Le contrat social

Une crise secoue nos certitudes et nous nous demandons où aller. Pourquoi ne pas chercher l’inspiration du côté des principes fondateurs de notre République ? Surprise : non seulement, ils ne semblent pas idiots, mais ils sont incompatibles avec la pensée unique qui s’était imposée ces derniers temps. Ce que dit Rousseau dans Le contrat social :
 
Liberté, Kant et contrat social
 
Rousseau était l’auteur de chevet de Kant, et, effectivement, en termes de raison pratique ils semblent d’accord.
Le problème qu’essaie de résoudre Rousseau est la liberté de l’homme. Qu’est-ce qu’être libre ? C’est ne pas pouvoir être asservi par un autre homme. Comment y parvenir ? Par le « contrat social » : les hommes créent une association, qui, en quelque sorte, va les garantir les uns des autres. « chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout ».
Dorénavant, ils n’obéiront à personne en particulier, mais à la « volonté générale », qui se manifeste par des lois. S’il veut rester libre l’homme doit sauvegarder l’édifice qui garantit sa liberté. Pour cela, il ne doit plus obéir à son instinct, mais utiliser sa raison, afin d’aller dans le sens de l’intérêt social (« consulter sa raison avant d’écouter ses penchants »). La « morale », c’est faire ce que l’on doit pour maintenir la société (« la voix du devoir succédant à l’impulsion physique »).
Rousseau perçoit la société comme un corps humain : « on ne peut offenser un de ses membres sans attaquer le corps ».
La liberté c’est obéir à la loi
 
« République : tout Etat régi par des lois ». Qu’est-ce que la loi ? « quand le peuple statue sur tout le peuple » : une règle qui s’applique à tous, ou, plus exactement, qui traite des problèmes de l’être social, pas de ses constituants.
Tous les peuples ne sont pas propices à l’établissement de lois. Il faut, en particulier, qu’ils soient jeunes. La révolution peut leur redonner la jeunesse, mais une seule fois : « on peut acquérir la liberté ; mais on ne la recouvre pas ».
D’ailleurs, il n’y a pas de forme unique de société : chaque société est un être différent qui obéit, comme le dit Montesquieu, à un principe particulier : « chaque peuple renferme en lui quelque cause qui les ordonne (ses lois) d’une manière particulière et rend sa législation propre à lui seul ».
Organisation de la société
 
Le législateur est au cœur du modèle de Rousseau. C’est lui qui comprend la volonté générale et en déduit des lois que chacun suivra. Mais ces lois n’ont de sens que si elles sont approuvées par l’ensemble du corps social (« on ne peut jamais s’assurer qu’une volonté particulière est conforme à la volonté générale, qu’après l’avoir soumise aux suffrages libres du peuple »).
Le Gouvernement a pour objet d’exécuter la volonté générale, non d’imposer la sienne. C’est « un corps intermédiaire établi entre ses sujets et le souverain (le corps social) pour leur mutuelle correspondance, chargé de l’exécution des lois et du maintien de la liberté, tant civile que politique ».
Point important : la notion de « représentant » contredit le contrat social. Personne ne peut se prévaloir de la volonté générale. (« à l’instant qu’un peuple se donne des représentants, il n’est plus libre ; il n’est plus », « l’idée de représentants est moderne : elle nous vient du gouvernement féodal ».)
Pour Rousseau, la démocratie est quasiment impossible puisqu’elle suppose que tout membre de la société appartienne au gouvernement. Il penche pour une « aristocratie élective » : « c’est l’ordre le meilleur et le plus naturel que les plus sages gouvernent la multitude, quand on est sûr qu’ils la gouvernent pour son profit et non pour le leur ».
Quand à la monarchie : « au lieu de gouverner les sujets pour les rendre heureux, le despotisme les rend misérables pour les gouverner. »
L’égalité est capitale
 
