’un empire. Il leur faut un nouveau régime politique. Pragmatiques et utilitaristes, ils abandonnent leur droit archaïque et adoptent la pensée (philosophie) grecque. Ils lui donnent l’application pratique qui l’intéressait peu.
L’objet de la justice pour le Grec est d’établir une « égalité proportionnelle aux qualités et à l’importance de chacun ». « Comment bien répartir les choses entre les hommes (…) c’est là le problème du droit ».
Le droit est un « art », « né de l’expérience » et « soumis au contrôle de l’expérience ». C’est une « recherche », une « vie ». Une observation patiente et minutieuse, « une poursuite incessante du juste ». Son principe est que « naturellement se forment de justes rapports sociaux », il faut les « observer pour y découvrir les bonnes solutions juridiques. » (« Loi naturelle » selon la définition d’Aristote.)
En pratique, le droit est une « pyramide » de concepts structurés. L’objet du droit – la justice au sens grec – étant à son fait. En outre, comme le droit archaïque, il est tempéré par la morale. (Le droit étant « certitude » et « précision », la morale « nuance » et « complexité ».)
Notre droit est nourri de droit romain. En particulier, il fait de la propriété la « base de la liberté individuelle ». D’ailleurs dès la période archaïque le chef de famille y jouit d’une liberté au sens occidental du terme : « posséder une sphère d’activité indépendante ».
Mais, si nous nous sommes inspirés de ses concepts, nous avons trahi son esprit. Alors qu’il était un droit pragmatique du rapport social, le nôtre est un droit dogmatique de l’individu. La transformation s’est faite du XVIème au XIXème siècle. Elle a cherché à construire un « système » (au sens de Descartes), une « science », basée sur un édifice idéologique artificiel, en particulier la loi naturelle telle que réinterprétée par les Lumières. D’où des « formules absolutistes », pour le moins maladroites.
Commentaires :
Curieux livre. Une fois de plus on y voit les méfaits de la science qui a été utilisée pour justifier une idéologie. Avant le management scientifique de Taylor et le socialisme scientifique de Marx, c’était notre droit qui avait subi ce traitement ? Bizarrerie supplémentaire : le droit grec et romain était, au fond, beaucoup plus scientifique que notre droit moderne. 

Taylorisation de l’économie

Les qualifications intermédiaires sont victimes des transformations de l’économie dit la presse américaine. Elles ont été éliminées par l’informatique. D’où chômage structurel. Idem partout. En creusant cette découverte inattendue, j’en suis arrivé à une idée curieuse :
C’est ce management intermédiaire qui est la cheville ouvrière du changement. S’il a été liquidé, cela explique pourquoi je constate que les entreprises ne savent pas conduire le changement. Mais aussi pourquoi on me demande de plus en plus de parler de changement. (Je pensais apporter du nouveau au monde, alors que je ne fais que lui rendre la mémoire ?)
Bref, en croyant faire gagner en productivité l’entreprise, on l’a privée de ce qui lui permet d’évoluer.
Compléments :
  • Je viens de comprendre que ce diagnostic correspond exactement à ce que dit le rapport sur le bien-être au travail remis au premier ministre en début d’année. L’entreprise n’a plus d’encadrement digne de ce nom, qui ait du pouvoir et qui sache faire son travail de management.
  • Cette élimination des « contremaîtres » était la grande idée de Taylor. La raison pour laquelle il voulait s’en débarrasser explique probablement pourquoi le management intermédiaire a été victime d’une purge : il avait beaucoup trop de pouvoir et de compétences, il était difficile à manœuvrer. (KANIGEL, Robert, The One Best Way: Frederick Winslow Taylor and the Enigma of Efficiency, Viking, 1998.)
  • Sur le rôle du management intermédiaire dans le changement : HUY, Quy Nguyen, In praise of middle managers, Harvard Business Review, Septembre 2001.

