Je dois aider pas mal de gens, notamment des dirigeants. J’en suis arrivé à me demander comment aider. Et comment « monter un programme » quelque peu scientifique d’étude de la question.
J’ai relu les travaux d’Edgar Schein consacrés à « Process consultation ». J’ai trouvé qu’il posait les bonnes questions. Mais que les solutions qu’il apportait ne convenaient pas. Dans beaucoup de cas, par exemple, le problème ne se pose pas, parce qu’il est résolu par un réflexe naturel. Il se trouve, par exemple à nouveau, que l’on tend à me faire confiance, et à me raconter sa vie. Au fond, ce qui comptait dans ses travaux, c’était la question, mais pas la réponse !
Je voulais lui dire un mot de mes observations, lorsque j’ai appris qu’il était décédé. Ce qui fut un choc. Il avait 94 ans. Mais je le croyais éternel.
Edgar Schein a joué un grand rôle dans ma vie. Quand j’ai écrit mon premier livre, à partir de mon expérience, en bon ingénieur, j’ai fait une étude bibliographique afin de savoir si je n’avais pas réinventé la roue. Effectivement, c’était le cas. J’ai lu des travaux qui, curieusement, utilisaient quasiment mon vocabulaire. Il s’agissait de systémique, plus tard devenue théorie de la complexité. C’est ce dont parle Edgar Morin, que j’ai découvert beaucoup plus récemment.
Seulement, l’effet de sidération passé, je me suis rendu compte que la systémique « ne marchait pas ». C’est une modélisation mathématique, qui décrit les faits après coup. Cela ne sert à rien au praticien. C’est à ce moment que j’ai lu un article d’Edgar Schein. Lui avait appliqué les sciences humaines aux questions sociales, et là je m’y retrouvais. En particulier, je ressemble de manière frappante à un anthropologue.
Il m’a toujours semblé être passé à côté de la gloire. Certes il a une belle carrière au sein de la Sloan School of Management. Certes il est à l’origine de la première étude sur le « recodage » des prisonniers américains par les Chinois, pendant la guerre de Corée, du terme « culture d’entreprise », et de l’Organization Development, lui même à l’origine de l’Organization Behaviour grand sujet de MBA… mais il n’a pas écrit de « modes de management », qui se vendent à des millions d’exemplaires.
Je pense que c’était le dernier des Mohicans du grand courant des sciences humaines germaniques, le dernier descendant des Freud et autres Weber. Un scientifique égaré dans un monde de boutiquiers.
Au bout d’une sorte de dialogue de sourds, par mail, il m’a dit que j’avais réinventé ses travaux. (Je l’ai senti surpris : comment un extra terrestre n’ayant jamais été à l’université pouvait-il y parvenir ?) Ce qui n’était pas juste. Mais ce qu’il écrivait me semblait tellement évident, que j’ai mis longtemps à comprendre son importance. Dommage.
Ensuite, il m’a mis en contact avec un de ses anciens étudiants, professeur de MBA, qui m’a proposé d’écrire avec lui. Ce que je n’ai pas fait. Dommage ?
Contrairement à ce qui semblerait évident au moindre Anglo-saxon qui parvient à attirer l’attention d’une célébrité, je n’ai jamais rendu visite à Edgar Schein. Les voyages sont une perte de temps. Pourtant, le sus-dit professeur était convaincu que nous nous connaissions. Je crois que cela tient, outre à nos échanges de mails, à ce que j’ai lu plusieurs de ses livres. Et que l’on ne parle jamais autant de soi que dans un livre scientifique.
Pour moi, Edgar Schein a été un « donneur d’aide ». C’était peut-être sa nature.


