Apologie de Socrate, par Platon

L’Apologie de Socrate est la plaidoirie de Socrate, lors de son procès, racontée par Platon.

Voilà une bien étrange plaidoirie. Car que dit Socrate ? Qu’il a passé son temps à démontrer aux citoyens d’Athènes qu’ils ne savaient rien. Et qu’il a été imité par tous les enfants de riches !

Que devaient faire les citoyens d’Athènes, selon Socrate ? S’occuper de leur âme, toutes affaires cessantes.

S’il sait le bien, pourquoi n’a-t-il pas fait de politique ? Parce qu’il n’y avait que de mauvais coups à prendre !

Socrate fait preuve d’un invraisemblable complexe de supériorité. Contrairement à tous, il sait qu’il ne sait rien. En revanche, s’il ne sait rien, il sait que l’âme existe, comment elle doit être cultivée, et que ce que l’on perçoit n’est qu’illusion.

Est-il surprenant qu’Athènes ait voulu se séparer d’un tel fauteur de trouble ? D’ailleurs, même si elle le condamne à mort, libre à lui de proposer une autre peine. Elle aimerait qu’il choisisse l’exil. Il suggère, au contraire, qu’on le nourrisse aux frais de la cité, n’est-il pas essentiel ? Au pire, il est prêt à s’acquitter d’une grosse amende, qui sera réglée par ses disciples, puisqu’il n’a rien.

Socrate ou 68 ?

Socrate

Le Socrate de Platon m’insupporte. Son questionnement incessant est illisible. Et c’est un manipulateur. Car ses questions incessantes illustrent ce que les universitaires appellent « framing » : elles orientent la réponse de son interlocuteur, qu’en outre, il prend à la gorge par son questionnement incessant. Socrate ne cherche pas la vérité, il la connaît. D’ailleurs, c’est la thèse de Platon : on ne fait que redécouvrir ce que l’on savait déjà.

In our Time de la BBC m’a fait changer d’avis. En fait, même si on est incapable de savoir qui il était et ce qu’il pensait, Socrate aurait eu bien du mérite. Avant lui la philosophie s’intéressait au sexe des anges, avec lui elle est devenue un art pratique, pour vous et moi. En outre, contrairement à ce que laisse entendre Platon, Socrate aurait été un chercheur, un homme du doute, qui s’interroge en permanence.

Quand à son procès, et sa mort, ils ne seraient pas le seul effet d’un injuste arbitraire. Socrate n’aimait pas la démocratie, et il a été jugé à une époque où elle était en danger après une période de dictature oligarchique sanglante. Sa raison nouvellement découverte l’aurait-elle égaré ? Comme bien des inventeurs, aurait-il été victime de son invention ?

Socrate le sophiste

Le Socrate de Platon à tous les vices du sophiste (au sens désobligeant du terme). Cela m’a frappé, dès que je l’ai rencontré, en terminale.

Son questionnement est basé sur des vérités apparentes (« n’est-il pas vrai que l’on aime que ce que l’on n’a pas ? »), qui amènent son interlocuteur là où Socrate veut aller. Car Socrate, grand hypocrite, ne cherche pas la vérité, mais la connaît.

Ce que la pensée de Socrate a de faux est qu’elle croit que l’on parvient à la vérité par le raisonnement, alors, qu’au contraire, l’intuition est première et le raisonnement second. Il vérifie, et, éventuellement, invalide.

Mais ce n’est pas parce que Platon est un intellectuel totalitaire (oxymore), que son oeuvre n’a pas d’intérêt. Il a le rare talent de faire parler des gens qui ne pensent pas comme lui. Ce faisant, il illustre la « complexité » de la question, dont il n’est qu’un aspect.

Le banquet de Platon

Il ne faut pas parler de banquet, mais de « beuverie ». Le dîner grec se déroulait en deux temps, durant le premier, on mangeait, sans boire. Et dans le second, on buvait sans manger. Cette partie du repas nous a donné, par l’intermédiaire de l’anglais, le terme « symposium ».

Miracle de l’écriture. Le lecteur se retrouve en Grèce, il y a 2500 ans. Les convives causent, agréablement, de la nature d’Eros.

Cela se révèle un ouvrage à la gloire de Platon. Car tout être désire être immortel, et la seule façon correcte de l’être est de transmettre ses idées à des âmes bien nées. Avec 2500 ans d’avance, Platon a torpillé la thèse de « the selfish gene ».

Mais il n’avait pas prévu le féminisme. Il n’y est question que d’hommes. Le véritable amour, qui est transmission donc, est entre adolescent et homme mûr. La femme n’a pas d’existence.

Et, justement, l’ouvrage se termine par une déclaration d’amour d’Alcibiade à Socrate, sur-homme.

Pourtant, ce que l’on entend de Socrate n’est guère à son avantage. Certes, c’est son jeu d’imiter Colombo, mais, pour un lecteur moderne, il paraît ridicule. Son savoir lui serait venu d’une femme d’une telle sagesse, donc non humaine ?, qu’elle aurait repoussé de 10 ans la peste !

