Vanité

J’ai découvert que les Simiane, les Grignan, les Sade furent les plus illustres familles de la noblesse provençale. Curieusement, si on les connaît encore, c’est grâce aux lettres de la marquise de Sévigné, et à la réputation sulfureuse des ouvrages du marquis de Sade. (Il est d’ailleurs probable qu’en dehors de quelques universitaires stipendiés, personne ne les lit.)

Voilà qui aurait sûrement surpris tous ces gens.

Madame de Sévigné

Je lis des extraits de la correspondance de Madame de Sévigné. Je les ai trouvées plus faciles à comprendre qu’au premier contact, qui remonte à bien avant la création de ce blog. Mais ces lettres ne m’ont pas inspiré l’admiration que j’avais ressentie alors pour la facilité qu’avait la marquise à exprimer sa pensée.

Madame de Sévigné ressemble a des gens que j’ai connus. C’est une veuve provinciale entourée d’hommes prévenants et qui s’est toquée de sa fille, que je soupçonne d’être une pimbêche vaniteuse, parce qu’elle a fait un beau mariage. Elle l’abreuve, avec esprit, de banalités. (Quant à son fils, elle le tient en piètre estime.)

Y a-t-il une véritable inégalité entre les hommes ? me suis-je demandé. Les conditions de vie des classes sociales ne sont pas les mêmes, mais chacune a les mêmes soucis ? Et la bêtise est proportionnelle à la facilité de l’existence ? Pas de génie sans contrainte ? La source de toutes les injustices ?

(Son cousin, Bussy-Rabutin, passe pour le plus bel esprit du pays en un temps où l’esprit était tout. Il en est fier. Mais un moment d’hybris lui a valu une brouille avec le Roi, et la perte de ses grandes espérances. D’où une vie de lamentations et de viles déclarations d’amour à Louis XIV. Or, que sa correspondance est plate ! Si Madame de Sévigné a du talent, il doit se mesurer par comparaison ?)

Madame de Sévigné

Lorsque l’on enquête sur la famille de Grignan, on apprend que son membre le plus illustre fut Mme de Sévigné. Sa fille avait épousé un comte de Grignan. Cette famille était ancienne et illustre. Mais, au temps de Madame de Sévigné, elle ne parvenait pas à joindre les deux bouts. Le mariage avec les Sévigné n’était pas loin d’être une mésalliance, pour raison financière. Et, le petit fils de Madame de Sévigné, pour cause de dettes familiales, a épousé la fille d’un fermier général.

Madame de Sévigné devait probablement son excellente éducation à ce que sa famille maternelle venait, justement, de la bourgeoisie. Ce qui est surprenant, c’est qu’elle doive sa gloire à son talent d’épistolière. Pas au contenu de sa correspondance, superficiel.

De l’évolution des valeurs de la société ?

Historiettes

Livre de Tallemant des Réaux (Folio).

Nos livres d’histoire ont effacé l’humanité de ceux qui l’ont faite. Ici, Henri IV est une sorte de Bill Clinton. Peu impressionnant ou glorieux, mais attachant par ses faiblesses mêmes. Richelieu n’est pas Barack Obama. C’est un inquiet qui conserve son pouvoir grâce à la chance et à la manipulation des favoris royaux. Il a une forme de génie, mais plus d’intuition que de calcul. Comme Henri IV, ses défauts le rendent sympathique. Ce qui n’est pas le cas de Louis XIII. Il ne gouverne pas, il vit pour son plaisir, en multipliant les favoris. Un éternel méchant enfant.
Mais ce ne sont pas ces grands personnages qui intéressent l’auteur. Son sujet n’est pas les rois ou leurs proches, les grands seigneurs, sinon de loin. Mais la classe qui vient juste au dessous. C’est un curieux petit monde qui aime à se décrire. Et qui devient familier à force d’en lire les mémoires. C’est celui dont parlent Mme de Sévigné, le cardinal de Retz ou le duc de Saint Simon (ces deux derniers, cependant, traitent des grands). Ou, plus exactement, il s’agit de sa jeunesse.

