Enantiodromie et service public

Une des idées de la systémique est que lorsque l’on ne tient pas compte de la complexité du monde, on obtient le contraire de ce que l’on veut. C’est l’énantiodromie. Cela semble être le problème actuel de la fonction publique :

  • Le serviteur est devenu souverain. Au lieu de remplir sa mission, le service public tend à adopter une stratégie de monopole. Ce qui est plus subtil qu’il n’y paraît. Notamment dans le cas de Radio France, qui voit sa mission non comme répondre aux attentes de ses auditeurs, mais leur enseigner ce qu’ils doivent penser. Le décalage est multiple. En effet, à l’époque où la radio était un réel service public, il existait une grande différence d’éducation entre ses animateurs et ses auditeurs. Les premiers étaient en droit de se croire des instituteurs. Alors qu’aujourd’hui, l’écart s’est inversé. 
  • Lutte des classes. Le plus surprenant est que la fonction publique a adopté un modèle de « lutte des classes », qui la fait aller de grève en grève. Non seulement cela ne correspond pas au modèle initial de la grève, du 19ème siècle, qui cherchait à équilibrer le rapport de force entre privilégiés et damnés de la terre, mais le propriétaire du service public, c’est le peuple, la démocratie, pas le « grand capital » de Georges Marchais, et ses membres sont, du fait de leur formation et de leurs prérogatives, dans une situation opposée à celle des mineurs d’hier. 

La ligne droite est le chemin le plus long

Nous avons une vision de la réalité qui est totalement fausse. Pour nous le monde est euclidien. La ligne la plus courte est directe. Si l’on veut se débarrasser de Donald Trump, il faut l’insulter.

Exemple d’amis. Ils nettoient leur maison avant que leur femme de ménage n’y vienne. Ils ont horreur de montrer leur désordre à un étranger.

La réalité est invisible, et autre chose qu’un espace vectoriel. Les distances y sont soit nulles, soit infinies. Idem pour le temps. Bergson pensait que les « mystiques » voyaient l’espace réel. En effet, pour eux, il n’y a pas de résistance au changement. Ils savent intuitivement par quel bout prendre le monde pour y accomplir ce qui semble bien.

Mauvaises nouvelles

Pourquoi les nouvelles tendent-elles à être mauvaises ?

Je n’avais pas cette impression dans mon enfance. J’avais le sentiment que la société était satisfaite d’elle-même. Curieusement, je me demande même si, si l’on reprenait un journal d’il y a 50 ans, toutes ses bonnes nouvelles ne nous terrifieraient pas, aujourd’hui.

La puissance de la mauvaise nouvelle ne serait-elle pas qu’elle est multiple, alors que la bonne est une ? C’est un peu comme un être humain. Il est un tout magnifique, un miracle, mais nous ne voyons que ses multiples comportements irritants.

Les manifestations font-elles changer les choses ?

Partout dans le monde, on manifeste. Il y a des manifestations qui semblent efficaces, d’autres pas, et d’autres encore qui sont contre-productives, pourquoi ?

La manifestation des Gilets jaunes a fait immédiatement réagir le gouvernement. Aujourd’hui, elle se poursuit, mais dans l’indifférence générale (aux dégâts près). L’affaire Dreyfus, dont on parle actuellement à nouveau, a conduit à des affrontements violents. Mais, ont-ils eu le dernier mot ? Ou est-ce l’un des deux camps qui s’est rendu à l’évidence ?

Ce que cela semble dire, c’est que la manifestation est efficace lorsqu’elle est expression d’une conviction vitale, profonde, bafouée, une réaction de révolte, et qu’elle n’exige pas l’impossible. La manifestation efficace est une question de justice, au sens premier du terme ?

Cela explique peut-être aussi pourquoi il y a des manifestations contre-productives : elles sont vues comme une manipulation, une injustice, donc. Elles provoquent une « vraie » manifestation ?

(La systémique dit que c’est lorsque l’on « veut » quelque-chose, par exemple dormir, que l’on obtient le contraire…)

Le cas Picard

France culture avait rassemblé des historiens pour parler de l’affaire Dreyfus et du film de Roman Polanski. Il en ressort que le film est très bien fait.