La préoccupation de Rousseau est d’assurer la liberté de l’homme. Pourquoi se préoccupe-t-il d’égalité, alors ? (Ce qui semble stupide à l’Anglo-saxon.) « parce que la liberté ne peut subsister sans elle » : un trop grand déséquilibre de forces ne peut que résulter dans l’asservissement d’une personne par une autre. Ce n’est pas, d’ailleurs, une parfaite égalité, juste le refus d’une inégalité qui aurait des conséquences fâcheuses « quant à la puissance, qu’elle soit au dessous de toute violence et ne s’exerce jamais qu’en vertu du rang et des lois, et quant à la richesse, que nul citoyen ne soit assez opulent pour pouvoir en acheter un autre ».
Elle est essentielle, et il n’y a que la loi qui puisse la défendre : « c’est précisément parce que la force des choses tend toujours à détruire l’égalité que la force de la législation doit toujours tendre à la maintenir ».
Utile propriété
 
Rousseau a une vision pragmatique de la propriété : « dans les faits, les lois sont toujours utiles à ceux qui possèdent et nuisibles à ceux qui n’ont rien : d’où il suit que l’état social n’est avantageux aux hommes qu’autant qu’ils ont tous quelque chose et qu’aucun d’eux n’a rien de trop ». Mais c’est une propriété mesurée et qui doit être méritée : « qu’on en prenne possession (…) par le travail et la culture, seul signe de propriété qui au défaut de titre juridique doive être respecté d’autrui » « les possesseurs étant considérés comme dépositaires du bien public ».
L’ennemi de la liberté : la volonté particulière
 
Ce sont les intérêts particuliers qui conspirent contre le contrat social. Tôt ou tard, l’égoïsme aura le dessus, le gouvernement, par exemple, fera passer son intérêt, myope, avant celui de la collectivité, et la société se dissoudra, et avec elle la liberté. « comme la volonté particulière agit sans cesse contre la volonté générale, ainsi le gouvernement fait un effort continuel contre la Souveraineté ». « Il doit arriver tôt ou tard que le Prince (le gouvernement) opprime enfin le Souverain (le corps social) et rompe le traité Social. »
Facteur favorable : perte d’intérêt du peuple pour la chose publique : « sitôt que le service public cesse d’être la principale affaire des citoyens et qu’ils aiment mieux servir de leur bourse que de leur personne (= déléguer à d’autres les affaires de l’Etat), l’Etat est déjà près de sa ruine » ; « donnez de l’argent et bientôt vous aurez des fers ».
Les sociétés les plus durables sont celles dont la constitution a été la mieux construite. En particulier, « l’art du législateur est de savoir fixer le point où la force et la volonté du gouvernement (…) se combinent dans le rapport le plus avantageux à l’Etat »
Antithèse de la pensée économique dominante
 
Ce que je comprends, en lisant ce texte, c’est que la société des Lumières a joué le rôle que Rousseau prête au législateur : elle a créé les lois que nous suivons, inconsciemment. Et c’est parce que nous les suivons sans les comprendre qu’il est aussi facile de les détourner. En fait, le plus surprenant est la façon dont ces fondements ont été attaqués. Ils l’ont été sournoisement, sans le grand débat qui avait précédé la Révolution. On nous a dit : il y a des gens qui créent des richesses et qui méritent d’être extraordinairement récompensés, il faut obéir à la science économique, etc. Simple bon sens, non ? Non : la prétendue science part du principe que chaque homme doit être guidé par son appétit (Adam Smith) et loue l’inégalité. Alors, n’était-il pas prévisible qu’elle donne les résultats prévus par Rousseau, c’est-à-dire l’apparition de classes de proscrits, la disparition, au moins pour eux, de la liberté ? L’Anglo-saxon répondrait que l’histoire a montré la fausseté de tout autre modèle que le sien. Faux : le modèle soviétique n’est pas celui de Rousseau. Pour ce dernier, l’individu n’obéit à aucun autre individu : il obéit à la volonté du groupe, comme un automobiliste sur une route.
D’ailleurs, même si Rousseau avait tort et l’économie raison, pourquoi n’avoir pas fait comme nos ancêtres : placé le débat sur la place publique ? Un changement de constitution ne méritait-il pas une discussion ?
Et si c’était la faute à Rousseau ? Il estime que l’on ne peut pas s’adresser à tout le monde par la raison, d’où l’utilité de la religion, qui serait donc (comme chez Durkheim) la voix de la « volonté générale ». Mais, n’est-ce pas parce que nous avons trop cru et pas assez réfléchi que nous en sommes où nous sommes aujourd’hui ? Ne serait-il pas bien d’apprendre aux prochaines générations à penser, pour qu’elles ne retombent pas dans nos errements ?
Compléments :

700

100 billets de plus, qu’ai-je à déclarer de nouveau ?

