Réhabilitation du petit blanc

Raisins de la colère, saison 35, ou plus ? L’autre jour, j’entendais parler d’un film américain. On y voit les « petits blancs » ruinés par la crise des subprimes. Ils prennent leur voiture, et partent à l’aventure. Culture américaine : « land of opportunity », et jamais abattu. Et code de l’honneur : c’est à l’homme de faire son destin. 

Le petit blanc, dont on a dit qu’il était un résistant à la modernité, un raciste, un sexiste, un condamné aux poubelles de l’histoire, deviendrait-il respectable ?

Un ennemi est un ami vu de dos ?

(Ce qui m’a fait penser à mon père. Lui aussi a connu des difficultés terribles. Il n’a jamais protesté, il a cherché, calmement, à se tirer d’affaires par ses propres moyens. Mais, curieusement, alors que le sort l’avait projeté à 10000m de profondeur, il n’a jamais cherché qu’à regagner la surface. Pourquoi n’a-t-il pas utilisé le génie invraisemblable dont il avait fait preuve, pour atteindre 10000m d’altitude et se mettre définitivement à l’abri ? Pourquoi s’être contenté d’une vie de galérien ? Le sens de l’honneur du « petit », quelle que soit sa couleur ?)

Lehman Brothers

Rapport d’enquête sur la faillite de Lehman Brothers :

Une fois de plus on a fait passer, légalement, des emprunts pour des entrées d’argent (une astuce dissimulait le remboursement). 50md$ tout de même. Ce qui était supposé être liquide, et mobilisable en cas de crise, ne l’était que très peu. Et plus l’on s’approchait d’une issue fatale, plus Lehman brassait de subprimes. Son désir d’être toujours plus gros lui avait fait oublier tout sens commun.

Pénible air de déjà vu. Ambitions invraisemblables d’une part et, d’autre part, quand ça commence à roussir, course en avant de dissimulation créative, qui trahit l’esprit en respectant la lettre.

Ce cercle vicieux est le mal américain, susceptible d’atteindre tout natif ?

Compléments :

  • Sur ENRON, exemple du coup de folie américain : EICHENWALD, Kurt, Conspiracy of Fools: A True Story, Broadway Books, 2005.

Stress américain

Mild and bitter : la déprime mineure nous empêche de persévérer dans l’erreur ; les Américains, qui sont des drogués de l’optimisme, de la confiance en soi et des objectifs démesurés, s’acharnent bien trop longtemps dans l’erreur ; d’où de grosses dépressions (le record mondial).

Il me semble aussi qu’à la malédiction américaine s’ajoute l’individualisme : l’homme seul est idiot, c’est la société qui le rend intelligent. Non seulement l’Américain choisit des objectifs invraisemblables, mais encore il se retire les moyens de les atteindre. Pas étonnant qu’il soit obligé de créer des subprimes, des Enron, et la comptabilité de son entreprise.

Les risques économiques tels que perçus en 2007

En mars 2007 avait lieu une conférence organisée par la CCIP. On y a parlé de risques économiques. J’en ai gardé le compte-rendu (Conference board business briefing, mercredi 14 mars 2007), parce que l’optimisme des participants m’avait surpris : d’après ce que j’avais entendu jusque-là, une crise était certaine (on était en plein mouvement spéculatif, les fonds LBO, par exemple, s’achetant leurs participations les uns aux autres).

Présents : une prévisionniste américaine, l’ambassadeur des USA en France (qui ne dira rien sur le risque), et deux Français : un dirigeant de multinationale industrielle, un dirigeant d’une compagnie d’assurance.

Alan Greenspan avait parlé de récession américaine, ce qui avait inquiété le marché. Risques : « abondance de liquidités », « créances douteuses ». Mais, tous sont confiants.

La plus préoccupée est l’expert américain : « il existe aujourd’hui des acteurs financiers dont nous ne comprenons pas le comportement, des titres que nous ne savons pas évaluer ». Mais « le risque de récession de l’économie américaine est particulièrement faible », « s’agissant de l’immobilier, le niveau de prix est très satisfaisant ». , « les PER (rapport prix action / bénéfice entreprise) sont actuellement sous côtés. J’ai donc toute confiance dans les marchés d’actions, même si les marchés d’obligations donnent lieu à quelques inquiétudes ». « Au cours des prochaines années, les risques apparaîtront de manière plus explicite. Les banquiers centraux doivent espérer que les marchés ont su tirer profit de leur expérience passée et qu’ils s’ajusteront de manière satisfaisante face aux événements ».

Les Français, eux, nagent dans l’optimisme. Seule mauvaise note : la France. L’assureur : « il existe des problèmes d’inadéquation du marché du travail, qui tiennent à mon sens à des retards de certains pays, dont le mien ». Quant à l’industriel, il a peur du protectionnisme français.

