Peut-on encore penser après les années folles ?

Appel à contribution du gouvernement disant, en substance, « je découvre que ce que je croyais était faux, pouvez-vous m’aider à y voir clair ? »

Il imagine qu’une personne de génie, confinée dans sa cuisine, va lui donner la solution ? Ne risque-t-il pas d’avoir des solutions toutes faites ? Justement celles qui ne vont pas.

Ce que demande le gouvernement c’est une transformation complète de la société, et le plan d’action pour la réaliser, qui ménage une transition paisible avec notre société actuelle. Cela ne sort pas du bon sens ou d’un « focus group » de citoyens, pas plus avancés que le gouvernement sur ces sujets.

Cette question de la « soutenabilité » était l’obsession de la science d’après guerre. Systémique et théorie de la complexité (dont Edgar Morin est un des derniers représentants). Son chant du cygne a été « les limites à la croissance », le rapport du club de Rome. Ensuite, années folles de l’individualisme et des idéologies. Elles ont produit des penseurs de cuisine.

On en a pris pour perpète ?

Article du journal du MIT. L’épidémie est là pour rester. Cela signifie qu’il y aura déconfinement, puis reconfinement, ad aeternam, ou presque. Problème : comment éviter qu’une partie de l’économie ne disparaisse, que les pauvres, dont le sort se dégradait déjà rapidement, ne paient l’addition, et que les pays les moins développés ne deviennent des bombes à retardement virales ?

Peut-être serons-nous sauvés par un miracle que ne prévoient pas les modèles mathématiques de cet article ? Peut-être que si l’on mettait le monde en état de guerre, réellement, c’est-à-dire si on l’organisait pour faire ce qu’il faut pour arrêter définitivement le virus, y arriverait-on aussi ? (Un précédent billet.)

Toujours est-il que ce virus ne sera certainement pas le dernier. Comment rendre notre société résiliente à ce type d’attaque ? Première leçon : nous dépendons tous les uns des autres. Seconde leçon, si nous voulons que le changement réussisse, il ne peut pas y avoir de perdants, car ils n’accepteront pas de perdre, et ils ont les moyens de faire perdre tout le monde.

L'énigme du nihilisme

Les « possédés » de Dostoievski sont des nihilistes (on dit « les démons », aujourd’hui). Le nihiliste a mis le monde à feu et à sang. Or, le nihilisme pourrait avoir ressurgi… Les « votes populistes » ont amené les scientifiques à s’interroger sur ce qui les avait suscités. Ce serait le rejet de la politique menée par une « élite » dirigeante. Or, on constate aussi que, derrière un discours instrumentalisant l’écologie, le féminisme ou le rejet du colonialisme, se cache une résurgence du nihilisme.

Pourquoi cette résurgence ? Comment attrape-t-on cette maladie ?

  • Elle serait à l’origine du totalitarisme. Elle a été étudiée après guerre, notamment par Paul Watzalwick. (Albert Camus et Hannah Arendt l’ont aussi pourfendue.) Il semble que ce soit une maladie de la raison, de l’intellectuel). C’est la croyance en un « absolu ». L’homme, pris au piège d’un « système », serait dans un « jeu sans fin », une sorte de folie, qui le rendrait aveugle à la réalité. 
  • Le nihilisme n’est pas nécessairement une conséquence imprévue de l’idéologie, mais est parfois revendiqué. Car, pour beaucoup, le néant est purificateur (notamment pour Heidegger ?). 
  • Dans L’homme révolté, Camus observe que le nihilisme, en créant le chaos, est du côté du fort contre le faible. Il pourrait, donc, faire le jeu d’une classe dominante. Plus récemment, on a observé que ces thèses extrêmes étaient un trait culturel qui permettait à l’élite de se reproduire (cf. étude faite par Joan C. Williams dans White Working Class). L’affaire se compliquerait donc : le nihiliste ne serait pas nihiliste, mais ferait comme s’il l’était.

Voilà qui donne le tournis ? Serions-nous dans un jeu sans fin ? Mauvaise approche de la question ?

Peut-on critiquer le gouvernement ?

Critiquer le gouvernement est une partie de notre culture. A sa place ferions-nous mieux ? Essayons de poser le problème.

Définissons une grille de jugement.

    • L’exécutif (décision) :
    1. Inertie : le problème a-t-il été pris suffisamment tôt au sérieux ?
    2. Rigueur : le problème a-t-il été correctement analysé ? 
    • Le système : sans organisation bien préparée, un dirigeant ne peut rien faire. 

      Données :

      Conclusion provisoire :

      • Il semble que l’exécutif n’a pas correctement réagi. 
      • Le système médical serait alimenté plus ou moins en juste à temps par la supply chain mondiale. Or, le principe même du juste à temps est qu’il est intolérant à l’erreur (quasiment la page 1 de tout traité sur le sujet). Ce système n’est pas robuste et, en outre, dépend trop de l’exécutif.

      Innovation virale : notre avenir ?

      D’où viennent les épidémies ? se demande Scientific American. 60% sont d’origine animale. En Asie, en Afrique, en Amérique du sud, mais aussi dans les pays « développés » (maladie de Lyme), l’évolution de l’humanité bouleverse les écosystèmes. L’homme entre en contact avec des milieux inconnus, eux-mêmes, bouleversés. Ce brassage produit une nouvelle race d’épidémies. La destruction est créatrice. Et cela ne fait que commencer.

