Relance par l’investissement

La plupart des gouvernements ont choisi de relancer leur économie en favorisant l’investissement. Quelques arguments pour :

  • Des pays, en particulier la Chine, semblent avoir adopté une stratégie qu’Adam Smith aurait appelée « mercantiliste ». Ils tirent avantage de l’échange non seulement pour entasser des richesses, mais aussi pour favoriser le développement de leurs propres industries au détriment de celles des autres. De ce fait, ils épuisent leurs partenaires et menacent l’équilibre de la planète (Global imbalances threaten the survival of liberal trade).
  • Il semble donc naturel que les cigales d’hier reconstruisent leurs capacités de production, et diminuent leur dépendance vis-à-vis des échanges internationaux. D’ailleurs, une relance par la demande, outre ses effets probablement rapidement bénéfiques, ferait le jeu des fourmis mercantilistes et empirerait les déséquilibres.
  • Dans la logique de l’échange, l’investissement le plus efficace est celui qui développe ce que ne possède pas le reste du monde : les industries en bouton, qui sont à la fois prometteuses et originales. Il faut aussi des entrepreneurs qui soient prêts à saisir l’aide pour développer un empire, et qui n’utilisent pas la subvention comme rémunération du statu quo (ce qui est fréquent chez le Français, très marqué par le fonctionnariat).
  • Les entreprises tendent à adopter un comportement moutonnier, une entente tacite, qui leur évite la concurrence. De ce fait, un pan entier de l’économie finit par se retrouver dans une impasse (cf. l’automobile américaine, et peut-être française). L’action de l’État peut aider à le remettre en piste.

Le plan de Barak Obama. La relance de l’économie, et la création d’une industrie du clean tech américaine, au service d’objectifs sociaux. Transports, amélioration de l’efficacité énergétique des bâtiments publics (d’où économies) et des soins médicaux par le développement de nouvelles technologies (nouvelles économies). C’est malin. Plus malin : il évite l’erreur qui tue le changement. Il met en place un système de contrôle du changement. Il annonce qu’il va investir massivement, mais qu’il attend de cet investissement des résultats concrets, quantifiés. Il va s’assurer qu’ils sont obtenus.

Compléments :

Pékin défie le monde

Titre de la Tribune d’aujourd’hui. La Chine veut relancer ses exportations en dévaluant sa monnaie.

Bizarre stratégie. Le reste du monde est en récession et n’a plus de capacité d’absorption. La Chine veut-elle accentuer le désastre ? On avait jusqu’ici échappé au nationalisme à courte vue, la Chine s’est-elle décidée à susciter une vague de protectionnisme ? Ça y est, on est parti pour une crise vraiment méchante ? La Chine est-elle agressive ou stupide ?
Pourquoi ne relance-t-elle pas sa consommation interne, avec ses immenses réserves ? Parce qu’elle ne veut pas les dépenser ? A-t-elle une stratégie délibérée d’accumulation de cash ? Guerre financière ? À l’appui de cette dernière thèse :

  • Eamon Fingleton. Il observe que la Chine a choisi de forcer sa population à économiser. Exemple. Imaginons que nous n’ayons pas de sécurité sociale, comme en Chine. Chacun serait obligé d’économiser pour se protéger des coups du sort. Nous dépenserions peu. La plupart d’entre nous mourrions riches. La sécurité sociale, parce qu’elle est une assurance, qu’elle répartit les risques sur des millions de personnes, nous protège beaucoup plus efficacement que nos efforts solitaires, mais en nous demandant beaucoup moins d’argent.
  • Vision chinoise très militaire de l’économie. Un ami me disait que le concurrent chinois d’Alcatel avait des comptes totalement opaques, et des prix très faibles. Probables subventions gouvernementales. Par cette pratique, l’Etat chinois peut chercher à détruire les compétences étrangères, pour favoriser les siennes. Mercantilisme qu’abhorrait Adam Smith ?