Sinon : « Je ne pense pas qu’il existe de problème de valorisation ».

L’assureur : « Quant aux risques économiques, ils me semblent relativement limités à l’heure actuelle. » « L’ensemble de l’économie mondiale repose sur un optimisme solide de tous les acteurs économiques ». « Si dysfonctionnements il y a, l’ajustement se fera par la finance. » « Les institutions financières sont désormais prêtes à faire face à un changement de modèle, grâce à des réformes prudentielles qui ont porté notamment sur la solvabilité. » « Il faut se réjouir à ce titre du développement d’instruments de couverture au cours de ces dernières années. »

L’expert américain : « pour ma part, je suis peu optimiste sur la flexibilité des marchés » suit l’évocation du danger des subprimes, puis « il nous faut donc rester très prudents face à cette ingénierie financière ».

Surprise, le dirigeant industriel français s’affirme plus expert que l’expert. Il est catégorique : « ces risques sont très diffus : le nombre d’acteurs et d’institutions financières est tel que le risque peut facilement être absorbé ».

Quelques observations : 

  1. les indicateurs sur lesquels ces experts basaient leurs raisonnements étaient faux (PER, prix de l’immobilier) ; 
  2. c’est ce qui devait assurer la flottaison du navire qui l’a coulé (le système financier, le système prudentiel) ;
  3. le dirigeant français semble à la fois être mal informé, travaille-t-il suffisamment ses dossiers ?, et excessivement sûr de soi, voire arrogant. Le seul danger qu’il voit ne peut jamais venir que de la France, toujours prête à le trahir ; 
  4. en termes de prévision, il n’est pas possible de faire confiance à ceux dont c’est la fonction.

Soyons anticycliques

Ces temps-ci tout ce qui est anticyclique est à la mode. Par exemple, les spécialistes de rachat de dette ont le vent en poupe. De même que les mesures qui favorisent les provisions des banques en cas de vaches grasses.

  • Pourquoi n’y avait on pas pensé plus tôt ? La théorie économique la plus orthodoxe dit que le profit est la rémunération de l’incertitude (KNIGHT, Franck H., Risk uncertainty and profit, Dover, 2006). L’entreprise s’auto-assure. Une variante (Crise : que faire ? rendre l’entreprise flexible) explique que le risque que court l’entreprise est de ne pas avoir les moyens de faire ce qu’elle veut, donc de manquer de cash. Pourquoi les économistes, alors, nous ont-ils poussés à vider les entreprises de ce qu’elles gagnaient ?
  • Quelque chose en commun avec subprimes et swaps ? La folie de ces dernières années a été d’éliminer toutes les garanties contre le risque. De ce fait, des masses fantastiques d’argent ont été libérées.
Science économique : opium d’un peuple influençable à l’extrême ?

Crise : la culpabilité des geeks, Il n’y a pas que les subprimes, Perfide Albion.

Sex, lies and subprime mortgages

Titre d’un curieux article publié par BusinessWeek.

Subprimes, phénomène beaucoup plus complexe que l’image que l’on en a en Europe. Ce ne sont pas quelques banques qui ont fait des affaires frauduleuses, mais une part significative de la population qui s’est corrompue. En effet de celui qui prête de l’argent à celui qui en demande, il y a toute une chaîne d’intermédiaires qui s’est développée et enrichie colossalement en quelques années.

Mécanismes de changement pris à l’envers. Pourrissement parti d’en haut et qui utilise à son profit les régulations de la société. C’est le système auto-immunitaire qui attaque l’individu.
Appât du gain qui pervertit tout. On gagne énormément (le smicard devient millionnaire du jour au lendemain), mais on est prêt à se prostituer, littéralement, pour gagner encore plus (un phénomène à grande échelle). On triche beaucoup, sans arrêt. On vit au jour le jour. Tout est bon pour enfler ses chiffres, et ce de Lehman Brothers au moindre intermédiaire. Les rares résistants plient sous la masse de collabo.

L’Amérique fascine nos élites. Elles ne doivent pas oublier que, dans ses valeurs, il y a aussi cela.

Pour un autre exemple de ce phénomène, réduit à une seule société, Enron : EICHENWALD, Kurt, Conspiracy of Fools: A True Story, Broadway Books, 2005.

John Galbraith, sur le Crash de 29

John Galbraith sur le crash de 29 (Toutes les crises se ressemblent).