Mais certains historiens lui ont reproché de parler de Picard, et pas des femmes du procès, qui ont été bien plus héroïques que lui.

Cela fait bien longtemps que je lis et relis l’histoire de cette affaire (un de mes livres d’enfance en parle déjà), et je l’ai fait une nouvelle fois, au hasard de wikipedia.

Le colonel Picard est un des plus brillants, et appréciés, officiers de l’armée. Sa carrière est rapide. Il est antisémite (comme beaucoup de gens, en ces temps, y compris Juifs). L’armée, alors, est une religion. Et pourtant sa conscience se révolte. Conséquence : non seulement sa carrière est finie, mais il est mis en prison.

Exemple même des mystères du changement : comment parvient-on à remettre en cause ce qui nous constitue ?  A penser en dehors de nous-mêmes ?

(Comment peut-on être Juif et antisémite ? Peut-être de la même façon que l’on est bourgeois et anti-bourgeois – i.e « bohème », ou homme blanc et anti- (vieil) homme blanc, ou homme et dénonciateur des méfaits de l’homme… C’est l’inverse du changement à la Picard : une contradiction qui confirme le statu quo.)

Réforme de l'Etat : du marché au système ?

Le gouvernement Macron promettait de réduire le coût de l’Etat. Or, les services publics sont en ébullition. Et le gouvernement doit payer pour calmer les esprits. (Pour autant, les choses s’améliorent-elles ?)

Et si, comme je le disais dans deux précédents billets, nous étions en face d’une question de conduite du changement ? Ou plutôt d’esprit dans lequel le changement est conduit ?

Depuis, probablement, le décès du général de Gaulle, le mot d’ordre est libéral. On estime que nous vivons dans une économie de marché : réformer les services publics, c’est leur couper les vivres ; ils s’adapteront.

A ce présupposé individualiste, on peut opposer une vision systémique. Les services publics ne sont pas des marchés d’individus rationnels en concurrence parfaite, mais des systèmes, à l’image des systèmes de transport. Et l’évolution d’un système, ça se réfléchit, et ça se planifie.

Apologie du vide

C’est lorsque l’on veut quelque-chose qu’on ne l’obtient pas. Pour réussir, il faut « faire le vide ». Seulement, on ne peut pas « vouloir » faire le vide. Une émission d’Etienne Klein. Un enseignement à la fois chinois et systémique.

Solution ? Probablement aucune. Simplement, il faut le savoir. Et faire l’équivalent de la préparation physique de l’astronaute : des exercices de déconnexion, comme ceux que faisaient les anciens, qui pouvaient passer des heures à observer la nature ? (Cela entraîne le cerveau à se dégager, sans le vouloir, d’obsessions toxiques.)

La dialectique de l'intellectuel

Et si le changement se faisait par des mouvements « telluriques » ? Des couches de la population prennent la place d’autres couches. Dans la dialectique de Hegel, le changement se fait par succession d’opposés. Surtout, la caractéristique de la raison semble l’erreur. Cette erreur, un moment triomphante, porte en elle-même sa négation. Une explication de ce qui nous arrive ?

L’ère des intellectuels
Michel Winock a publié une histoire des intellectuels. C’est l’affaire Dreyfus qui en fait une force. Mais, à la fin des années 1990, ils ne semblent plus que l’ombre d’eux-mêmes. A ce moment est écrit Bobo in paradise. Notre société technique donne le pouvoir à l’éducation. L’intellectuel, sélectionné par le concours, remplace au sommet de l’Etat et de l’entreprise une classe de propriétaires formée pour exercer des responsabilités sociales (aux USA). L’intellectuel arrive au pouvoir armé de sa culture, celle de Flaubert, une culture « bohème » anti-bourgeoise. « Bobo » est donc une antinomie. Seulement, au lieu d’agir en Lénine, Staline ou Mao, il est Clinton ou Obama. Elite ultra riche, mais « contre culturelle », donc. Conséquences :

  • Le composant Bohème explique qu’il ait, comme Flaubert, un amour du « marginal » et la haine du « bourgeois », le gros de la population. Mais aussi qu’il vive dans une fantasmagorie, un monde « d’idées », au sens de Platon. D’où la croyance que c’est par la manipulation des idées que l’on change la société, ce que l’on appelle post modernisme, père des Fake news.
  • Le composant Bourgeois explique ce que reprochait au président Lula un de ses compagnons de route : l’abandon du combat pour l’éducation des peuples, au profit du matérialisme.