En tous cas, un agréable jeu pour l’esprit.

Socrate

Résumé d’une introduction à l’existentialisme. Il y est dit, notamment, que Socrate est le premier existentialiste. Ce qui me frappe, depuis toujours, chez lui c’est la différence entre ses élèves. Je ne pense pas que Socrate ait été tel que Platon le décrit. Pour moi, son but était de faire que chaque homme qu’il croisait trouve ce en quoi il croyait, et soit honnête avec lui-même. Eh bien c’est cela l’existentialisme. Découvrir ce en quoi l’on croit, et y être fidèle. 
Hannah Arendt explique que Socrate pensait que la santé d’une société était d’autant meilleure que des points de vus différents s’y affrontaient. Rien de plus important, donc, que ses citoyens trouvent leur originalité, leur être. Mais comment une société peut-elle résister au conflit ? Par le lien supérieur de l’amitié.

Là, il a connu un raté. Il lui a coûté la vie. Le résumé précise, effectivement, que les existentialistes ne sont pas à l’aise avec la notion de société.

La méthode socratique

Socrate faisait découvrir à son interlocuteur qu’il avait, au fond de lui, la vérité. D’après les témoignages que l’on donne de sa technique, il paraît qu’il pouvait faire aboutir son interlocuteur à tout et son contraire.
On dirait aujourd’hui que la méthode socratique fait émerger notre « connaissance tacite ». Cette connaissance n’a probablement rien d’une vérité divine. C’est plutôt ce que notre expérience nous a permis d’accumuler, inconsciemment. Certaines choses nous paraissent « évidentes », alors qu’elles sont incompréhensibles pour le reste du monde. Socrate nous permet de les exprimer et donc de les partager.
La technique de Socrate est utile. Mais comment éviter la manipulation ? Technique Clémenceau ? « La guerre est une affaire trop grave pour la confier à des militaires. » Il s’agit de ramener l’univers que l’on ne connaît pas (statistiques ou art militaire) à ce que l’on connaît. Alors, on sait tester la cohérence du propos. Si vous découvrez que ce que Socrate vous dit conduit, dans votre monde, à une impossibilité, c’est que Socrate se trompe !

Socrate en chamane

J’entendais l’émission des racines du ciel se demander si Socrate était un chamane. Etre un chamane, c’est faire disjoncter la raison, afin de laisser parler l’inconscient. 
Ce qui semble fort possible. En effet, les Grecs (Platon, notamment) semblaient croire que c’était lorsque l’on était confronté à l’absurde (i.e. que sa raison faisait face à une contradiction), que l’on avait accès à la vérité. 
Il me semble aussi que ce qui « pense » est l’inconscient. Le rôle premier de la raison, du conscient, est la communication (à très vaste échelle), pas la réflexion. Or, il est souvent utilisé pour nous manipuler. En particulier maintenant, où nous faisons l’objet d’un lavage de cerveau sans beaucoup de précédents. D’où, peut-être, le besoin de méditation et autres exercices du même type, qui nous permettent de déconnecter notre conscient. Et d’avoir accès à notre être réel ? 

Sommes-nous murés dans nos certitudes ?

Une présentation de mon expérience à un échantillon de notre « élite » nationale. Les participants me disent (poliment) qu’ils sont fermement opposés à mes propos. Mais, en creusant, lors du déjeuner qui suit, nous découvrons que nous sommes d’accord. En fait, ils ont interprété mes paroles, sans se demander si leur interprétation était correcte

Il y a beaucoup de choses qui sont liées à ce phénomène ou qu’il peut expliquer. 
  • Comment se fait-il que mes missions ou mes conférences ne rencontrent aucune difficulté alors que mes livres ne sont pas compris, sauf d’universitaires ? 
  • C’est aussi le problème, fondamental du jugement. C’est ce problème sur lequel travaillait Hannah Arendt quand elle est morte. Elle avait conclu de ses études sur le totalitarisme qu’il ne pouvait s’installer que parce que les leaders de la cité, les intellectuels, compromettaient leurs idéaux selon la logique du « moindre mal », c’est-à-dire en absorbant progressivement l’idéologie totalitaire au nom du pragmatisme. Le contre poison ? La démocratie. Un débat entre égaux. Mais des égaux qui sont devenus des hommes parce qu’ils se sont dégagés des contingences matérielles. En particulier, ils ont appris à juger par eux-mêmes (i.e. à se dégager du diktat des exigences physiologiques).

Et si elle avait vu juste ? Et si le problème de notre époque était d’apprendre à juger ? Mais comment y parvenir ?

Il semblerait qu’une partie au moins de la solution ait été trouvée par les Grecs.

