La technostructure ou la politique de la terre brûlée ?

J’ai étudié la réforme politique comme « changement » (Un aperçu.) Elle donne presque toujours le contraire de ses objectifs. Et si ces réformes n’étaient pas que ridicules, mais avaient un effet cumulé ?

Depuis la guerre, le rôle de la technostructure est de « moderniser » le pays. Et si elle continuait à croire que c’est sa mission ? Et si elle favorisait les secteurs dits « d’avenir » ? Pour cela, elle devrait trouver des ressources ailleurs, dans ce qu’elle jugerait dépassé. D’un côté on aurait la start up et le premier de cordée, de l’autre l’industrie et le gilet jaune ?

A cela s’ajoute une théorie que l’on m’enseignait en MBA. Elle veut que le chaos qu’est le marché soit créatif : cassons l’ordre, le vieux, l’allocation inefficace qu’est l’entreprise traditionnelle et il émergera « quelque chose » (que, par définition, on ne connaît pas) de mieux.

Et si la technostructure se trompait ? Et si elle détruisait la forêt sans avenir,  parce qu’elle empêche les nouvelles pousses de sortir ? Et si elle créait un désert ?

(La taxe de production : origine de cette interrogation.)

L'ère de la technocratie ritualiste

Nous sommes une technocratie, pas une démocratie. Non seulement la bureaucratie étatique est une machine gigantesque, mais les multinationales sont, elles aussi, des bureaucraties qui ont un poids formidable.

Le principe de la technocratie est « l’artificiel » par opposition au « naturel » (cf. Herbert Simon). La technostructure trouve la vérité dans sa tête, dans ce qu’elle a étudié. Elle ignore le monde.

Curieusement, on est arrivé au delà de ce qu’avait prévu Max Weber. Il disait, en substance, que la bureaucratie était constituée de gens compétents, les fonctionnaires, dirigés par des incompétents, les élus du peuple. Or, aujourd’hui, même les élus sont des fonctionnaires !

Après guerre, la bureaucratie a fait l’objet d’une quantité de travaux. Par exemple ceux de Robert Merton, ou de Michel Crozier, en France. Tous montraient qu’elle était aux prises avec des cercles vicieux systémiques. C’est une forme de ritualisme. Le membre d’un système oublie ce pourquoi le système a été créé, pour vénérer le système lui-même.

Faut-il s’inquiéter ?

Humanité somnambule ?

« Les peuples qui nient leur passé sont condamnés à le revivre » (Churchill).

L’écriture de mon premier livre, il y a près de 18 ans, m’a amené à me plonger dans toute une littérature, scientifique ou non. J’ai eu la surprise de découvrir à quel point nous nions le passé. Par exemple, tout le débat sur le libéralisme d’avant guerre, on ne parlait que de ça, est totalement inconnu. Il en est de même de la science des systèmes, ou de la complexité, qui fut l’alpha et l’omega de l’après guerre, et même La science, et surtout, la cause de la prospérité moderne. Quant aux sciences du changement, tout se passe comme si personne n’en avait parlé, alors que c’est une des préoccupations principales de l’humanité. Ce qui est plus ennuyeux est que la société moderne est issue de décisions, rarement heureuses, dont on a effacé la trace.

Phénomène mystérieux. Certains n’ont pas envie que le passé soit connu, certainement. Mais surtout, il semble que l’écrasante majorité de la population ne soit pas curieuse. Effort intellectuel trop grand ? Avons-nous été abrutis (cf. les thèses d’Hannah Arendt) ?… Mystère.

La crise de la technocratie simplifiante ?

Dans un mouvement mondial, Vichy a donné à la technocratie la direction de la France. Cette technocratie a été utile à la reconstruction du pays et, à la diffusion du progrès issu de la guerre.