Ce blog est un changement que ma vie n’a toujours pas absorbé.
Il est difficile d’écrire régulièrement des billets, parce qu’ils correspondent à un état créatif qui n’est pas naturel. Je dois me mettre en état d’écrire. Petit à petit les paradoxes de mon environnement m’assaillent, je m’indigne… De là viennent des idées qui se nourrissent les unes des autres. Ce blog illustrerait-il à la fois ce que je n’ai jamais su faire (passer d’un sujet à un autre, de l’action à la réflexion), et ce qui est ma vie ?
Je la définis par trois animaux : le dauphin, qui passe de l’air à l’eau (ce qui m’est désagréable), fonctionnement sain de mon existence ? ; l’autruche, le refus de voir ce qui devrait me forcer à réfléchir ; l’albatros, ne plus avoir qu’un sujet d’intérêt (enseigner à plein temps, diriger une entreprise ou être un consultant ordinaire), idéal utopique, bonheur végétatif qui me tente parfois avec la séduction de l’Alzheimer précoce.
Je semble régulièrement passer par ces trois états : une confiance aveugle en celui qui est en face de moi, une envie paresseuse de croire aux « valeurs officielles » du monde qui m’entoure ; puis un doute désagréable et obligation d’allumer mon intellect ; effort qui débouche sur une conclusion diamétralement opposée à mon point de vue de départ ; ce qui conduit à une transformation de la situation initiale. La pression baisse, cela devient insupportable?, je pars.
J’illustre le mythe de Sisyphe vu par Camus : je suis toujours le même cycle ; mais je dois éprouver du plaisir à le parcourir.
Compléments :
  • Sur les valeurs officielles : Nouvelle économie.
  • C’est probablement parce que j’ai autant de mal à penser, que toute ma carrière a consisté à construire autour de moi des mécanismes qui permettent aux organisations de devenir efficaces. C’est-à-dire de résoudre leurs problèmes sans mon aide, de m’éviter d’avoir à réfléchir. La substance de mes livres : construire « l’ordinateur social » qui permettra à l’organisation de trouver « l’effet de levier » qui la transformera. Comme Adam Smith et Marx, j’espère que mon idéologie fondatrice est approuvée par la science…

La fin de la mondialisation

Il y a quelques années, la mondialisation allait de soi. C’était la marche de l’Histoire. Aujourd’hui on en doute.

Fin d’une émission de France Inter, qui parle de Joseph Stiglitz. J’entends dire que l’avenir n’est peut-être plus à la globalisation, mais à des blocs comme l’Europe, L’Amérique du sud, échangeant entre eux avec mesure… Décidément, c’est une idée qui est dans l’air (Moutons de Panurge)…

Est-elle inattendue ? Contrairement à ce que nous serinait la pensée unique, la globalisation n’a rien de neuf. Elle est au centre de l’œuvre d’Adam Smith, en 1776. Immédiatement la pensée allemande s’insurge, estime que la globalisation est utopique, à court terme, et dresse la théorie du protectionnisme, qui permet à chaque nation de développer ses industries propres jusqu’à ce qu’elles soient assez fortes pour affronter la concurrence internationale. Un premier épisode de globalisation réelle survient au 19ème siècle et s’achève par la première guerre mondiale, ou par la crise des années 30, selon les sources. Bref, « globalisation » n’est qu’un aspect d’un discours idéologique qui revient périodiquement.

La bourse de Londres affirme « My word is my bond ». Tout est dit, il ne peut y avoir d’affaires sans confiance. Or, la confiance dépasse difficilement les frontières des nations. Comme le découvrent aujourd’hui les Japonais, être trop dépendants de l’étranger est dangereux.