Curieusement on y parle de Molière, de Pascal ou de Corneille comme on le ferait aujourd’hui. C’est-à-dire, en quelque-sorte, comme de phénomènes. Mais, de l’extérieur. Ils sont en dehors de la société de l’auteur. Elle ne cultive que le bel esprit. Pas le génie. Cette société est d’ailleurs extraordinairement libre et remarquablement mobile. Il en faut peu pour faire fortune, être anobli, et parvenir au fait de la puissance. Elle a peu de tabous. Les prêtres sont paillards, l’homosexualité est commune, et les femmes accumulent les amants. Je suis d’ailleurs surpris que l’on ait canonisé Simone de Beauvoir plutôt que Ninon de L’Enclos. Car cette Ninon est un personnage étonnant. Elle n’était pas jolie. Mais son esprit séduisait. Elle a vécu à sa guise, en allant d’amant en amant. Sans même être intéressée par l’argent. Le hasard voulant que ceux qu’elle aimait puissent satisfaire à ses besoins matériels… Beaucoup de ces grands personnages passeraient aujourd’hui pour des fous. Car, alors, l’originalité était une vertu ultime. Fut-ce un des grands moments de liberté de l’histoire de France, que la fin du règne de Louis XIV a fait basculer dans les ténèbres de l’hypocrisie ? 

Les années d'Annie Ernaux

Le hasard a fait que j’ai entendu quelques extraits Des années d’Annie Ernaux, par France Culture. C’est pourtant une jolie chose que de savoir écrire ce que l’on pense ai-je envie de dire avec Madame de Sévigné.

Le texte est lu comme une profonde réflexion sur une époque, et les combats de la condition féminine. Alors que, mais est-ce un problème d’échantillonnage ?, elle semble essentiellement préoccupée de relations sexuelles. Fut-ce la grande affaire de sa génération ?
C’est le contraste avec mon père qui m’a frappé. Il avait perdu son père et trois frères et sœurs de la tuberculose, avait eu un frère déporté, avait crevé de faim et de froid pendant la guerre, travaillé dur toute son existence, et pour pas grand chose, et pourtant je ne l’ai jamais entendu se plaindre. Il était même heureux de la transformation qu’avait connue le monde de son vivant. Il aimait le progrès.
Le confort matériel aurait-il fait de nous de malheureux égoïstes ? 

La princesse de Clèves

Livre de Madame de La Fayette.

J’attendais le style de Mme de Sévigné ou du duc de Saint Simon. J’ai été déçu.
Histoire d’une malédiction. Mme de Clèves et M. de Nemours sont frappés d’une « inclination » réciproque. Affrontement entre sentiments et conventions sociales. Situation à la Corneille.
Portrait d’une haute aristocratie qui vit entre soi dans une totale oisiveté, ne s’occupe que de ragots ridicules et d’histoires de cœur d’adolescents, est incapable de garder un secret et ment comme elle respire. 

Les amours d’Astrée et de Céladon

Film de Rohmer, 2007. Seul Rohmer pouvait vouloir faire revivre un succès littéraire du XVIIème siècle, dans l’esprit de l’époque. (Mais fut-ce une bonne idée de faire jouer les acteurs dans les champs et les prés : ils ne semblent pas très à l’aise, et je ne suis pas certain que ce qu’imaginait le lecteur correspondait à cette réalité ?)
Les personnages d’Honoré d’Urfé parlent comme ceux de Rohmer. Peut-être que ce qui rend ses films si particuliers est qu’il a saisi quelque chose de typique à notre culture, une certaine forme d’esprit, d’élégance, qui n’aurait pas sombré avec l’Ancien Régime, et que l’on trouve, par exemple, chez Madame de Sévigné ou le duc de Saint-Simon ?
Aussi, étranges espaces que crée l’imaginaire des peuples. Alors que nous nous rêvons en sorciers ou en vampires, l’élite du 17ème siècle s’imaginait en bergers et en nymphes. L’homme a-t-il besoin de se projeter dans des univers où il lui est plus facile d’obéir aux règles sociales que dans le monde qu’il habite ? Moyen de supporter son sort, mais aussi d’intérioriser les valeurs de son temps ?
Compléments :

De la musique

J’écoute France Musique, et je me demande pourquoi la musique classique est aussi déprimante.