Et si la Chine croyait que l’Occident n’était qu’hypocrisie ? Que sa règle du jeu est la guerre économique ? Elle est confortée par les critiques que nous nous adressons en permanence, sans voir ce que nos démocraties ont de bien (puisque nous n’en parlons pas) ?

Comment ramener la Chine dans le rang ? Dent pour dent. Rétorsion sélective. La Chine est un pays fragile, très dépendant de la croissance économique et peu entraîné aux crises. Mais cela peut être mal interprété et renforcer les préjugés chinois ! Alors, lui faire des suggestions ? Lui montrer les bienfaits d’une relance nationale ? De systèmes de solidarité sociale ? Lui expliquer qu’il y a beaucoup à apprendre des démocraties ?

Chine : JO : le Chinois ne fait pas de vagues, L’Amérique victime de la globalisation ? et Péril jaune
Dent pour dent comme meilleure stratégie pour se faire des amis : Théorie de la complexité.

Kant pour les nuls

Quelques idées issues de : SCRUTON, Roger, Kant A Very Short Introduction. Oxford University Press, 2001.

  • J’ai l’impression qu’une des grandes idées des Lumières a été de donner une validation scientifique à la culture de son milieu. Adam Smith a voulu montrer que l’idéal était l’univers du commerçant et que l’on pouvait organiser le monde suivant ce modèle. Pour Hegel, c’était la société prussienne. Quant à Kant, il me semble qu’il nous a dit qu’il fallait chercher l’inspiration dans la mécanique classique.
  • Le monde est tel que le voit la physique. La connaissance résulte de l’interaction entre raison et expérience. L’homme ne peut rien déduire du seul travail de la raison, s’il n’est validé par l’expérience. (Critique du philosophe qui échafaude des empilages de raisonnements ?)
  • Pour que ce monde soit tel que le voit la physique, il faut que les hypothèses implicites qu’elle fait soient justes. Elles sont vraies, a priori. (Déduction transcendantale.)
  • En fait, il existe deux univers : l’un est celui de l’expérience, de ce que nous voyons ; l’autre est transcendantal, il abrite les lois qui font que le monde est tel qu’il est. Il nous est inaccessible.
    La médiation de l’esthétique (spectacle de la nature, art) nous amène à sa limite. L’esthétique résonne avec la nature humaine ; l’artiste, en recréant le sentiment que l’on éprouve en face de la nature, passe au plus près de ce monde transcendantal.
  • Étrangement, la morale de Kant ressemble à celle de Confucius. C’est une morale du devoir, de la décision judicieuse. L’homme libre doit être guidé par sa raison, non par son instinct ou une pression extérieure. Le progrès est là : c’est la raison de l’homme qui s’éveille et qui transforme le monde.
  • Cette « raison pratique », elle-même, doit suivre des lois (impératif catégorique) : décisions universelles (et si tout le monde prenait à l’envers un sens interdit ?) ; respecter la liberté des autres, ne pas les considérer comme des moyens, mais comme des fins ; être guidé par la volonté de construire un monde idéal. Par le travail de sa raison, l’homme fait œuvre de législateur. Ses décisions sont des précédents.
    Dans ce monde, rien n’est caché, toute décision peut être rendue publique.
  • Tout détruire, pour le remplacer par un univers rationnel idéal (le rêve de la révolution française), n’est pas possible. Le monde doit se rationaliser progressivement.