  • On parlait déjà, à l’époque, d’innovation financière.
  • Une innovation était l’investment trust. Un fonds d’investissement. Un concept importé d’Écosse et d’Angleterre. Succès brutal.
  • Les actions représentaient un tiers des sommes nécessaires aux investissements. Du coup dès que la valeur des actifs détenus par la société augmentait, seules ces actions pouvaient en profiter. Et elles en profitaient massivement. Une augmentation de 50% de la valeur des actifs augmente celle des actions par 2,5. Effet de levier. Et on constituait des trusts de trusts de trusts…
  • Mieux, ces trusts croisaient les participations, ce qui augmentait leur valeur.
  • Des personnes s’étaient spécialisées dans la minibulle spéculative : elles investissaient dans certaines sociétés, donnant ainsi le signal de la spéculation, dont elles profitaient, ayant été les premières à investir.
  • Rapidement la valeur du trust est déconnectée de celle de ses participations (qui ne sont pas connues !). On va jusqu’à spéculer sur les compétences de l’équipe de gestion du fonds, supposée faire des miracles.
  • En outre, il est possible que les spéculateurs les plus avertis n’aient pas eu peur d’un retournement du marché : ils pensaient pouvoir le prévoir, et en profiter (short selling). Et l’amplifier.
  • Des bourses se créent partout. Stratégie ? Être peu curieuses de la solidité des entreprises qui s’inscrivent chez elles.
  • Quand la bourse dégringole, l’effet de levier joue à l’envers.

Pistes de réflexion :

  • Le phénomène à l’œuvre est plus subtil que la simple spéculation, il s’agit de chercher un « effet de levier », qui démultiplie, vertigineusement, les gains. En fait, le financier cherche à trouver un véhicule dont il arrive à déconnecter la valeur de celle des actifs qui le sous-tendent. C’est exactement ce qui s’est passé dans le cas des subprimes.
  • L’investisseur professionnel, le dirigeant de l’investisment fund ou du hedge fund, est mieux informé que le reste de la population. Et il a beaucoup plus de moyens qu’elle. Il peut déclencher des mouvements dont il profite. Il peut même profiter des retournements. Il est possible, cependant, que ce soit une illusion. Il est piégé. Mais il a causé la crise.
  • Cette recherche d’effet de levier est incessante dans l’histoire américaine (d’ailleurs, juste avant le Crash, il y avait eu une spéculation du même type sur l’immobilier en Floride). Le danger rode.

Compléments :

  • Ce mécanisme est la négation de l’idée d’Adam Smith selon laquelle, en cherchant son intérêt égoïste, l’homme fait le bonheur collectif.
  • Je me demande si le changement brutal des prix des matières premières n’obéit pas à un mécanisme du type précédent. J’entendais samedi matin que le prix du caoutchouc a été divisé par 2 en 1 mois, le pétrole est passé de 150 à 60$ en peu de temps. Les fluctuations de l’offre et de la demande peuvent-elles expliquer des mouvements aussi amples et soudains ?
  • Short selling : Porsche ruine les hedge funds .

Plan Paulson, complément d’enquête

Remettre l’économie sur pied ? Le prix d’une guerre.

Le jeu de ce blog est de commenter des faits mal connus. L’exercice a ses limites. Un complément d’enquête sur Blocage américain.

  • La position des économistes, à qui je fais des procès d’intention (Doutes sur le plan de relance américain), a ses raisons. Le problème à résoudre : éviter que les banques arrêtent de prêter. Ce qui mettrait l’économie à genoux. Mais, pour prêter, elles ont besoin de réserves, de garanties de leurs actifs à risque. Elles en manquent, ou pourraient en manquer en cas de malheur. Les économistes estiment que le plus efficace est d’injecter du cash dans ces réserves : ce qu’une banque prête est plusieurs fois ce qu’elle doit garder en réserve. Effet de levier.
  • Le coût du redressement serait équivalent à celui de la guerre d’Irak. Pas si terrible que ça. Surtout en comparaison avec celui d’une crise de type 1929. C’est la grosseur du trait. Faut-il finasser ?

Dans le débat d’hier soir, on a demandé aux candidats à l’élection américaine quelles économies ils feraient, pour compenser ces dépenses. Ce que j’ai lu de leurs réponses ne m’a pas semblé très percutant. Je me demande s’ils ne sont pas passés à côté du plus évident : une nouvelle guerre.

Blocage américain

Henry Paulson, ministre des finances américain et ancien dirigeant de Goldman Sachs, conduit le changement. Un plan de sauvetage du système bancaire. Il fait face à des difficultés.