  • La première étape est « l’absurde ». L’absurde est ce qui arrive lorsque l’on se rend compte que ce à quoi l’on croyait est faux. (Par exemple les syndicalistes ne sont pas des démons, l’entreprise n’est pas le mal…)
  • On parvient alors à la « vérité » par le dialogue (la dialectique).
  • En outre, on sait que l’on est arrivé à quelque chose de solide, lorsque l’on en est si convaincu que l’on pourrait, figurativement ?, mourir pour lui. Socrate semble avoir dit qu’il était un « accoucheur » parce que, à son époque, l’accoucheur mettait l’enfant dans l’eau froide pour tester sa résistance. (D’ailleurs, lui-même a accouché de Xénophon, Aristote et Platon, qui avaient des théories diamétralement opposées. Ce qui me laisse penser qu’il cherchait plus à construire des hommes qu’ à imposer son idéologie.)

Les conséquences imprévues de l’action humaine

Nos actions donnent l’inverse de leurs intentions ! Cela semble avoir été le cas des heures supplémentaires de Nicolas Sarkozy. Cela semble aussi le cas des projets du Conseil National de la Résistance que j’ai étudiés récemment. Le CNR, et tous les gouvernements de l’époque voulaient créer un monde dans lequel l’homme pourrait donner le meilleur de lui-même. Qu’ont-ils obtenu ? Le soixanthuitard, qui pense que la société à une dette envers lui, et le néoconservateur, qui veut jouir de son héritage. Des êtres dominés par leur physiologie. Le degré zéro de l’humanité.
Comment agir, si notre action doit avoir de tels résultats, alors ? Il me semble que ce qui échoue est le dirigisme. L’action efficace consiste d’abord à placer l’homme dans des conditions favorables au comportement que l’on veut encourager. Par exemple, la création de l’euro nous a mis dans une situation (quasi désespérée) dont une des rares issues est de s’entendre entre Européens. Mais ce n’est pas tout. Il y a le risque d’une réponse lâche, d’une tricherie. Il faut aussi qu’un mécanisme nous force à bien faire notre travail. Une sorte de Socrate ? Une conscience qui ne nous lâche que lorsque l’on est prêt à périr pour les choix que l’on a faits ? (Et il faut peut-être aussi être d’accord pour se placer dans les conditions qui vont induire le bon comportement… cf. ce qui n’a pas été fait pour l’euro.)

L'Anabase

Livre de Xénophon, Flammarion, 1997.
Fin des guerres du Péloponnèse. Une armée de mercenaires grecs vient se joindre aux troupes de Cyrus, qui veut renverser son frère, roi de Perse. Mais Cyrus se fait tuer bêtement. Les Grecs doivent revenir chez eux, alors qu’ils sont perdus en territoire ennemi, sans guide. Pour comble de malchance, leurs généraux se font attirer dans un piège, et massacrer. L’Anabase est l’histoire de leur retour. C’est aussi une parabole. Voilà ce que doit faire la Grèce, si elle veut être invincible.
L’armée grecque est peu nombreuse, mais elle se révèle redoutable. Pour rentrer chez elle, elle va proposer ses services à des alliés de passage, qui lui font franchir à chaque fois une nouvelle étape. Sa force, c’est la démocratie, la raison, et l’union. Les généraux sont élus. Ce qui permet de les remplacer quand ils meurent. C’est ainsi que Xénophon devient général. Chaque décision est débattue. Et Xénophon veut démontrer qu’un sain jugement remporte l’adhésion générale. Mais cette armée de citoyens est aussi puissante parce que chacun est, en quelque sorte, un professionnel qui se bat pour ses intérêts. Les armées informes de mercenaires ou de villageois qu’elle rencontre, bien que beaucoup plus nombreuses, ne font pas le poids. D’ailleurs, elle sait apprendre de ses revers. Plus elle combat, meilleure elle devient. Les exploits d’Alexandre sont déjà dans l’Anabase.
Mais sa force est aussi sa faiblesse. Dès que le danger se dissipe, les divisions et l’indiscipline renaissent. Et la défaite n’est pas loin. 
Le banquet
Le livre contient aussi « le banquet ». Ce serait une réponse par Xénophon au banquet de Platon. On y voit un Socrate, brave homme, prôner le bonheur de vivre, droitement, entre honnêtes gens. Le Socrate de Xénophon n’a rien à voir avec celui de Platon. Je soupçonne d’ailleurs que l’Anabase est une illustration de son enseignement. C’est une leçon de raison pratique, de décision dans l’action. On y voit aussi que Socrate était partisan des sacrifices. D’ailleurs, à chaque décision, et il y en a beaucoup, on consulte les augures et on égorge des animaux.
Pierre Chambry, traducteur, pense que le vrai Socrate ressemblait à celui de Xénophon. Pour ma part, je me suis demandé si le vrai Socrate n’était pas plutôt une sorte de révélateur. N’amenait-il pas ceux qu’il rencontrait à découvrir leur nature ? Cette découverte faite, peut-être croyaient-ils que Socrate pensait comme eux ? Alors que lui voulait qu’ils pensent par eux-mêmes ?