Commentaires

  • Je me demande si un argument de Kant ne se retrouve pas chez beaucoup de physiciens modernes : le monde est tel qu’il est parce qu’un être comme nous ne pourrait pas être concevable dans un autre univers.
  • Comme pour Durkheim, je me demande s’il n’y a pas quelque chose de commun entre la pensée de Kant et la théorie de la complexité : les groupes d’individus génèrent spontanément (émergence) des lois qui les guident. Le monde transcendantal inaccessible à l’esprit humain serait celui de ces règles.
  • L’impératif catégorique me semble être exactement le critère de jugement d’une stratégie (« stretch goal »). C’est une question d’efficacité, plus que de bons sentiments. En particulier, si elle a quelque chose à cacher elle n’est pas efficace.
  • L’impératif catégorique me semble aller à l’inverse d’un pilotage de l’homme par son seul intérêt (modèle d’Adam Smith et de la théorie économique dominante). Il semble résoudre le dilemme du prisonnier, qui fait que l’homme lorsqu’il joue perso, joue contre le groupe, et, finalement, contre son intérêt. Par contre, si tout le monde suivait Kant, il serait facile pour un parasite (l’égoïste du modèle d’Adam Smith) d’exploiter des lois aussi prévisibles à son profit. La société doit développer des mécanismes de défense.
  • Les Lumière n’ont-elles pas surestimé le pouvoir de la raison individuelle ? Seul dans sa chambre, l’homme n’est pas capable de résoudre des problèmes bien compliqués. Il a besoin de l’aide des autres hommes pour cela.

Compléments :

John Galbraith, sur le Crash de 29

John Galbraith sur le crash de 29 (Toutes les crises se ressemblent).

  • On parlait déjà, à l’époque, d’innovation financière.
  • Une innovation était l’investment trust. Un fonds d’investissement. Un concept importé d’Écosse et d’Angleterre. Succès brutal.
  • Les actions représentaient un tiers des sommes nécessaires aux investissements. Du coup dès que la valeur des actifs détenus par la société augmentait, seules ces actions pouvaient en profiter. Et elles en profitaient massivement. Une augmentation de 50% de la valeur des actifs augmente celle des actions par 2,5. Effet de levier. Et on constituait des trusts de trusts de trusts…
  • Mieux, ces trusts croisaient les participations, ce qui augmentait leur valeur.
  • Des personnes s’étaient spécialisées dans la minibulle spéculative : elles investissaient dans certaines sociétés, donnant ainsi le signal de la spéculation, dont elles profitaient, ayant été les premières à investir.
  • Rapidement la valeur du trust est déconnectée de celle de ses participations (qui ne sont pas connues !). On va jusqu’à spéculer sur les compétences de l’équipe de gestion du fonds, supposée faire des miracles.
  • En outre, il est possible que les spéculateurs les plus avertis n’aient pas eu peur d’un retournement du marché : ils pensaient pouvoir le prévoir, et en profiter (short selling). Et l’amplifier.
  • Des bourses se créent partout. Stratégie ? Être peu curieuses de la solidité des entreprises qui s’inscrivent chez elles.
  • Quand la bourse dégringole, l’effet de levier joue à l’envers.

Pistes de réflexion :

  • Le phénomène à l’œuvre est plus subtil que la simple spéculation, il s’agit de chercher un « effet de levier », qui démultiplie, vertigineusement, les gains. En fait, le financier cherche à trouver un véhicule dont il arrive à déconnecter la valeur de celle des actifs qui le sous-tendent. C’est exactement ce qui s’est passé dans le cas des subprimes.
  • L’investisseur professionnel, le dirigeant de l’investisment fund ou du hedge fund, est mieux informé que le reste de la population. Et il a beaucoup plus de moyens qu’elle. Il peut déclencher des mouvements dont il profite. Il peut même profiter des retournements. Il est possible, cependant, que ce soit une illusion. Il est piégé. Mais il a causé la crise.
  • Cette recherche d’effet de levier est incessante dans l’histoire américaine (d’ailleurs, juste avant le Crash, il y avait eu une spéculation du même type sur l’immobilier en Floride). Le danger rode.

Compléments :

  • Ce mécanisme est la négation de l’idée d’Adam Smith selon laquelle, en cherchant son intérêt égoïste, l’homme fait le bonheur collectif.
  • Je me demande si le changement brutal des prix des matières premières n’obéit pas à un mécanisme du type précédent. J’entendais samedi matin que le prix du caoutchouc a été divisé par 2 en 1 mois, le pétrole est passé de 150 à 60$ en peu de temps. Les fluctuations de l’offre et de la demande peuvent-elles expliquer des mouvements aussi amples et soudains ?
  • Short selling : Porsche ruine les hedge funds .