Conformément à la prévision de Hegel, il y a retournement complet de ce qu’était l’intellectuel :

  • L’intellectuel, qui était un opposant, est devenu un dirigeant. Si bien qu’il s’oppose maintenant à ceux qu’il dirige, en les considérant comme des exploiteurs ! 
  • L’intellectuel, fruit de la 3ème République et des Lumières, s’est aligné sur l’Ancien régime (Cf. Une politique de la langue). 
  • Le combattant de la vérité de l’affaire Dreyfus est devenu postmoderne. 

Et maintenant, M.Hegel, que va-t-il arriver ?

RSE : ne nous moquons pas des entreprises ?

On se gausse de la RSE. L’entreprise veut nous faire croire qu’elle se préoccupe de développement durable, nous dit-on.

Mais la société a-t-elle des leçons à donner à l’entreprise ? Le principe de la RSE, c’est le « dialogue avec les parties prenantes ». Or, la caractéristique de notre époque, c’est la pensée unique, la croyance en un bien absolu que l’on aurait découvert. Il faut que les Gilets jaunes hurlent pour que l’on sache qu’ils existent. Même les chercheurs ne cherchent plus. Ils ont trouvé. Ils n’en ont que pour le réchauffement climatique. C’est un des paradoxes de notre monde. L’individualisme de Woodstock a produit un conformisme sans précédent. Faire ce que je veux, c’est ne plus penser ?

Tout cela est bien peu systémique. La systémique nous dit que la solution n’est pas où nous la cherchons. Pour la trouver, il faut un rien d’ouverture d’esprit. Notre prochain changement ?

(Un livre sur le sujet.)

La grande peur des antibiotiques

Et si le réchauffement climatique était moins à craindre que la résistance aux antibiotiques ? Ramanan Laxminarayan, un des spécialistes de la question, l’analyse pour la Vie des idées.

Le plus important est, peut-être, de comprendre les fondamentaux du problème. Les usages des antibiotiques vont très au delà de ce que nous croyons.

  • Bien des maladies ont été éradiquées, par les pays développés, grâce à des mesures que l’on pourrait qualifier « d’hygiène ». Ailleurs, les antibiotiques sont utilisés comme substitut. 
  • On a découvert que, à faible dose, l’usage d’antibiotiques permettait d’augmenter énormément la production de viande. 
  • Sans les antibiotiques, beaucoup d’opérations, comme les greffes, seraient impossibles. 

Leur perte d’efficacité vient, principalement, d’un usage excessif, qui résulte en une sélection naturelle (ou artificielle ?) de germes résistants. Par exemple : « Les stations d’épuration des usines de fabrication d’antibiotiques sont en partie responsables du transfert de gènes de résistance dans le microbiote humain ; elles constituent une menace sérieuse pour l’efficacité des antibiotiques étant donnée l’importance du secteur pharmaceutique en Inde. Dans de nombreux pays, dont l’Inde et la Chine, il n’existe pas de réglementation pour le rejet de déchets antimicrobiens dans l’environnement, or une telle réglementation est indispensable. » Notre environnement est « pollué par les antibiotiques« .

Que faire ? Nous nous trouvons dans un « dilemme du prisonnier ». Le gain individuel prime l’intérêt de humanité. Le médecin, par exemple, satisfait son client en lui prescrivant des antibiotiques, même lorsque ceux-ci sont inutiles. Or, il suffit que quelqu’un se comporte mal pour que la population mondiale soit affectée. Sans prise de conscience collective, il est interdit d’espérer.