La caractéristique de la technocratie est d’avoir une pensée planificatrice adaptée à un avenir prévisible. C’est ce qu’Edgar Morin appelle une « pensée simplifiante ». Cette pensée est égarée par l’incertitude :

  • Nos grandes entreprises, dirigées par des technocrates, ont connu une succession de crises, et, souvent, ont fini dans des mains étrangères. Le technocrate ne comprend pas le métier de l’entreprise qu’il dirige. Croissance par l’acquisition, généralement. Ce qui conduit au surendettement. A cela s’ajoute l’abandon de filières « non compétitives », qui sont, peut-être, tout simplement, des filières que le technocrate ne sait pas développer. (Exemples : France Telecom, Crédit Lyonnais, Crédit Foncier, Bull, Alstom, Alcatel, Areva, Pechiney, Arcelor, Vivendi, Thomson, la filière textile, à quoi il faut ajouter des entreprises para publiques telles qu’EDF, criblées de dettes.)
  • Le pays fait l’objet d’une série de réformes qui, quasiment toutes, ont donné le contraire de ce qui était attendu d’elles. La réforme obéissent à une forme de pensée magique :  « les lois de l’économie », l’effet d’échelle, la « numérisation » (une mode mondiale), le partage du temps de travail, etc. (Exemples : Les réformes avant 2005 ; réformes européennes.)

Cela coûte cher, mais, surtout, cela détruit les compétences du pays, qui ont demandé des siècles d’élaboration à la collectivité, et qui sont ses richesses.

La technocratie s’est transformée en oligarchie. Sur le modèle anglo-saxon, elle se dit entrepreneuse et créatrice de richesse. Elle doit gagner beaucoup, en récompense de ses mérites. Comme un général qui passerait à l’ennemi, et se ferait payer pour cela, les technocrates utilisent les pouvoirs donnés par l’Etat, pour leur propre compte. Comment interprètent-ils la crise ? Le Français est paresseux, et ne veut pas travailler, ou est un arriéré. (Voir : L’oligarchie des incapables.)

Et si notre crise était celle de la pensée technocratique, simplifiante ?

La séduction du coaching

Pour un dirigeant de cabinet de chasse de têtes, il n’y pas de marché pour le coaching. Les seuls personnes qui gagnent de l’argent dans ce domaine sont celles qui vendent des formations de coach. Les coachs qu’il rencontre, et il en rencontre beaucoup, ne parviennent pas à réaliser un chiffre d’affaires annuel de quarante mille euros.

Comment expliquer la mode du coaching ? Beaucoup de coachs sont des ingénieurs au chômage. Le coaching est une affaire de diplômes. Peut-être, ces diplômés habitués à passer des examens ont-ils pensé que c’était le diplôme qui donnait l’emploi ? Mais pourquoi sont-ils partis vers la psychologie, alors qu’elle est plus question d’émotion que de raison, leur force ?

La vie en entreprise est difficile ? Le Français ne comprend pas que cela tient à ce qu’il est trop analytique, trop rude ? Au contraire, il pense pouvoir mettre en équation la relation humaine ?

Le paradoxe des mots

Qu’y a-t-il de plus loin de notre situation que « liberté, égalité, fraternité » ? De même, aux USA, les Démocrates, parti d’aristocrates hait le peuple, et les Républicains, parti des riches, hait la « res publica », c’est-à-dire le communisme.

Hypocrisie constitutive ? Mais l’hypocrisie est un hommage du vice à la vertu…

2019 : post post modernisme ?

On a dit que M.Trump était le comble du post modernisme. Ce qui a décontenancé la gauche, puisque le post modernisme, c’est elle.

