La corne du bélier

Dix-septième siècle. Une communauté juive de Pologne se convainc que le messie est arrivé. Mais lorsque le jour du transport vers la terre promise survient, rien ne se passe. Histoire d’une hystérie collective comme le dit la quatrième de couverture ?

Ne serait-ce pas plutôt un exercice de style ? Car le tour de force du livre est qu’il fait entendre la langue du peuple, de ses lettrés et des récits fantastiques… Ou plutôt une tentative de nous faire entrer dans une communauté de Juifs polonais du 17ème siècle ? De nous faire vivre leur existence, leurs craintes et leurs espoirs ? Et ce d’autant que le livre a été écrit en Yiddish et que l’essentiel de sa saveur a dû être perdu par la traduction. Une déclaration d’amour à un petit peuple disparu ? Le bonheur n’est ni dans la raison, ni au paradis ?

Nouvelles d'Isaac Bashevis Singer

Une sélection de nouvelles d’Isaac Bashevis Singer, qui semble en avoir écrit beaucoup. 

Cela commence par une introduction par laquelle l’auteur explique son génie. L’art de la nouvelle est de parvenir en quelques pages à raconter toute une vie. Et c’est remarquablement bien réussi. C’est simple et élégant. Bien que l’inspiration me semble faiblir en fin d’ouvrage. 

Les meilleures nouvelles, selon moi, parlent de la vie des communautés juives au début du 20ème siècle, à la campagne en Pologne. Elles sont pleines de dibuks, d’esprits frondeurs, qui ont échoué aux portes de l’enfer et qui prennent possession des individus, et d’érudits qui s’interrogent sur leur croyance, jusqu’à l’hérésie. Car on peut faire justifier beaucoup de choses aux textes religieux. Les autres nouvelles, suivant le parcours de l’auteur, parlent d’intellectuels à Varsovie, puis aux USA. Partout où l’on aille, il n’y a que des Juifs. 

Les nouvelles américaines ont l’auteur pour héros ou quelqu’un qui lui ressemble comme un frère. Un auteur qui écrit en Yiddish, dont les lecteurs raffolent des histoires, et auquel aucune femme ne résiste. 

Au fond de ce livre il y a peut-être quelque-chose de commun avec ce blog. Un étonnement devant une vie qui ne semble pas obéir à la raison. Ce qui en fait l’intérêt. 

Hegel, par un nul

Même les spécialistes de Hegel trouvent une grande partie de ses propos incompréhensible. Voilà qui devrait fournir un sujet d’étude au savant : pourquoi écrit-on de manière incompréhensible ?  Mais, il se pourrait qu’il ait, simplement, voulu montrer que son petit confort pépère de bourgeois de province était l’aboutissement de l’histoire. Et même qu’ayant été le premier à découvrir cette vérité éternelle, il était le premier homme digne de ce nom. Ses élèves « de gauche » ont pensé que la montagne avait accouché d’une souris.

Le meilleur moyen de rendre Hegel compréhensible est de le replonger dans son temps. Il cherchait une solution aux problèmes de l’époque, c’est tout. Hegel et Kant, c’est un peu Spinoza et Descartes. Cette fois aussi, il y a un grand mouvement d’enthousiasme collectif. On pense que l’on émerge des ténèbres, que Kant a trouvé le fin mot de l’histoire. Puis, le temps passant, qu’il a raté l’essentiel. Kant sépare la raison de la passion, et explique que l’on ne peut pas aller comprendre la nature « de l’intérieur ». Pour les contemporains de Hegel, c’est inacceptable.

Hegel voit l’histoire de l’humanité comme un éveil. L’humanité va de la passivité bovine à la liberté. Cette liberté est une liberté de l’erreur, de la contrainte, des pulsions, des coutumes… de tout ce qui fait que l’on ne peut penser correctement. L’homme se libère grâce à la raison, qui lui fait découvrir la « vérité absolue », que Kant pensait inaccessible. Mais la raison ne peut s’exercer que si la société ne l’entrave pas par ses erreurs. Le processus de progrès est donc collectif. La société finale, l’Etat, matérialise le droit naturel, universel, le droit rationnel. Et la première erreur dont la société doit se débarrasser, c’est la croyance que l’individu est autonome, alors qu’il n’est qu’une partie d’un tout, d’un « esprit » collectif. L’homme doit comprendre que les idéaux qu’il croit hors d’atteinte sont, en fait, en lui (au sens collectif, non individuel). Hegel se dit « idéaliste absolu » : il n’y a pas de matière, que des idées, et notre esprit en est une partie. La vérité absolue, c’est l’esprit prenant conscience de lui-même.