Faut-il dépoussiérer Marx ?

Alain Badiou (De quel réel cette crise est-elle le spectacle ?, LE MONDE.fr 17 octobre 08).

Au spectacle malfaisant du capitalisme, nous opposons le réel des peuples, de l’existence de tous dans le mouvement propre des idées. Le motif d’une émancipation de l’humanité n’a rien perdu de sa puissance. Le mot « communisme », qui a longtemps nommé cette puissance, a certes été avili et prostitué.
Mais, aujourd’hui, sa disparition ne sert que les tenants de l’ordre, que les acteurs fébriles du film catastrophe. Nous allons le ressusciter, dans sa neuve clarté. Qui est aussi son ancienne vertu, quand Marx disait du communisme qu’il « rompait de la façon la plus radicale avec les idées traditionnelles » et qu’il faisait surgir « une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ».

Marx, trahi par ses disciples, source de jouvence à redécouvrir ?

  • Les idées de Marx étaient une variante de la culture ambiante en Allemagne. Rien de très original.
  • C’était un économiste des plus classiques, un disciple obéissant des premiers économistes tels qu’Adam Smith. Comme eux, c’était un effroyable matérialiste, qui ne rêvait que de produire le plus possible. Un amoureux de la Révolution industrielle. Certes la production devait profiter à tous, mais elle n’en était pas moins polluante et à effet de serre, déchets nucléaires et OGM.
  • Il avait appelé sa doctrine « socialisme scientifique ». Elle annonçait la fin de l’histoire. Ce qui n’avait rien de scientifique : la seule chose dont la science semble certaine, c’est que l’avenir est imprévisible. Le scientifique n’avait rien de scientifique, juste un argument d’autorité.

Un homme gavé de l’idéologie de son temps, et manipulateur. C’est cela notre dernier espoir de régénération ?

De la démocratie en Amérique

Ce blog compare fréquemment les USA et la France. Nous nous ressemblons beaucoup. Pas en termes de démocratie.

  • Qu’est-ce que la démocratie en France ? Un Président qui impose. Une majorité qui le suit, mécaniquement. Une opposition qui s’oppose, systématiquement. Et dont l’originalité se limite à quelques idéaux tellement élevés qu’ils en sont incompréhensibles. En dehors de leaders inamovibles, aucune personnalité ne se dégage. Leur caractéristique ? Leur capacité à se hisser dans l’appareil du parti. La volonté de pouvoir, l’effort surhumain nécessaire pour l’obtenir, n’ont pas permis l’émergence d’une pensée : ils en restent à des idées scolaires. La seule qui pense, qui ait une conviction, est l’administration. D’ailleurs, c’est elle qui écrit les lois. Pas étonnant qu’elles soient aussi mal fichues et difficiles à appliquer. S’il faut trouver un régime proche du nôtre, c’est du côté de la Russie ou de la Chine qu’il faut regarder.
  • Aux USA, de nouvelles personnalités émergent à chaque élection, tous les 4 ans. Le moindre élu a une histoire. S’il a rejoint la politique, c’est généralement tardivement, et parce qu’il avait des convictions grosses comme ça. De quoi, parfois, inspirer un scénariste d’Hollywood. Il décide en conscience. Il peut ne pas aller dans la direction de son parti : une coalition républicaine a failli saborder le plan Paulson. Contrairement à la France d’avant guerre, cette démocratie, où chacun peut tout faire rater, marche. Unité nationale dans les grands moments. Et même en dehors : la majorité actuelle est démocrate. Le président Bush semble-t-il en souffrir ?