Compléments :

  • SMITH, Adam, KRUEGER, Alan B, CANNAN, Edwin, The Wealth of Nations: Adam Smith ; Introduction by Alan B. Krueger ; Edited, With Notes and Marginal Summary, by Edwin Cannan, Bantam Classics, 2003.
  • LIST, Friedrich, Système national d’économie politique, Gallimard, 1998.

Born to be good

« Nos capacités pour la vertu et la coopération et notre sens moral son vieux, en termes d’évolution » (Forget Survival of the Fittest: It Is Kindness That Counts).

L’homme serait physiologiquement équipé pour l’altruisme (« Nos recherches et celles d’autres scientifiques suggèrent que le nerf vague pourrait être un système physiologique qui encourage l’attention aux autres et l’altruisme »), et s’y livrer serait même bon pour sa santé.

Surprenant. Les gens de pouvoir n’ont de respect que pour l’économiste dont la science repose depuis ses origines sur l’idée que l’homme est poussé par son intérêt égoïste, qu’il cherche à maximiser son profit.

J’imagine qu’Adam Smith et ses successeurs ont dû tirer cette théorie de l’observation du milieu commerçant qui les entourait. Peut-être qu’être dénué d’altruisme dans une société altruiste vous ouvre les plus belles perspectives de carrière ? Mais que lorsque vous et vos pairs prenaient les rênes du monde, la crise est inévitable ?  

Compléments :

Sémiotique de la crise

Le professeur Jean-François Marcotorchino m’envoie une analyse sémiotique du discours actuel sur la crise. Par Jean Maxence Granier. Question : où se situe le mien ?

Une modélisation en 4 cases

  1. A Crise = accident. Issue : on revient à la situation antérieure à la crise (2007).
  2. B Crise = folie passagère. Issue : retour à un capitalisme sain.
  3. C Crise = mutation. Issue : un capitalisme repensé.
  4. D Crise = rupture. Issue : autre chose que le capitalisme, voire le chaos.

Maintenant, à moi de parler.

Les mécanismes du changement

Pas tout à fait d’accord avec les 4 cases. Mon opinion s’est construite sur mon expérience des transformations d’entreprise à laquelle j’ai essayé de donner une portée un peu plus universelle, en cherchant à y raccorder ce que la science avait dit sur le sujet. J’ai trouvé un assez grand accord entre science et expérience.

Pour moi l’évolution est irréversible. Certes, je dis souvent que l’entreprise tend à l’homéostasie (A), mais s’il est vrai que les changements de l’entreprise échouent la plupart du temps, il en reste toujours des traces. Une sorte de handicap rémanent qu’il a fallu compenser par un gain de productivité.  Le changement qui réussit me semble assez bien modélisé par l’ethnologie (cf. Schein, Lewin…) : il joue sur la culture de l’entreprise, en mettant plus ou moins en avant certaines de ses valeurs préexistantes (hypothèses fondamentales). Ce qui est cohérent avec B. Cependant, il me semble qu’il s’agit d’une réinterprétation du code de loi de l’entreprise, avec ajout de codicilles (C). Le passage en force peut conduire à une destruction du système (D). Exemple : gains de productivité de l’entreprise qui la privent de son savoir faire, des réformes post 68 qui ont détruit l’ascenseur social ou les syndicats… Mais le système garde toujours un lien avec le précédent. La pensée moderne se reconnaît dans la pensée grecque ou dans la pensée chinoise des origines. La révolution française n’a pas touché aux structures fondamentales de la société française (cf. Tocqueville).

L’effet de serre illustre différemment ces idées. Pendant des siècles l’humanité a accumulé des cochonneries dans son écosystème, sans conséquence apparente. Les mécanismes d’autorégulation avaient le dessus. Jusqu’à franchissement d’un seuil. On entre, après une transition, dans un autre mode de régulation. Cependant, si elle survit, l’humanité continuera à s’appuyer sur certaines des recettes qui ont fait son succès.