Les disqualifiés de l’emploi

Notre chômage est de nature structurelle. La révolution informatique a éliminé le besoin de qualifications intermédiaires. La France serait un des pays les plus touchés au monde (-12% en 13 ans). (Explication du malaise des classes moyennes, l’électorat de notre président ?) L’argument qui justifie cette mise à la porte ? Gain de productivité. Grâce à l’informatique, il faut moins de personnes pour produire la même chose.
Mais cet argument est une hérésie économique ! La logique d’un investissement est de permettre de gagner plus d’argent. Or, je n’ai encore jamais vu que ce soit le cas pour l’informatique (c’est le fameux paradoxe de Solow). Les systèmes d’information coûtent des fortunes (en consultants !), ne donnent pas ce que l’on attendait d’eux, et il faut les renouveler sans arrêt !
Curieusement, tout le travail de Taylor a été de liquider les contremaîtres. Ça a été aussi l’obsession du reengineering de Michael Hammer, et la logique des transformations des années 80, où l’on cherchait à robotiser à outrance.
Or, ces « qualifications intermédiaires » ne le sont que par leur position dans l’entreprise. En fait, ce sont elles qui la font fonctionner. D’ailleurs le problème des contremaîtres de l’époque de Taylor était justement cela : ils étaient indispensables !
Et si la logique de la transformation que nous avons vécue n’était pas celle d’une société qui optimise son organisation pour maximiser la création de richesses, mais celle d’un partage d’une richesse fixe ?
Compléments :
  • Si elle n’était pas d’accord sur la manière, la Martine Aubry des 35h était d’accord sur le diagnostic. Serait-ce cette unanimité de nos élites pour un diagnostic faux qui est la source de nos malheurs ?
  • Sur la découverte de l’importance des fonctions intermédiaires, suite à leur élimination par la mode du reengineering des années 90 : Corporate Amnesia, The Economist, 20 avril 1996.
  • KANIGEL, Robert, The One Best Way: Frederick Winslow Taylor and the Enigma of Efficiency, Viking, 1998.
  • Une précision sur l’informatique : l’informatique n’est pas un mal en elle-même. Mais nous lui en demandons trop. Le bon investissement informatique est homéopathique, en appui de l’homme, non en remplacement. 

État carcéral

« En 2012, le ministère du travail prévoit que les États-Unis auront plus d’agents de sécurité privés que d’enseignants du secondaire » dit une étude de la répartition entre population productive et non productive d’un pays.  (Les improductifs de l’étude sont réduits aux personnes qui font respecter la sécurité.)
En 2002, 26% de la population américaine travaillait dans la sécurité, une proportion exceptionnellement élevée.
Explications possibles ? Une société qui ne contrôle pas « par construction » ses membres comme le font des sociétés moins individualistes (Allemagne, Japon…), ou peut-être aussi des inégalités qui ne sont pas acceptées par la population, et que la force doit faire respecter.
Cette organisation sociale ne vise donc pas à l’optimisation de la richesse de la nation (cf. Adam Smith), en mettant le maximum de monde au travail. L’inégalité semble plutôt son principe. Ce qui ne signifie pas forcément un complot des riches contre les pauvres, car l’individualisme semble produire naturellement ce phénomène (The logic of collective action).
Compléments :
  • Cet article m’a particulièrement frappé parce qu’un de mes livres fait une analyse similaire de l’entreprise. L’entreprise américaine (et la nôtre par imitation) tend à s’organiser selon le modèle défini par Taylor : un très grand nombre de cols blancs (dirigeants, contrôleurs de gestion, qualiticiens, consultants, acheteurs… et leurs très coûteux progiciels de gestion) contrôlant des cols bleus et des sous-traitants sans qualification et sans défense. Ce mode d’organisation est beaucoup moins efficace qu’une démocratie de personnels qualifiés contrôlés par une culture forte. Il parait justifié non par sa compétitivité, mais parce qu’il donne aux dirigeants de ces organisations des revenus sans commune mesure avec ceux qu’ils auraient obtenus dans un modèle démocratique. 