Il veut retirer aux institutions financières leurs actifs les plus dangereux. Ils sont dangereux parce qu’on ne sait pas ce qu’ils valent. Je soupçonne qu’il pense que c’est ce qui fait peur au marché. Surtout cela peut amener les banques à la frilosité. Devant couvrir un risque inconnu, elles garderont leur argent plutôt que de le prêter. D’où faillites en série des entreprises les plus fragiles, rétrécissement du marché…

Un « consensus » d’économistes critique ces mesures. Ils sembleraient craindre une crise de liquidité. Mauvais esprit ? Je me demande s’ils ne craignent pas surtout une menace pour un système qu’ils croient parfait ne serait-ce les malversations de quelques-uns (qui leur ressemblent comme des frères, pourtant).

Les démocrates semblaient estimer la mesure injuste : elle va grever le budget américain, qui n’était pas brillant. S’ils gagnent les élections, plus de moyen de faire une politique sociale, rigueur financière nécessaire, mécontentement du pays et risque consécutif de victoire républicaine à mi-mandat.

Mais c’est une coalition de Républicains qui a fait capoter l’affaire. Au grand désespoir du Président Bush. Est-elle le porte-parole d’une Amérique d’en bas qui trouve injuste de gaspiller son agent pour sauver quelques escrocs ? Une Amérique d’en bas qui a la sollicitude de John McCain? Il n’a, bien sûr, rien à voir avec ce mouvement.

Le changement révèle les idéologies des uns et des autres, ce à quoi ils croient le plus, leurs ambitions. Le risque ? C’est qu’ils n’en démordent pas. C’est la surdité. C’est que l’individu fasse passer son intérêt avant celui du groupe. C’est le dilemme du prisonnier de la théorie des jeux. C’est ce qui est arrivé à la France de l’avant guerre de 40. Voilà pourquoi un changement ne peut pas passer en force.

Comment se tirer d’affaires ? « Ordinateur social ». C’est un mode de négociation, qui n’est pas une négociation, parce qu’on ne cherche pas un compromis, mais l’unanimité, et ce rapidement. Pourquoi ? Parce que si chaque parti est honnête, ses raisons représentent une part de la vérité. Elle doit figurer nécessairement dans la solution aux difficultés du moment. Et s’il y a des malhonnêtes ? Leur argumentation ne tiendra pas. Ils seront alors sous la pression de la réprobation publique, qui est insoutenable. Ce qui fait l’ordinaire de la résistance au changement, le « lien social », est ici la meilleure arme du changement.

Il y a dans les forces qui sous-tendent la société, des mécanismes qui permettent le changement. Conduire le changement, c’est apprendre à les utiliser. Je pense que la démocratie américaine l’a compris depuis longtemps.

Compléments :

La finance mondiale mord la poussière

Effondrement de banques américaines. Des géants à la taille presque inconcevable disparaissent du jour au lendemain. La part des profits des entreprises américaines réalisée par les institutions financières est passée de 10 à 40% en un quart de siècle. Ce qui donne une idée de l’ajustement en cours.

Je crois toujours que le risque de crise est lié à « l’aléa moral » (les rats quittent le navire – Crises et risque) et que le moyen de le combattre est la solidarité. L’intervention massive de l’État américain paraît donc intelligente, de même que ce qui semble un effort des banques mondiales de construire un fonds de solidarité.

John McCain, fidèle à sa stratégie populiste, a dénoncé l’appétit du lucre des financiers, qu’il fera payer pour leurs crimes, et son adversaire comme ayant profité de leurs largesses. Que le lucre soit au cœur de la pensée du monde des affaires (favorable à McCain), et que McCain soit immensément riche, n’entrent pas en ligne de compte. Obama semble lui avoir joint l’utile à l’agréable : il soutient George Bush, à contre courant, mais a attiré l’attention du public sur le sort des défavorisés. À tout problème, il y a une solution honorable et efficace. Encore fallait-il la chercher.

Il me semble aussi que « punir les coupables » n’est pas une option (Comment faire payer le banquier ?), pas plus qu’un contrôle policier. Que la crise capitaliste est une conséquence d’une société où le lien entre hommes s’est distendu, laissant l’individu seul face à des problèmes qu’il ne sait pas gérer (Société Générale et contrôle culturel, Combattre la perfidie).

Je serais incohérent avec moi-même si je pensais possible la recréation des communautés de jadis. Le changement doit s’inscrire dans les règles d’une société. Et nos règles sont individualistes. C’est pourquoi Internet et le Web 2.0 sont de bonnes nouvelles. L’ingénieur, l’idéal type de l’individualisme, est en train de la redécouvrir dans ses équations. Il lui sera d’autant plus attaché qu’il pensera l’avoir inventée.

Compléments :

  • Mes statistiques sur les profits des financiers viennent de What next ?, The Economist du 20 – 26 septembre.
  • J’ai entendu les déclarations d’Obama et McCain aux nouvelles de RFI de ce matin.