Ma lecture de la crise

  • Nous sommes passés d’une phase de capitalisme dirigiste (après guerre), à une phase ultralibérale (80 – 2000). La première était caractérisée par un contrôle du marché quasi-total par une technostructure qui dirigeait des états keynésiens puissants et de grandes entreprises planificatrices. La seconde a vu la dislocation de l’état et des entreprises au profit d’une classe de managers financiers apatrides, dirigeants d’entreprise ou d’organismes financiers, qui s’appuyaient sur la doctrine de la liberté totale des marchés.  
  • À cela s’est ajoutée la « mondialisation ». Dorénavant l’ensemble de la planète semble obéir aux mêmes règles du jeu capitaliste. Les nouveaux joueurs ont-ils contribués à l’achèvement des phases précédentes ? En favorisant la déstabilisation de l’édifice planifié (offensive japonaise, crise pétrolière des années 70 / 80), ou en accélérant la débâcle de l’ultralibéralisme (en encourageant sa tendance naturelle à la spéculation) ?
  • Globalement le monde me semble chercher un équilibre entre la liberté qui est due à l’homme (libéralisme) et la nécessaire solidarité humaine, le fait que l’homme est un animal social. L’histoire récente de l’humanité oscillerait entre le Charybde d’un individu qui nierait son appartenance sociale, et le Scylla du refus de l’individualité. La prochaine étape de la sinusoïde est probablement un accroissement de la dimension sociale. L’amplitude de la sinusoïde pourrait s’affaiblir ? C’est ce que j’espère.
  • Par définition, la vie épuise les ressources qui lui sont nécessaires. Elle est obligée périodiquement de s’adapter (Darwin). Mais le capitalisme a vraisemblablement poussé ce mouvement à l’extrême. Son principe fondamental (Adam Smith) est la croissance de la production d’une année sur l’autre. Une croissance exponentielle, qui explique peut-être la fréquence des crises que nous subissons. Peut-on éviter d’être brutalisés aussi souvent et aussi méchamment ? N’y a-t-il pas un risque que le capitalisme amène, en marche accélérée, l’individu aux limites de sa capacité d’adaptation ? Il me semble qu’en passant du matériel (le modèle de Smith) à l’immatériel (la valorisation du service que la société nous rend depuis la nuit des temps), le capitalisme pourrait, sans apparemment se renier, trouver une voie plus durable, réinventer le passé.

Compléments :

Sarkozy imite Bush ?

On n’a pas besoin de lumière, quand on est conduit par le Ciel.

Nicolas Sarkozy aurait-il emprunté la piste de George Bush ?

L’histoire américaine de ces dernières années semble assez mal connue en France. Il y eut d’abord la Nouvelle économie, dans les années 90, sorte de millénarisme : l’économie de marché avait gagné le monde, plus de crise, une croissance comme on n’en a jamais vu. Enron en prophète : il faut installer le marché au sein même des entreprises. D’ailleurs, grâce à Internet, elles sont devenues inutiles, elles vont disparaître. Il n’y aura plus qu’un marché et qu’une offre atomisés. Et une petite élite pour en tirer les ficelles. Éclatement de la bulle Internet. Violente réaction de la population : mort aux escrocs ! Les dirigeants d’Enron et de Worldcom sont condamnés à un quart de siècle de prison. George Bush, candidat de la morale, est réélu triomphalement. Triste diagnostic : George Bush est le pyromane en chef ! Pour éviter une crise, l’État américain regonfle la bulle et les Neocon triomphants redonnent un lustre nouveau à l’idéologie de la nouvelle économie. C’est notre crise, « the big one ». Cette fois-ci l’élite économique anglo-saxonne doute.

Je n’ai pas une grande connaissance de Nicolas Sarkozy, mais ce que l’on en dit fait apparaître un possible scénario d’interprétation de sa logique. Je vais donc lui faire un procès d’intentions.