Contrairement à ce qu’ont cru la Révolution et Kant, on ne peut pas créer un monde rationnel de rien, dit-il, cela aboutit à la Terreur. La liberté doit émerger par étapes successives, qui suivent un mécanisme « dialectique » : chaque phase finit en contradiction, qui produit un opposé, etc. Jusqu’à convergence vers la vérité absolue, liberté, etc. Ce mécanisme est illustré par l’histoire et la succession des civilisations, mais aussi par les étapes qui permettent à l’esprit humain de prendre conscience de lui-même. Le changement est le propre de ce processus d’éveil. L’homme se découvre en changeant le monde. (Autrement dit, la recherche de la vérité ne passe pas par la transcendance, comme dans la religion, ni par l’introspection, mais par la mise au jour de l’âme commune, par un effort collectif.)

Notes du lecteur
La force de Hegel est que son modèle correspond de manière troublante à la réalité, et qu’il est non « falsifiable ». Car, selon la pratique du philosophe, les termes ne sont pas définis. En conséquence, comme l’a fait Hegel, on peut dire que, puisque nous sommes à la fin de l’histoire, nous sommes rationnels. Et donc que la définition de « raison » est ce que nous sommes. Surtout, Hegel aurait vu juste si nous parvenions à construire une société dans laquelle l’individu peut immédiatement satisfaire ses besoins, comme il sait où trouver ce dont il a besoin dans sa maison. (Ce qui correspond à la définition de la « rationalité limitée », plutôt qu’à celle de « rationalité » – omniscience.)

En tout cas, l’oeuvre qui croyait justifier le statu quo a peut-être provoqué les pires cataclysmes. Ce qui, au fond, est compatible avec ses prévisions…

Karl Marx

SINGER, Peter, Marx, a very short introduction, Oxford University Press, 2000, semble dire que l’œuvre de Marx s’explique simplement.

Elle est bâtie sur celle de Hegel, qui voit l’histoire comme la découverte par l’homme que son esprit fait partie d’un esprit universel. Tant qu’il ne le sait pas il se heurte à ses semblables, qu’il croit différents de lui, ce qui limite ses possibilités et sa liberté. Le jour où il comprendra son erreur, il sera libre et efficace, en faisant ce dont il a envie, il fera le bien commun.
Puis arrivent Bauer et Feuerbach. Reprenant le même type de raisonnement, ils expliquent que l’homme a affublé Dieu de ses talents, de ce fait s’en privant, se les aliénant. Il faut se débarrasser de Dieu, du coup l’homme retrouvera ce qu’il a donné à la religion.
Marx fait de même mais avec l’économie. Le propre de l’homme c’est de produire. Or, le système productif aliène la production de l’homme qui en devient esclave. Il semble aussi prendre l’argument de Hegel à l’envers : ce ne sont pas les idées, l’esprit, qui guident l’homme, mais la production qui forme l’esprit. Mais la marche de l’histoire est la même chez Marx que chez Hegel : le capitalisme produit la division des tâches, qui fait que l’homme perd de vue l’unité de sa production ; or tout système productif est dépassé par sa propre logique qui crée un autre système ; jusqu’à ce que l’homme voit clair, c’est le « communisme ». Il n’est plus esclave de la production ; fin de la division des tâches, l’homme travaille comme il l’entend ; non seulement il y gagne sa vie, mais encore il fait le bien commun.
Si cette interprétation est correcte, l’analyse que fait Marx du capitalisme et de ses maux est d’une importance secondaire. Elle cherche seulement à montrer que l’on est bien dans le mouvement qu’il prévoit. De même, il ne sert à rien de décrire ce qu’est le communisme (ce que ne fait pas Marx), puisque c’est un aboutissement nécessaire. C’est une sorte de démonstration mathématique, par laquelle on prouve qu’il existe une solution unique, sans pour autant dire laquelle.
Compléments

Post mortem 2.0

Que reste-t-il du Web 2.0 ? Gros renouvellement du tissu économique ?

Google a l’air d’avoir été une réussite (Google, Microsoft et Olivier Ezratty), un renouvellement de la publicité. Il me semble que Wikipedia et l’avancée de l’open source sont un succès. Pour ce dernier, c’est le retour au professionnalisme en informatique. (Enfin des logiciels de qualité!) Pour le reste, je ne vois pas le chiffre d’affaires.

