Anti fragile

Je ne suis pas une autorité scientifique, comme Boris Cyrulnik, mais je vais me permettre de critiquer sa théorie.

L’oeuvre de sa vie, qui commence dès son enfance, c’est la « résilience ». Il dit que la résilience vient, essentiellement, du cercle familial de l’enfant. C’est une question de sécurité, qui rend fort.

Je préfère « l’anti fragilité » de Nassim Taleb, qui rejoint la théorie des réseaux. Résilience, d’ailleurs, n’est pas un bon mot. « Résilience », c’est absorber. Alors que la personne réellement forte transforme le contre-temps en chance. Le fameux « désavantage concurrentiel sélectif » de Michael Porter, qui est le propulseur des nations. C’est pourquoi « anti fragile » me semble mieux adapté.

La base de « l’anti fragilité », c’est, contrairement à la théorie de Boris Cyrulnik, l’insécurité. Cette insécurité, permanente, force non seulement à rester sur ses gardes, mais, surtout, à devenir de plus en plus fort en résolvant sans cesse de nouveaux problèmes, et, pour cela, en créant un réseau d’entraide de plus en plus fiable et efficace.

Antifragile

TALEB, Nassim Nicholas, Antifragile, things that gain from disorder, Random House, 2012. Voici un livre qui traite de mon sujet de réflexion favori : la résilience. Comment faire qu’un groupe humain ou un être ne soient pas détruits par l’aléa – le changement, mais, au contraire, en profitent ? La question est abordée par un angle complémentaire du mien (les sciences humaines) : par la théorie financière du risque. Et à la libanaise, comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, par attaque frontale des théories et des hommes « fragiles », anciens et modernes.
L’idée centrale du livre vient d’un autre best seller de l’auteur. Le propre de la vie est le coup de Trafalgar, rare et imprévisible. Ce qu’il appelle, « black swan », parce qu’il est rare de voir des cygnes noirs. Pour pouvoir en profiter, il faut apprendre en prenant de petits risques. C’est le principe de la vaccination. De ce fait, on se rend capable de tirer parti de l’adversité, qui devient une chance de grandir.
Deux concepts importants : « option » et « convexité ». L’option est ce processus d’apprentissage qui permet d’être prêt au cas où. La convexité correspond à la forme globale de notre courbe de gain, en fonction de l’aléa : nous perdons souvent, mais peu, en fait cette perte est un apprentissage, et gagnons rarement, mais énormément.
Une technique antifragile : « via negativa ». Dire ce qu’il ne faut pas faire (cf. « tu ne tueras point », ou ce qu’expliquent mes livres : le changement n’est pas une question de recettes, il s’agit surtout d’éviter quelques erreurs) et pas ce qu’il faut faire, comme dans les procédures industrielles, dont Taylor demeure le grand prêtre.
Bien entendu, notre société est ultra fragile. Elle a peur de tout. Elle veut se protéger de tout. Sa courbe de gain est concave : on gagne peu, souvent, mais le moindre aléa nous détruit.
De tout cela se déduisent énormément de conséquences. En particulier, la nature, dans une moindre mesure les entreprises ou l’espèce humaine, sont antifragiles. En effet, tout ce monde n’a pas arrêté d’apprendre, par essais et erreurs, depuis qu’il existe. Bref, il est idiot de croire que l’on pourra faire mieux que lui avec notre raison limitée. Il faut, au contraire, tirer parti du passé et de ce que nous ne comprenons pas. Et construire de l’antifragile, en liquidant tout ce qui est fragile. A l’image de l’auteur. 
(Le livre a une version française.)

Le financier face au risque

Du type d’erreur que continue à commettre le financier.

Un article dont j’ai parlé (L’illusion de l’économiste) disait que les financiers utilisaient de plus en plus les calculs de risque qui ont suscité la perte de l’économie mondiale. L’erreur commise est amusante :

Quand des modèles compliqués sont utilisés pour créer des produits financiers, le concepteur étudie l’historique des prix. Si historiquement les prix tendent à augmenter, et le risque est apparemment bas, cela va devenir la prédiction pour l’avenir. Ainsi une bulle est créée. Des prix croissants entrent dans le modèle augmentant les valorisations et augmentant encore plus les prix.

Benoît Mandelbrot explique depuis longtemps que ces modèles de risque (basés sur la loi de Gauss) sous-estiment l’exception. Ils modélisent le régime normal, alors que le risque, c’est justement ce qui ne l’est pas. Or, les exceptions sont, presque, la règle de la finance. Bill Gates est plus riche qu’un million de fois la moyenne américaine. Les crises, dans lesquelles nous passons la moitié de notre vie, font plonger les marchés de manière colossale par rapport à leurs fluctuations « normales », seules préoccupations des modèles financiers. Les lois dites « de puissance » semblent plus conformes à la réalité, dit-il.

On peut s’amuser de la stupidité de nos « élites ». Mais notre sort est entre leurs mains.

Pas possible de les contrôler. Ils ont une vie à plein temps pour produire des formules incompréhensibles et erronées. Où chercher une solution ?

  • Mon idée ordinaire est de favoriser les arrangements qui forcent le financier à décider en groupe. L’individu seul est susceptible à l’idée fixe et à l’entourloupe, lorsqu’il rencontre une difficulté. Le groupe a plus de chances d’être parcouru par plusieurs idées et sa capacité de traitement de la complexité est supérieure à celle de l’isolé.
  • Pour Montesquieu, la liberté de l’homme doit être assurée par des forces sociales qui s’annihilent (contre-pouvoirs). Ce système n’est pas immobile : la nécessité partagée le met en mouvement. Il faut que tout le monde soit d’accord. C’est ainsi qu’est construit le système démocratique : législatif, exécutif et judiciaire. Et si l’on essayait de trouver une organisation qui paralyse la décision du financier ?

Complément :

  • Mandelbrot, Benoît, Taleb, Nassim, A focus on the exceptions that prove the rule, FT.com, 23 mars 2006. L’usage des lois de puissance en économie semble devenir petit-à-petit à la mode. The Economist de la semaine dernière cite un jeune économiste prometteur, Xavier Gabaix, qui s’en sert (International bright young things). Par ailleurs l’organisation d’Internet semble obéir à ce type de lois (WATTS, Duncan J., Six Degrees: The Science of a Connected Age, W. W. Norton & Company, 2004).
  • Ce qui a décuplé l’efficacité de ces erreurs : une fois que les financiers ont cru qu’ils possédaient des mesures de risque, ils ont assemblé des produits complexes, dont les risques étaient la combinaison de ceux des produits sous-jacents. Toute l’économie a été contaminée. Et, quand on a commencé à douter des composants du mélange, l’économie a pris le contre-pied de ce qu’elle avait fait jusque-là : comme elle était méfiante, elle s’est mise à se protéger excessivement, asséchant les flux financiers. (PERSAUD Avinash, How risk sensitivity led to the greatest financial crisis of modern times, www.voxeu.org, 7 octobre 2008.)
  • Les groupes ne sont pas sans reproche : risque de consanguinité. Galbraith (Crash de 29 : contrôle impossible) montre que la classe dirigeante américaine (qui est équivalente à la classe financière) est très homogène en termes de valeurs. Du régulateur à Madoff, il n’y a en a pas un pour racheter l’autre. Le phénomène est ancien (présent en 29, et certainement avant). Comment apporter à ce monde replié sur lui-même un peu de diversité ?
  • Sur Montesquieu, et, plus généralement, la question des systèmes qui assurent la liberté de l’homme : MANENT, Pierre, Histoire intellectuelle du libéralisme, Hachette Littérature, 1997.