Je suis frappé par le flou de son programme. Il est possible qu’il ne soit pas flou à dessein, mais que son moteur soit « travailler plus pour gagner plus », qu’il cherche à installer une sorte d’économie de marché basée sur la concurrence, qui amène miraculeusement, sans avoir rien à faire, au bonheur éternel. C’est ce que  pensait Adam Smith (« main invisible »), ce que croit toujours la plupart des économistes et des scientifiques du management (tous enfants de Smith), et les néoconservateurs.

Si c’est le cas il y a peu de chances qu’il ait renoncé à cette idée : elle est peut-être sienne depuis ses origines ; il est difficile de changer, quand on n’a pas d’idée de rechange (« anxiété d’apprentissage ») ; et contrairement aux Anglo-saxons il n’a pas été frappé en pleine face par l’échec de ses convictions. Au contraire, le modèle français semble réussir (La France comme modèle ?). 

Le danger n’est pas là. Il est dans le déficit de l’économie française. Un article du Monde disait que les dernières mesures annoncées étaient une « concession sociale à la dureté des temps ». C’est exactement cela dont nous n’avons pas besoin : de concessions. Le consensus mondial veut une relance massive. Or, la France n’a pas besoin d’être encouragée au manque de rigueur. Or, entre deux mesures d’effets équivalents, il peut avoir des conséquences à long terme extrêmement divergentes. Le micro crédit de Mohamed Yunus fait des miracles, alors que les énormes fonds de la Guerre à la pauvreté des gouvernements américains d’après guerre se sont perdus dans les sables. S’il faut une relance, ses effets doivent être étudiés avec soin, et sa mise en oeuvre contrôlée. Pas un chèque en blanc.

Parce que George Bush croyait proche une ère de béatitude, il a accumulé sans inquiétude d’énormes déficits. Des déchets radioactifs dont il n’est pas certain qu’ils n’ont pas définitivement hypothéqué l’avenir du pays. C’est ça l’idéologie : la foi remplace la pensée. Pour nous ses conséquences seraient d’autant plus graves qu’il y a peu de chances qu’un Obama succède à un Bush : en France un idéologue en cache un autre. Martine Aubry semble en être restée aux luttes sociales du début du siècle, son credo ? Avancée sociale = réduction du temps de travail.

Compléments :

Accélérons le trafic : moins de rues, 0 signalisation

Les paradoxes de la route :

  • L’automobiliste étant égoïste, il cherche à aller le plus vite possible, sans s’intéresser aux autres. Tout le monde faisant pareil, il en résulte des bouchons (ce comportement lui ferait perdre 30% de son temps de parcours). Étrangement, éliminer des options (des routes) permet d’accélérer le trafic.
  • Supprimer les signalisations et voitures, cyclistes et piétons sur la même route : force tout le monde à faire attention. La circulation s’améliore. (Une technique utilisée en Europe du nord.)

L’homme laissé à lui-même est peu efficace, il a inventé la société pour le guider. Confirme la théorie de la rationalité limitée d’Herbert Simon, infirme la « main invisible » d’Adam Smith ?

  • SIMON, Herbert A., Administrative Behavior, Free Press, 4ème edition, 1997.
  • GROSSACK, Irvin M., Adam Smith : His Times and Work, Business Horizons, Août 1976

À vendre, pays pauvre

Article que m’expédie Dominique Delmas. On y dit que les pays riches (Chine, Corée du Sud, Pays du Golfe), qui n’ont pas de les terres pour nourrir leurs populations, achètent celles des pays pauvres, qui n’ont pas plus les moyens de nourrir les leurs.

Nouvelle forme de colonialisme : la Corée achète ainsi la moitié des terres arables de Madagascar ! (J’ai entendu un Malgache dire, sur RFI, que la Corée ne paierait même pas d’impôts !)

Ces terres sont payées. Ce sont les lois du marché, non ? Ce sont celles de l’offre et de la demande.

On ne pouvait pas rêver de démonstration plus claire de ce qu’elles permettent aux riches d’exproprier les pauvres !

D’où une question : voulons-nous subir les lois du marché, suivant la doctrine fondatrice de l’économie moderne (cf. la Main invisible d’Adam Smith), ou mettre le marché au service de l’humanité ?