C’est maigre. Les dégâts qui en ont résulté ne le sont pas. Les médias sont à l’article de la mort, l’industrie de la musique aussi, j’imagine que l’industrie du dictionnaire doit faire pâle figure (qu’en est-il de l’édition ?), et que va-t-il arriver au logiciel ?…

La « destruction créatrice » de l’innovation a beaucoup plus détruit que créé ?

Je soupçonne que l’innovation n’est pas où on la croit. Elle n’a rien à voir avec Internet. Mais elle est géniale. Dans les années 90 une idée germe : les applications Internet devaient être gratuites, une fois que le client serait devenu accro, on pourrait l’essorer, la valeur de l’entreprise était donc une proportion de la fortune de ses clients (c’était le modèle de « l’infomédiaire »).

Pour la première fois les investisseurs subventionnaient massivement des idées qui n’avaient pas fait leurs preuves. La profession financière a probablement compris qu’elle avait trouvé le moyen d’exploiter ses descendants. Tant que les investisseurs se vendaient les uns aux autres les start up, ils s’enrichissaient. Le propriétaire des sociétés au moment de l’éclatement de la bulle paierait la note.

Ça n’aurait peut-être pas réussi sans un prix zéro : les acteurs traditionnels ont été désertés par leurs clients, ceux-ci se ruant sur les nouveaux arrivés, qui mettaient alors en avant leur énorme « clientèle » pour attirer l’investisseur.

Dernier ingrédient, le manager. C’est parce que le capitalisme moderne tend à exproprier l’entrepreneur que ses entreprises ne sont dirigées que par des gestionnaires. Ceux-ci ne connaissant pas leur métier sont incapables de résister à une attaque. D’ailleurs, ils sont partis dans une course en avant qui a accéléré le phénomène. Ils ont réduit prix et coûts au lieu de mettre en avant leurs atouts uniques, et de se repositionner.

C’est préoccupant pour l’avenir. Si l’on veut redresser les industries sinistrées autrement que par l’Etat (solution peu satisfaisante en termes d’innovation), il faut des entrepreneurs. Or, ils ont besoin d’un espoir de gain. Or, les marchés qui ont été touchés par Internet n’ont plus l’habitude de payer, et les acteurs qui s’y trouvent sont subventionnés directement (Wikipedia : donations) ou indirectement (open source)…

Compléments :

Hegel pour les nuls

J’ai trouvé un petit texte sur Hegel facile à lire (SINGER, Peter, Hegel: A Very Short Introduction, Oxford University Press, 2001). Hegel est généralement vu comme incompréhensible. Le résumer n’a pas dû arranger la chose. J’ajoute ma couche d’incompréhension. Voici ce que j’en tire :

La liberté c’est, pour l’individu, de choisir son chemin grâce à la raison, non de suivre des règles qui lui sont imposées sans qu’il les comprenne. Le développement de la raison individuelle va de pair avec celui de la société, qui devient rationnelle. C’est ainsi qu’il n’y a pas de heurt entre l’individu et la société : l’individu suit sa raison, et la société n’est que raison. Ils ne peuvent que s’entendre. L’état (prussien) est la matérialisation de cette rationalité. La Révolution française a cru qu’elle pouvait faire naître de rien un monde rationnel. Elle a échoué. En fait, le processus vers la raison est itératif : il part de l’état du monde tel que l’a construit l’humanité non rationnelle et l’améliore. (Une analyse plus complète.)

Quelques réflexions :