Montesquieu (De l’esprit des lois) disait que le principe des démocraties était la vertu. USA exemple de vertu ? Chacun y est poussé par son intérêt, mais, quand il le faut, il sait le mettre de côté. Il sait écouter l’autre, même s’il est opposant. Comprendre sa pensée, faire des compromis (dont le nouveau plan Paulson est un modèle)…

Par contraste le Français en est resté au principe de l’honneur monarchique. Il est enfermé dans ses certitudes. Il n’entend rien. Il émet, mais il ne reçoit pas. Seule une vague de fond peut bousculer son autisme. Et encore, elle doit s’être bruyamment annoncée. La barricade et le pavé demeurent les fondements de notre démocratie.

Compléments :

The logic of collective action

Soit des être humains poussés par leur seul intérêt et procédant de manière rationnelle ; supposons qu’ils veuillent acquérir un « bien commun », un bien qui, lorsqu’il est obtenu, profite à tous. Que se passe-t-il ? Voici le problème que pose le livre dont il va être question.

Préliminaire. Qu’est-ce qu’un bien commun : un pont, un salaire élevé pour des employés… il n’y a pas beaucoup de biens qui ne soient pas communs…

Le comportement du groupe d’individus rationnels
Plusieurs situations peuvent se présenter :
  • S’il y a un acteur qui a la capacité de payer le coût (total) nécessaire à l’obtention du bien, il aura tendance à le faire. Du coup, il acquerra une quantité optimale eu égard à ses intérêts. Les autres en profiteront gratuitement. Le faible exploite le fort. Mais la quantité de bien commun obtenue ne sera pas aussi élevée que s’ils avaient coordonné leur action. Par exemple un industriel local fera bâtir une route pour ses camions, mais la route sera étroite et mal entretenue.
  • Un petit groupe aura tendance à acquérir le bien commun. Alors qu’un groupe important ne fera rien : l’action de chacun de ses membres a si peu de conséquence qu’il ne bougera pas. Deuxième conséquence inattendue : la force d’un groupe est fonction inverse de sa taille.
  • Le petit groupe tend à se coordonner d’autant mieux que le bien commun est « exclusif », c’est-à-dire que sa quantité est finie. Si un industriel ne joue pas l’équipe et que ses concurrents tentent de maintenir un prix de vente élevé en ajustant leur production, il finira par occuper la totalité du marché, les autres étant à 0. Dans ces conditions : ils ont tous intérêt à s’observer de près. C’est ainsi que les groupes de pression les plus puissants semblent être les oligopoles industriels. Mais ils ne sont efficaces qu’en ce qui concerne leur activité (par exemple leur pouvoir n’en fait pas nécessairement une menace pour la démocratie).
Comment un grand groupe peut-il être efficace ? Par la contrainte, ou l’incitation. Par exemple l’adhésion à un syndicat peut être obligatoire, ou il peut apporter des bénéfices (assurance…) qu’on ne trouve pas ailleurs.
Commentaires: 
  • Les lois du marché sont naturellement instables. Ce texte signifie qu’il est idiot de penser qu’un marché puisse s’équilibrer naturellement et donner le meilleur des mondes. Soit vous avez un grand nombre de concurrents et ils se massacrent, c’est instable. Soit vous avez peu d’entreprises et elles s’entendent, il n’y a plus de concurrence.
  • L’explication de la lutte des classes ?  Ce que j’ai compris de la Révolution industrielle.
    • Un des actes marquants de la révolution industrielle anglaise a été la suppression des corporations qui protégeaient les artisans. Par ailleurs la société anglaise est individualiste, elle s’est donc retrouvée avec une masse de gens non coordonnés, donc incapables de défendre un quelconque intérêt commun. En face d’eux il y avait un petit nombre de personnes que leur intérêt naturel  poussait dans la même direction, sans besoin d’alliance explicite.
    • Parler de « classes » serait donc faux. Il n’y a pas de réelle appartenance à quoi que ce soit. Un riche peut devenir pauvre, sans être secouru. Un nouveau riche sera accueilli favorablement par ses nouveaux pairs. Ce modèle concentre la richesse entre les mains d’un petit nombre. Dès que ce groupe s’étend trop, il perd tout pouvoir.
Intriguant.
Compléments :
  • OLSON, Mancur, The logic of Collective Action : Public Groups and the Theory of Groups, Harvard University Press, 1971.
  • Cette analyse est complémentaire de celle de Governing the commons, qui explique comment un grand groupe peut contraindre ses membres à coût minimal (auto organisation)
  • Révolution industrielle : THOMPSON, E.P., The Making of the English Working Class, Vintage Books USA, 1966.
  • Adam Smith, dans La Richesse des Nations, penche pour des accords explicites entre concurrents. Ce qui n’en fait pas une classe : aucun d’eux ne sacrifierait son intérêt pour celui de ses partenaires.