      Le lecteur attentif observera que ces épidémies ont quelque chose de « systémique » : en stoppant le développement économique mondial, voire en éliminant une partie de l’humanité, elles s’opposent aux causes qui les ont provoquées. Il se demandera peut-être : et s’il y avait plus urgent que le réchauffement climatique ?

      L’article : Destroyed Habitat Creates the Perfect Conditions for Coronavirus to Emerge / COVID-19 may be just the beginning of mass pandemics

      Les coutumes victimes du virus

      J’ai noté que les jeunes, au moins ceux qui appartiennent à une certaine classe sociale, ne vivent que par « l’international ». Non seulement, ils veulent travailler loin de chez nous, mais, une fois installés, ils passent leur temps en voyages.

      J’ai aussi noté cette habitude, à l’époque où je travaillais pour des multinationales : beaucoup de cadres passaient leur vie dans des longs courriers. C’était devenu une habitude. Je me suis toujours demandé, s’il leur restait du temps pour penser. (Peut-être était-ce l’intérêt du déplacement : agir sans avoir à penser ?)

      Voilà pourquoi le confinement risque d’en faire souffrir plus d’un. Ce que les virus exploitent, ce sont nos automatismes, particulièrement quand ils sont collectifs ? Le virus : une forme de destruction créatrice que n’avait pas prévue la Silicon Valley ?

      La formation déforme

      Le « diplômé » est à la mode. Il a tout le pouvoir, et on n’est pas content de ce qu’il en a fait. La cause du « populisme », c’est lui. Du coup on l’analyse sous toutes ses coutures.

      Exemple inattendu d’énantiodromie, sa caractéristique la plus frappante est qu’il ne comprend rien. Il est totalement fermé au reste du monde. En fait, il semble ne pas pouvoir concevoir que l’on pense différemment de lui. Se croirait-il possesseur du savoir absolu ?

      Y aurait-il là un effet pervers de notre enseignement ? Au lieu d’armer des hommes pour tirer parti de la complexité du monde, elle en fait des autistes ?

      Il y a quelques années, j’ai lu une étude faite aux USA et concernant des diplômés d’économie. Ceux qui s’étaient arrêtés au « Master » n’étaient que certitudes, ceux qui avaient poursuivi en thèse (généralement les plus brillants) n’étaient que doutes.

      Le langage : piège à philosophe ?

      J’entendais Bernard Stiegler dire que la philosophie requiert l’effort de comprendre les concepts qu’avait inventés le philosophe.

      Il en est de même des mathématiques, ou de n’importe quelle science. Seulement, ce vocabulaire n’est-il pas un piège. ?L’effort pour l’acquérir épuise les forces de l’individu, qui n’a plus les ressources intellectuelles pour regarder la discipline de l’extérieur et se demander si elle n’a pas quelque erreur constitutive. Et si elle était fondée sur une hypothèse première qui contraint ses conclusions ?

      Par exemple, les statistiques sont basées sur la notion de « variable aléatoire ». Or, il n’y a pas de variable aléatoire dans la nature. Il y a des choses qui y ressemblent (les dés), mais d’autres qui en sont éloignées. Si l’on voit partout des variables aléatoires, c’est parce que, sans cela, nos mathématiques seraient impuissantes. Et, de temps en temps, cela nous retombe sur le nez, comme en font l’expérience les financiers et leurs algorithmes, qu’ils ne comprennent pas.

      Curieusement, il est possible qu’il y ait là une des idées centrales de la pensée de Bernard Stiegler : nous sommes dépassés par notre création. Et jamais nous ne l’avons été autant que depuis que nous sommes dominés par la Silicon Valley. Le numérique ce n’est, même pas, le degré zéro de l’intelligence.

      Théorie de la simplicité

      On raconte que le maître d’école du petit Gauss demande à sa classe de faire la somme des cent premiers nombres. Gauss donne immédiatement la réponse. Il a réinventé la progression arithmétique.

      Quand j’étais à l’école, on enseignait qu’il y avait partout des formules miraculeuses qui défient le bon sens. Ces formules avaient une autre conséquence : quand on ne les avait pas trouvées, on s’épuisait. (C’est pour ce type de raison que l’on peut se demander si l’humanité n’est pas dans un cercle vicieux.)

      Soit ce n’est plus enseigné, soit l’on estime que ce n’est bon que pour les salles de classe car, partout, c’est le bon sens du bourrin qui est aux commandes. La théorie de la simplicité a remplacé celle de la complexité.

      Récemment, on a entendu que M.Macron envisageait la réforme des retraites comme une réforme « systémique ». Cela n’a pas été un succès. Mais, persévérons, peut-être que l’intelligence va nous revenir ?

      De l'utilité des absolus pour éviter l'énantiodromie ?

      Quand on veut trop quelque-chose, on obtient son contraire. C’est l’énantiodromie, une propriété des systèmes, et une des idées fixes de ce blog…

      Direction d’entreprise, gouvernement du pays, éducation des enfants, vie personnelle, syndicalisme… nous sommes tous menacés d’énantiodromie. Comment se soigner ?

      L’éniantrodromie pourrait bien être la maladie de l’absolu. Quand on croit qu’il y a une seule bonne direction, on finit par être victime d’une sortie de route. Car la vie, peut-être bien, n’est pas absolu, principe fixe, mais changement.

      Pour autant, les absolus ne sont peut-être pas inutiles. Ils encadrent la route. Tout l’art de la vie serait de parvenir à trouver une voie médiane, si l’on en croit Aristote et son Ethique à Nicomaque.