C’est bizarre, la musique dite « populaire », par contre, me donne envie d’être heureux. Même celle qui a pour profession la nostalgie, comme le Blues ou le Fado. Alors, musique déprimante = musique de l’élite ?

A l’appui de cette idée, le Jazz. Quand c’était une musique d’esclaves, elle était joyeuse, et pourtant elle parlait de malheurs ; depuis qu’elle a été récupérée par l’intellectuel, elle est un encouragement au suicide. Je me souviens aussi d’avoir découvert dans une émission de France Musique un chant populaire que j’avais entendu lors de fêtes. Là, cela ressemblait à un appel à la lutte des classes. Sentiment qu’avait ressenti l’interprète au spectacle de l’abjection qu’avait dû être la vie à la campagne ?

Ce qui m’amène à Platon. Si je le comprends bien, l’art peut avoir deux résultats : l’un qu’il réprouve, encourager l’homme dans ses us et coutumes ; l’autre qui lui semble important, enseigner ce qui est bien. A en croire Norbert Elias, il y aurait eu une querelle de ce type entre l’art français et anglais. Quand la France dominait l’Occident, et ses goûts, il était mal vu d’apprécier Shakespeare et son apologie des vices du monde. Ce qui était à la mode était le drame classique, qui enseignait la vertu. (La victoire ultérieure de Shakespeare en dit long sur celle du monde anglo-saxon.)

A partir du modèle Platon, je fais l’hypothèse que la musique a un rôle social double : nous mettre dans un état d’esprit désirable 1) en nous préparant à un rôle futur, ou 2) en nous réparant. De quoi il semble ressortir que pour l’élite l’usage de la musique est plutôt du premier ordre, pour le peuple, du second.

Une seconde différence entre élite et peuple est que l’un maîtrise son avenir, pas l’autre. C’est cohérent avec mon explication.

Dernière pièce apportée au dossier, pour aujourd’hui. Le témoignage de la Marquise de Sévigné. Elle est tour à tour émue aux larmes par un sermon édifiant, et observatrice indifférente du massacre du peuple. Compassion épuisée, ou se réservant pour de grandes choses ? Il est tentant de penser que l’art maintient la cohésion sociale : il permet aux petites gens de supporter leurs maux et à l’élite de supporter le spectacle de leurs souffrances.

Langage de la raison

Heidegger semble avoir pensé que le grec originel était le langage de la raison, ou de l’être, de la vérité ultime en tout cas, et qu’il fallait le recréer en Allemand. Et si le langage de la raison avait été le français des Lumières ?

Je lis Rousseau et je suis frappé par l’élégance de ses démonstrations, la vérité sort de la plus naturelle des conversations. Même impression chez Madame de Sévigné, le duc de Saint Simon, le cardinal de Retz, Montesquieu. Le français a-t-il atteint, aux 17 et 18ème siècles, une forme qui a fait croire que l’on pouvait résoudre les problèmes les plus difficiles par son simple usage ? Son exercice permettait-il de penser par l’écriture ?

Le miracle s’est évaporé avec le 19ème siècle. Tocqueville me semble avoir perdu l’élégance de la technique, et Chateaubriand avoir puisé sa gloire dans sa vulgarisation. De moyen d’introspection, la langue est devenue moyen de briller ?

C’est pourtant une jolie chose que de savoir écrire ce que l’on pense.

Heidegger pour les nuls