  • Je retrouve dans ce texte un des thèmes fondamentaux de Max Weber : la rationalisation de la société. La caractéristique de la société capitaliste. Cette rationalité, prise au pied de la lettre, conduit à une organisation nécessairement bureaucratique.
  • Je me demande aussi si l’on ne doit pas y voir le thème de la Grande Transformation de Karl Polanyi. Pour lui l’histoire récente de la société (notamment ses conflits) s’explique par le choc entre l’idée abstraite d’économie de marché, qui assimile (notamment) l’homme à une marchandise, et les réalités de la société (et de la nature). Par essais et erreurs le besoin de liberté individuelle et les contraintes sociales auxquelles la nature le soumet cherchent à s’entendre. Hegel pensait que les assauts de l’individualisme débridé, de l’homme se croyant libre de la nature, s’étaient arrêtés à la Révolution française. Polanyi a constaté qu’ils étaient surtout le fait du monde anglo-saxon. Et que l’équilibre individu – société restait à trouver.
  • Est-ce que la Route vers la servitude d’Hayek est un écho de la Route vers la liberté de Hegel ? (Bizarrement ce livre a été publié en même temps que La Grande Transformation, dans l’immédiat après guerre.) Après guerre un vent de réformes d’orientation socialiste a couvert le monde occidental. Or, Hayek estimait que le socialisme était le début du totalitarisme. Un état rationnel, qui sait ce qui est bon pour l’homme, ne peut que lui imposer sa volonté, le rendre esclave. Hayek s’est appliqué à montrer que la rationalité était impossible.
  • Que signifie rationalité ? Faire un choix rationnel, c’est avoir une capacité de vision et de décision parfaites. Or, le monde est trop complexe pour l’homme, c’est évident. De ce fait, il n’est pas certain que le rite, l’opposé de la rationalité, n’ait pas d’utilité. Il a une raison que la raison ne comprend pas. En quelque sorte, il a été jugé bon par la sélection naturelle. Quant on ne voit pas très loin, on s’attache au moyen plutôt qu’à la fin. On fait avancer le bateau, en espérant qu’il nous amènera vers une terre que nous ne voyons pas. Pour Herbert Simon, être rationnel = savoir obtenir ce que l’on veut. Pour ce faire l’homme construit une société qui lui permet d’être rationnel (théorie de la rationalité limitée : limitée à la société). Autrement dit, il sait comment s’y mouvoir. Nouvelle idée de Hegel ? Selon lui l’esprit humain créerait le monde, et sa découverte du monde serait celle de cette création, donc de lui même… Tiré par les cheveux. Mais ça semble résoudre le problème de Hayek et être compatible avec une évolution itérative du monde, par changements successifs.
  • Dernier thème, la fameuse « dialectique » de Hegel. Le raisonnement semble avancer par oppositions : une idée, puis son contraire, puis la synthèse des deux, ou plutôt quelque chose qui leur est supérieur et les englobe. Exemple. Monde de la coutume, homme engrenage inconscient de la machine sociale. Puis Révolution française, la marionnette coupe ses fils, se croit libre de la nature et détruit la société. Finalement, l’homme, libre et conscient, se réconcilie avec la société. Je retrouve quelque chose que j’observe dans tout changement. Comme je l’explique dans ce blog, le « changement » des sciences humaines signifie que l’on veut faire ce que l’on ne sait pas faire (notion de « Stretch goal »). Nouvel exemple. Le dirigeant doit remettre son entreprise à flots. Il faudrait licencier. Or il n’est pas bien de licencier. En outre, il craint un mouvement social. Risque de faillite. Il est paralysé. La solution au dilemme consiste à trouver de nouvelles valeurs compatibles avec les anciennes. L’objet de l’entreprise est d’être rentable économiquement. Accord de tous. En principe, il est donc justifié de licencier. L’intérêt supérieur de l’entreprise l’exige. Il est possible de licencier à condition de le faire humainement, c’est-à-dire de donner aux salariés les moyens que la société juge nécessaires pour retrouver un emploi. À ce point, aucun homme digne de ce nom ne peut s’accrocher à son poste sans perdre la face.

Compléments :

  • Les raisons de mon intérêt pour Hegel : À la découverte de la philosophie allemande et Portrait du philosophe français.
  • SIMON, Herbert A., Administrative Behavior, Free Press, 4ème edition, 1997. (Rationalité limitée.)
  • SIMON, Herbert A., The Sciences of the Artificial, MIT Press, 1996. (Les sciences de la raison.)
  • WEBER, Max, L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme, Pocket, 1989.
  • WEBER, Max, Sociologie des religions, Gallimard, 2006.
  • HAYEK (von) Friedrich A., The Road to Serfdom, University of Chicago Press, 1994.
  • POLANYI, Karl, The Great Transformation: The Political and Economic Origins of Our Time, Beacon Press 2001.
  • CALDWELL, Bruce, Hayek’s Challenge: An Intellectual Biography of F.A. Hayek, University of Chicago Press, 2005. (La bataille de Hayek pour démontrer que la raison ne pouvait pas guider le monde.)
  • Pourquoi « prévoir l’avenir » semble être impossible à l’homme : L’intellectuel, fondamentaliste de la raison.