- Soutien à une de mes vieilles théories : l’entreprise américaine devient bureaucratique en vieillissant ? Incapacité à créer une culture d’entreprise autre que taylorienne ? Malédiction de l’individualisme ?
Étiquette : Taylor
Droit romain
Taylorisation de l’économie
- Je viens de comprendre que ce diagnostic correspond exactement à ce que dit le rapport sur le bien-être au travail remis au premier ministre en début d’année. L’entreprise n’a plus d’encadrement digne de ce nom, qui ait du pouvoir et qui sache faire son travail de management.
- Cette élimination des « contremaîtres » était la grande idée de Taylor. La raison pour laquelle il voulait s’en débarrasser explique probablement pourquoi le management intermédiaire a été victime d’une purge : il avait beaucoup trop de pouvoir et de compétences, il était difficile à manœuvrer. (KANIGEL, Robert, The One Best Way: Frederick Winslow Taylor and the Enigma of Efficiency, Viking, 1998.)
- Sur le rôle du management intermédiaire dans le changement : HUY, Quy Nguyen, In praise of middle managers, Harvard Business Review, Septembre 2001.
Les disqualifiés de l’emploi
- Si elle n’était pas d’accord sur la manière, la Martine Aubry des 35h était d’accord sur le diagnostic. Serait-ce cette unanimité de nos élites pour un diagnostic faux qui est la source de nos malheurs ?
- Sur la découverte de l’importance des fonctions intermédiaires, suite à leur élimination par la mode du reengineering des années 90 : Corporate Amnesia, The Economist, 20 avril 1996.
- KANIGEL, Robert, The One Best Way: Frederick Winslow Taylor and the Enigma of Efficiency, Viking, 1998.
- Une précision sur l’informatique : l’informatique n’est pas un mal en elle-même. Mais nous lui en demandons trop. Le bon investissement informatique est homéopathique, en appui de l’homme, non en remplacement.
État carcéral
- Cet article m’a particulièrement frappé parce qu’un de mes livres fait une analyse similaire de l’entreprise. L’entreprise américaine (et la nôtre par imitation) tend à s’organiser selon le modèle défini par Taylor : un très grand nombre de cols blancs (dirigeants, contrôleurs de gestion, qualiticiens, consultants, acheteurs… et leurs très coûteux progiciels de gestion) contrôlant des cols bleus et des sous-traitants sans qualification et sans défense. Ce mode d’organisation est beaucoup moins efficace qu’une démocratie de personnels qualifiés contrôlés par une culture forte. Il parait justifié non par sa compétitivité, mais parce qu’il donne aux dirigeants de ces organisations des revenus sans commune mesure avec ceux qu’ils auraient obtenus dans un modèle démocratique.
Michel Onfray et Freud
J’entends des bribes de la démolition de Freud par Michel Onfray, sur France Culture. Vu le manque d’exhaustivité de mon écoute, mon opinion ne peut être que partiale :
- Je partage au moins son idée que Freud a abusé du terme « scientifique ». Comme Marx, Taylor et les économistes modernes, il a probablement appelé sa pensée « scientifique » pour des raisons de marketing. Mais ses « diagnostics » m’ont toujours paru risibles, d’autant plus qu’ils se prêtent à la prédiction auto-réalisatrice. Michel Onfray va plus loin et présente Freud en malade, pathologiquement pervers, qui fait une science de sa maladie.
- Je pense aussi comme lui que Freud a été le fruit de son temps : il a surfé sur la vague de la libération sexuelle qu’a générée, en réaction, la rigueur victorienne.
- Michel Onfray dit que la psychanalyse permet de comprendre Freud et personne d’autre. Il est certain que nous voyons tous midi à notre porte. Mais cette porte peut aussi être celle de beaucoup de gens. Et c’est pourquoi nous avons eu quelques penseurs dont les découvertes ont eu une portée universelle. Le rôle de la société est aussi de faire le tri entre ce qui marche et ce qui ne marche pas dans les travaux d’une personne, de même qu’elle a éliminé l’alchimie de l’œuvre de Newton (qui d’ailleurs était probablement une sorte d’autiste).
Complément :
- Michel Onfray croit que l’homme a longtemps pu penser trouver dans ses idées la vérité, parce qu’il se croyait d’essence divine. Plus de Dieu, plus de certitude. L’introspection de Freud est un délire. Mais il n’y a pas besoin d’être Dieu pour approcher de la vérité (ou de quelque chose qui en fait office) : il suffit de regarder autour de soi et d’essayer d’en tirer des enseignements. D’ailleurs, l’homme appartenant à la société, il est bien placé pour comprendre les troubles de ses semblables.
Déséquilibre structurel américain
Taylorisme chez FT
- J’ai beaucoup de mal à comprendre comment on en est arrivé là.
- Autre surprise : « de 45 à 55 ans (les salariés) sont considérés comme des séniors (…) l’impression qui domine est que l’entreprise cherche à les faire partir ». Où vont la réforme des retraites et l’économie du pays si l’on est inemployable à 45 ans ?
Nouveau taylorisme
- Le rapport « Bien être et efficacité au travail », note : « La santé n’est pas l’absence de stress ou de maladie : c’est « un état de complet bien être physique, mental et social, [qui] ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité », selon la définition donnée par l’organisation mondiale de la santé. » Autrement dit, si l’employé ne se sent pas bien à son travail, cela signifie qu’il est mauvais pour la santé.
- Plus loin : « L’employeur est légalement responsable de la santé et de la sécurité de ses salariés et a une obligation de résultat en la matière. » Bien lourde responsabilité, qui explique certainement des délocalisations vers des contrées où le travail dans les mines peut tuer des milliers de personnes, sans que qui que ce soit ne s’en préoccupe.
The one best way
Taylor était convaincu que tout problème a « une seule bonne solution ». Probablement du fait de ma formation scientifique, j’ai longtemps pensé comme lui.
Lorsque j’ai été nommé à la direction de la stratégie de mon premier employeur, j’ai voulu trouver la méthode qui montrerait à tous où aller. J’ai donc lu des livres de marketing, que j’ai transformés en procédures. Mais ça ne marchait pas : on était épaté par mes démonstrations, pas plus. J’ai pensé que mon erreur était de ne pas avoir démontré qu’il n’y avait pas meilleur moyen d’employer les ressources de la société. J’étudie les techniques de « business planning ». La direction financière est enchantée. Mais c’est tout. J’ai enfin l’idée de passer, indirectement, au dessus de la tête des dirigeants de la société pour toucher son président. Succès. C’était un homme d’argent, pas eux.
Voilà des mois et des années que j’essaye d’augmenter / La portée de ma bombe / Et je n’me suis pas rendu compte que la seule chose qui compte /C’est l’endroit où c’qu’elle tombe
Lorsqu’un problème a une seule bonne solution, il suffit de la trouver pour que tout homme de raison s’y rallie. Du coup, il n’y a plus besoin de l’expliquer. Et celui qui ne veut pas reconnaître sa vérité est un malfaisant. Mais nous avons tous nos critères de jugement. On ne peut pas réussir un changement si l’on n’a pas compris qu’il devra obéir aux lois de la complexité humaine.
KANIGEL, Robert, The One Best Way: Frederick Winslow Taylor and the Enigma of Efficiency, Viking, 1998.