Plus exactement, ne serait-il pas judicieux que nous cherchions à maîtriser les effets dévastateurs du marché, avant que ceux qui en sont victimes ne nous fassent payer leur mécontentement ?

GROSSACK, Irvin M., Adam Smith : His Times and Work, Business Horizons, Août 1976.

Rendons efficace l’intellectuel engagé

L’intellectuel engagé du billet précédent a sûrement une utilité. Depuis Montesquieu et Adam Smith on soupçonne que du mal peut naître le bien. Il en est de même de l’hypocrisie.

L’hypocrite fait la promotion de valeurs sociales importantes. Son tort est de ne pas savoir les appliquer lui-même, ou de s’en servir pour sa plus grande gloire. Les médecins de Molière ont fait une grande publicité à la science. Et, probablement, les économistes et les professeurs de management modernes pavent la voie à une honnête science de la société et des organisations.

Des techniques conseillées à l’artiste engagé :

  • Le feedback négatif est la technique qu’il emploie. Il nous dit que nous faisons le mal. Il veut faire croitre notre « anxiété de survie ». Les psychologues désapprouvent la méthode, parce qu’elle nous met échec et mat : si nous faisons le mal, c’est parce que nous ne savons pas faire autrement (anxiété d’apprentissage). Ce que les Chinois font au Tibet est mal, mais probablement ils ne voient pas d’autre solution pour éviter la dislocation de leur pays. Pour l’homme isolé, le feedback négatif a un rôle dévastateur. Généralement, il essaie d’y échapper en le niant (si je suis nul en maths, c’est parce que l’école ne sert à rien). Le feedback négatif est alors dangereusement contreproductif.
  • Exception : la « tête de lard ». Dans ce cas, le changement ne démarre pas faute d’anxiété de survie, de remise en cause. L’individu croit être dans le bien.
  • Donc, avant d’utiliser le feedback négatif, il faut se demander si celui à qui on veut l’appliquer est victime d’une trop faible anxiété de survie (et le traitement est approprié), ou d’une trop forte anxiété d’apprentissage (et il est contreproductif).
  • Dans ce dernier cas, le feedback positif est de rigueur. Il attire l’attention de la personne qui a besoin de se réformer sur ce qu’elle a fait de bien récemment, et qui, si elle l’appliquait ici résoudrait élégamment la question. L’homme a beaucoup de mal à évoluer, par contre il sait généraliser un comportement qu’il emploie déjà avec succès dans un cas particulier.

Compléments :

  • Le rôle bénéfique de l’hypocrisie a fait l’objet de nombreuses recherches modernes. Exemple : étude sur les sciences du management : MARCH, James G., SUTTON, Robert I., Organizational Performance as a Dependent Variable, Organization Science, Novembre-Décembre 1997. Voir aussi les travaux de Nils Brunsson.
  • Une application possible pour les techniques de feedback : Bernard Kouchner et les droits de l’homme.
  • Les techniques de feedback se trouvent dans : SCHEIN, Edgar, Process Consultation Revisited: Building the Helping Relationship, Prentice Hall, 1999. (Et dans mon livre Transformer les organisations.)
  • Anxiétés et changement : Serge Delwasse et résistance au changement.

Le retour du Colbertisme ?

L’idéologie de l’élite économique mondiale semble avoir connu une transformation aussi brutale que radicale.

Les élites américaines ont cru à un système de libre échange dont elles tireraient les ficelles. Elles ont détruit l’industrie de leur pays. Erreur ? 1) Comme le pensait Adam Smith, le libre échange ne peut pas survivre au mercantilisme (de la Chine, dans notre cas) 2) pour pouvoir échanger, il faut avoir quelque chose à vendre, une industrie pour le produire 3) l’élite se pensait au dessus des nations, elle avait tort.

Les politiques occidentales semblent maintenant repartir vers un protectionnisme déterminé. Les pays en développement pourraient découvrir qu’ils ont à réinventer leurs stratégies s’ils ne veulent pas vivre des moments difficiles.

Sur le mercantilisme moderne : Global imbalances threaten the survival of liberal trade.
Sur les élites américaines : Grande illusion.
Soyons anticycliques