Michel Onfray et Freud

J’entends des bribes de la démolition de Freud par Michel Onfray, sur France Culture. Vu le manque d’exhaustivité de mon écoute, mon opinion ne peut être que partiale :

  • Je partage au moins son idée que Freud a abusé du terme « scientifique ». Comme Marx, Taylor et les économistes modernes, il a probablement appelé sa pensée « scientifique » pour des raisons de marketing. Mais ses « diagnostics » m’ont toujours paru risibles, d’autant plus qu’ils se prêtent à la prédiction auto-réalisatrice. Michel Onfray va plus loin et présente Freud en malade, pathologiquement pervers, qui fait une science de sa maladie.
  • Je pense aussi comme lui que Freud a été le fruit de son temps : il a surfé sur la vague de la libération sexuelle qu’a générée, en réaction, la rigueur victorienne.
  • Michel Onfray dit que la psychanalyse permet de comprendre Freud et personne d’autre. Il est certain que nous voyons tous midi à notre porte. Mais cette porte peut aussi être celle de beaucoup de gens. Et c’est pourquoi nous avons eu quelques penseurs dont les découvertes ont eu une portée universelle. Le rôle de la société est aussi de faire le tri entre ce qui marche et ce qui ne marche pas dans les travaux d’une personne, de même qu’elle a éliminé l’alchimie de l’œuvre de Newton (qui d’ailleurs était probablement une sorte d’autiste).
Et c’est peut-être là où Michel Onfray s’égare. Il affirme que l’homme est un animal comme les autres, que l’éthologie est utile à son étude. C’est faux. L’homme est un animal politique, il a la capacité de créer des sociétés, et ces sociétés, en retour, lui permettent de se spécialiser, par exemple de consacrer sa vie à la philosophie.

Complément :

  • Michel Onfray croit que l’homme a longtemps pu penser trouver dans ses idées la vérité, parce qu’il se croyait d’essence divine. Plus de Dieu, plus de certitude. L’introspection de Freud est un délire. Mais il n’y a pas besoin d’être Dieu pour approcher de la vérité (ou de quelque chose qui en fait office) : il suffit de regarder autour de soi et d’essayer d’en tirer des enseignements. D’ailleurs, l’homme appartenant à la société, il est bien placé pour comprendre les troubles de ses semblables. 

Déséquilibre structurel américain

L’appauvrissement d’une partie de la population américaine viendrait de ce que l’économie américaine demande de plus en plus de qualification, qui n’est accessible qu’à l’élite fortunée.
La redistribution n’étant pas acceptable aux USA, et la reconstruction du système éducatif étant une question de décennies, les gouvernements ont préféré encourager l’endettement.
Que peut faire l’Amérique pour redresser un tel déficit de ses structures sociales, elle qui abhorre l’intervention de l’État ? Ce déficit n’est-il pas culturel : l’Amérique n’est-elle pas une société de classes, qui ne peut fonctionner qu’en mode taylorien ?…

Taylorisme chez FT

Par hasard je tombe sur une synthèse (confidentielle, mais sur Internet ?) d’une étude menée chez France Télécom. Grosse surprise. On y parle de « Taylorisme », c’aurait même été le nom du changement chez FT.
Je ne m’attendais pas à ce que le retour aux « Temps modernes » soit vu, et en plus par une entreprise de high tech, comme un changement génialissime. Quel est l’intérêt d’utiliser des personnels hautement qualifiés, et relativement bien payés, comme des machines ?
Dans certains cas, on serait même tombé dans le ridicule : la « relation client » aurait été saupoudrée entre un grand nombre de personnes (« 60% des salariés disent être en contact avec les clients »), mais sans aucun pourvoir (« interdiction à l’administration des ventes d’appeler le client pour clarifier ses besoins »). FT n’avait pas saisi l’importance du client pour ses affaires ?
Curieuse histoire que celle de FT. La privatisation devait amener l’efficacité. Elle l’a criblée de 70md de dettes, avant de se livrer à ce nettoyage ethnique dont je ne saisis pas la rationalité économique. Si FT survit après un tel traitement c’est qu’elle avait un grand mérite. 
Compléments :
  • J’ai beaucoup de mal à comprendre comment on en est arrivé là.
  • Autre surprise : « de 45 à 55 ans (les salariés) sont considérés comme des séniors (…) l’impression qui domine est que l’entreprise cherche à les faire partir ». Où vont la réforme des retraites et l’économie du pays si l’on est inemployable à 45 ans ?