Le post modernisme n’est peut-être pas si post que cela. C’est surtout un anti. C’est le refus des principes de la culture technocratique d’après guerre, mue par l’idéal du progrès, et la pensée des Lumières. Cependant, comme tous les anti, c’est très pro. Si le post modernisme ne croit plus aux lois naturelles, comme les Lumières c’est un mouvement d’intellectuels. L’intellectuel est convaincu, comme les philosophes des Lumières, que c’est dans sa tête que l’on trouve comment mener le monde. Seulement, il y cherche le « bien », plutôt que la « vérité ». Le post modernisme n’a pas attendu M.Trump pour être « post vérité ». Surtout l’intellectuel a été élevé hors sol, il prend pour acquis le confort et la sécurité d’après guerre. Pour lui la nature est une abstraction. S’il craint la fin du monde, il ne lui vient pas à l’esprit qu’il existe une réalité présente.

Etrangement, le post modernisme, pour imposer le bien, en vient à la manipulation des esprits. Pour les Lumières, c’est un retour au point zéro. Car libérer l’humanité, leur combat, c’était lui apprendre à penser pour échapper aux coutumes qui avaient, selon elles, pour objet son asservissement. C’était là la raison d’être de la Révolution. Ancien régime et post modernisme, même combat ? Etrangement, les Lumières ont créé un champion, l’intellectuel, qui a réduit à néant leurs efforts. Mystères de la systémique.

Dans la tradition de la dialectique hégélienne et marxiste, M.Trump pousse le post modernisme à l’absurde. Post post modernisme ? A quoi ressemblera-t-il ?

Trace de l'autre

Emmanuel Levinas a une drôle de façon de voir les choses. Il dit que c’est en effaçant ses traces que l’on laisse la seule trace qui compte.

Et si cela s’appliquait au « big bang » ? Une trace de ce qu’il y a autre chose que ce que nous percevons ? Et qui se manifeste par le « désordre », en brouillant l’ordre auquel, s’il n’en tenait qu’à nous, l’univers obéirait. Mais ce n’est pas à cela qu’il pense, mais à « l’autre », aux autres humains. C’est eux qui rendent impossible la vision du monde bien propre et ordonnée qu’a l’individu en vase clos.

Une des manifestations de l’autre est le mensonge. Il est devenu pratique courante, actuellement. Et ce parce qu’il est généralement pieux. On arrange la réalité pour qu’elle serve une cause. Mais, du coup, on ne sait plus ce qui est vrai ou non. La justice devient impossible. De même qu’apprendre de ses erreurs. Perseverare diabolicum.

Solution ? Peut-être le monde de l’autre. Dans une société étroitement liée, le mensonge est difficile, de même que le crime. Il n’y a plus besoin de justice ?

Le rôle du pauvre dans le capitalisme

Le président brésilien veut s’en prendre à la forêt amazonienne. Il veut fournir, directement ou indirectement, du travail au pauvre. Il en est un peu de même partout : c’est la raison que l’on avance, en particulier, pour brûler de plus en plus de charbon.

La gauche, quant à elle, pour sauver la planète, en est à taxer le pauvre, et à lui refuser un emploi : qu’il s’adapte. Est-ce très satisfaisant ?

La « croissance » semble avoir un curieux mécanisme. C’est la création de la pauvreté. Le riche éjecte le pauvre de tout ce qu’il y a de bon dans la vie. De ce fait, le pauvre réclame plus de croissance pour se sortir du trou…

La solution à ce phénomène n’est peut-être pas tant la fin de la croissance, que la solidarité. La pauvreté est une pathologie sociale.

Reproduction sociale

La Boétie observe que l’opprimé est le bras armé de la tyrannie. Hannah Arendt et sa banalité du mal ne disent pas autre chose. Et cela se vérifie tous les jours. Par exemple, qui sont les « acheteurs », cette profession décriée, sinon des petites gens ? Et n’est-ce pas ainsi que les pauvres restent pauvres ? Les parents coupent les ailes de leurs enfants ?

Ce mécanisme a-t-il un moteur ? La volonté de puissance de Nietzsche ? Cela fait du bien d’écraser quelqu’un ? Et on ne peut écraser que plus faible que soi ?

(Heureusement, la générosité fait aussi du bien ?)