Démocratie américaine

Qu’est-ce que la résistance au changement ? dit que beaucoup d’échecs du changement sont liés à une incompréhension. Le mot « démocratie » est, justement, un sujet d’incompréhension. Les Américains ne l’entendent pas de la même façon que nous. Cette note tente la traduction par application de la technique du paradoxe. Le paradoxe montre qu’il y a divergence entre notre logique et celle d’une personne ou d’une organisation.

Étape I – Un paradoxe du comportement américain : une nation agressive

J’associe démocratie à paix. J’ai d’ailleurs toujours vu l’Amérique comme un géant pacifique. Ne nous a-t-il pas sorti de deux guerres, qui ne le concernaient qu’à peine ?… Paradoxe : les nations anglo-saxonnes ont aussi défié des gouvernements qui ne cherchaient pas la bagarre. Exemples :

  • Chine ou Japon (Voyage à Tokyo), deux nations qui vivaient repliées sur elles-mêmes jusqu’à ce qu’une série d’agressions les réveillent.
  • On admet aujourd’hui que l’URSS a eu un comportement défensif (Grand expectations). L’Amérique l’a entraînée dans une course à l’armement.
  • Dans la doctrine néoconservatrice, qui a inspiré George W. Bush, « l’axe du mal » (Irak, Iran, Corée du Nord) doit être éliminé par une « guerre préventive » (voir l’article de Wikipedia anglais sur « néoconservateur »).

En regardant ces exemples, et même celui de la France (Michel Crozier la croit la Chine de l’Europe, pour son immobilisme), on réalise que l’idéal de beaucoup de peuples est de vivre replié sur soi. Il est d’ailleurs tentant de penser que tout ce monde ne réagit agressivement que parce qu’il est agressé. Pourquoi les USA voient-ils des menaces partout ?

Étape II – Trouver un modèle qui explique le paradoxe : démocratie = libre échange

Outil n°1 d’analyse du paradoxe : rechercher les fondations de la « logique » de l’organisation que l’on veut faire changer. Pour une entreprise, on examine la pensée de son fondateur. Pour une nation, il faut trouver des textes qui parlent de ses débuts. La Richesse des Nations d’Adam Smith pourrait être un tel texte. Notamment par rapport à la culture de l’élite marchande anglo-saxonne. Qu’y voit-on ?

  • La Richesse c’est produire de plus en plus de biens matériels (d’où notre obsession pour la « croissance »). L’optimum est obtenu par le marché le plus étendu possible, donc mondial (« globalisation »). La production est alors maximale, parce que la « division des tâches » est maximale. Le moteur du processus est l’intérêt individuel. Le marché utilise cette énergie pour prospérer (main invisible). Il redistribue la richesse produite (égalitairement). C’est une rationalisation du monde du boutiquier.
  • Si la démocratie est l’état qui permet cet optimum, alors, Démocratie = individu libre (qui suit son intérêt personnel) + libre circulation des biens et des personnes = droits du commerçant (homme = commerçant).

Étape III – Notre modèle explique-t-il le paradoxe ?

Pour ce modèle, les pays refermés sur eux-mêmes sont des menaces pour la « démocratie » : ils bloquent l’échange de biens. Ils menacent les droits du commerçant. Dans ces conditions une dictature favorable au commerce peut être amicale (cf. celles de l’Amérique du sud).