Nouveau taylorisme

Dans l’émission que je cite dans le billet précédent, il est question d’un « nouveau taylorisme ».
Des employés d’un centre de recouvrement de FT témoignaient. Certains étaient d’anciens techniciens, qui avaient été fiers de leur état, et maîtres de leur sort et d’un petit royaume technique. Aujourd’hui, ils sont téléopérateurs, une pièce dans un rouage. Plus exactement, ils sont en bout d’un mécanisme dysfonctionnel qui crée l’incompréhension du client (les commerciaux de FT semblent vendre n’importe quoi), qui éclate sur eux.
Un des interviewés explique qu’il préférerait travailler à la chaîne, parce qu’au moins là il serait sûr de ne pas avoir de surprises. Dans le taylorisme des services la menace de la crise est permanente.
Et on ne parle que de rendement, de rentabilité. C’est étrange. Massacre des employés au nom de la rentabilité. Mais quel peut-être la qualité du service au client dans ces conditions ? Et l’avenir de l’entreprise ? Décidément, le culte de la rentabilité rend idiot.
Compléments :
  • Le rapport « Bien être et efficacité au travail », note : « La santé n’est pas l’absence de stress ou de maladie : c’est « un état de complet bien être physique, mental et social, [qui] ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité », selon la définition donnée par l’organisation mondiale de la santé. » Autrement dit, si l’employé ne se sent pas bien à son travail, cela signifie qu’il est mauvais pour la santé.
  • Plus loin : « L’employeur est légalement responsable de la santé et de la sécurité de ses salariés et a une obligation de résultat en la matière. » Bien lourde responsabilité, qui explique certainement des délocalisations vers des contrées où le travail dans les mines peut tuer des milliers de personnes, sans que qui que ce soit ne s’en préoccupe. 

The one best way

Taylor était convaincu que tout problème a « une seule bonne solution ». Probablement du fait de ma formation scientifique, j’ai longtemps pensé comme lui.

Lorsque j’ai été nommé à la direction de la stratégie de mon premier employeur, j’ai voulu trouver la méthode qui montrerait à tous où aller. J’ai donc lu des livres de marketing, que j’ai transformés en procédures. Mais ça ne marchait pas : on était épaté par mes démonstrations, pas plus. J’ai pensé que mon erreur était de ne pas avoir démontré qu’il n’y avait pas meilleur moyen d’employer les ressources de la société. J’étudie les techniques de « business planning ». La direction financière est enchantée. Mais c’est tout. J’ai enfin l’idée de passer, indirectement, au dessus de la tête des dirigeants de la société pour toucher son président. Succès. C’était un homme d’argent, pas eux.

Voilà des mois et des années que j’essaye d’augmenter / La portée de ma bombe / Et je n’me suis pas rendu compte que la seule chose qui compte /C’est l’endroit où c’qu’elle tombe

Lorsqu’un problème a une seule bonne solution, il suffit de la trouver pour que tout homme de raison s’y rallie. Du coup, il n’y a plus besoin de l’expliquer. Et celui qui ne veut pas reconnaître sa vérité est un malfaisant. Mais nous avons tous nos critères de jugement. On ne peut pas réussir un changement si l’on n’a pas compris qu’il devra obéir aux lois de la complexité humaine.

KANIGEL, Robert, The One Best Way: Frederick Winslow Taylor and the Enigma of Efficiency, Viking, 1998.