Étape IV – Notre modèle explique-t-il l’avenir ?

Un modèle n’est pas juste. Il est utile. Il fait prendre de saines décisions au cours d’un changement. Puisque je ne suis pas engagé dans le changement des USA, mon exemple ne sera jamais plus qu’un exemple. Le mieux que je puisse faire est de regarder du côté de la Chine, qui change. Je soupçonne qu’elle veut rejeter à la mer l’influence occidentale. C’est le nom du changement. Comment s’y prend-elle ? Elle pourrait avoir lu Adam Smith :

  1. Elle s’est ouverte, et joue la règle de l’échange. Elle a éliminé le risque d’agression.
  2. Elle utilise le moteur du système (l’intérêt de l’Américain), pour manipuler l’entreprise américaine et son gouvernement et leur faire servir ses propres intérêts.

L’élite américaine est satisfaite : la Chine s’est ouverte à l’échange. Elle ne peut que devenir « démocratique ».

Compléments :

Nous sommes tous des Américains !

Je me suis longtemps demandé d’où venait le parallélisme entre les modèles Français et Américains (note précédente). Je crois que la réponse c’est l’individualisme et la rationalité.

  • La rationalité signifie que l’on peut identifier ce que Taylor appelait la « seule bonne solution ». C’est-à-dire que l’homme peut prévoir l’avenir, et distinguer le meilleur chemin pour y parvenir. L’organisation bureaucratique, le sommet du progrès suivant Max Weber, en découle : à partir du moment où vous savez où vous allez, il n’y a plus qu’à suivre le plan. La tâche est divisée en sous-tâches, qui sont exécutées par des fonctions spécifiques. La production de masse en résulte naturellement.
  • L’individualisme explique aussi la division du système en classes. Par définition, ce type de société n’est pas solidaire. Chacun fait de son mieux pour lui et les siens. Sans même le faire exprès, les plus « forts » vont donc se réserver le système d’éducation. En en excluant les autres. De ce fait, ils se reproduiront. Les autres seront « non qualifiés ». C’est pour guider ces analphabètes qu’a été créée la procédure taylorienne.

Il n’est donc pas étonnant qu’il se crée des élites qui, dans les deux cas, se pensent coupées du monde (Avenir de la presse et Grande illusion). Mais la nature de l’individualisme est différente si l’on en croit Adam Smith (La Richesse des Nations) et Montesquieu (De l’esprit des lois). Ils parlent de ce qui fait tenir ensemble leur société presque exactement dans les mêmes termes mais avec une différence :

  • Dans un cas, l’homme est mû par son seul intérêt matériel et fait, sans le vouloir, l’intérêt collectif.
  • Dans l’autre, c’est le sens de l’honneur qui a cet effet.

Dangereux Adam Smith

La note précédente me fait penser à Jonathan Story. Jonathan Story est un professeur de l’Insead, spécialiste de prospective internationale. Il y a quelques années il est intervenu au club économie pour nous présenter son dernier livre. Un livre de prospective sur la Chine.

  • L’exposé. Une demi-heure d’un bilan apocalyptique de la situation. Course en avant incontrôlée. Conclusion inattendue : il affirme sa confiance en l’avenir.
  • Pourquoi ? Lisez son livre. Il y utilise la théorie d’Adam Smith selon laquelle c’est en suivant son intérêt égoïste que l’homme fait le bien, sans le vouloir (c’est la « main invisible » du marché qui canalise son énergie dans le bon sens). Conclusion : plus le Chinois est corrompu, plus vite il sera transformé par les lois du marché.
C’est l’exemple même de l’illusion dont parle Eamonn Fingleton et une leçon de changement. L’idéologie fait perdre toute prudence. C’est elle qui explique la faillite de la plupart des changements de l’entreprise, en France notamment. On est tellement sûr d’avoir raison que l’on ne se préoccupe même pas de contrôler le changement. « On n’a pas besoin de lumière, quand on est conduit par le Ciel ».