Age de pierre, âge d'abondance

Classique de  l’anthropologie. Marshall Sahlins s’attaque aux deux grands mythes de notre temps ! La question qu’il pose : est-ce que les faits mesurables soutiennent l’idée généralement acceptée selon laquelle notre société serait d’abondance, et qu’elle aurait remplacé une société de subsistance ? A moins que, au contraire, ce soit Marx, et sa théorie de l’histoire, qui ait vu juste ? 
Fact checking et fake news
C’est la société qui détermine l’économie, et pas le contraire. Ce que l’on sait des sociétés qui nous ont précédés, ou des sociétés « primitives », nos contemporaines, montre qu’elles obéissent à d’autres principes que les nôtres. Les communautés de l’âge de pierre avaient pour principe la liberté de mouvement. Elles s’encombraient d’aussi peu de biens que possible. Mais, elles se plaçaient toujours là où ce dont elles avaient besoin était en abondance. En outre, dans ces sociétés, on travaillait et on travaille fort peu, et à son gré ! (Et encore, on peut se demander si ce que Marshall Sahlins appelle travail en est un : la chasse, par exemple !) La galère et la pénurie sont le propre de notre société ! 
Les communautés « primitives » sont « anti surplus » elles « refusent l’économie« . En fait, on voit apparaître la monnaie et les lois de l’économie là où il n’y a plus de lien social. Lorsque le lien social est fort, « l’obligation de rendre est peu contraignante« . Il semble même que la dette, qui attache, ait quelques vertus. 
Un livre qui me plonge dans un abîme de réflexions…
(Par ailleurs, il est fait de six essais, hétérogènes. En particulier, seul le premier traite de l’âge de pierre du titre. Chacun est surchargé de tableaux et d’analyses numériques qui compliquent ma compréhension. Ce qui est dommage, car l’auteur écrit très bien.)
SAHLINS, Marshall, Age de pierre, âge d’abondance, Folio histoire, 2017.

Moment thucydidien et libéralisme

Thucydide, il y a 25 siècles, a décrit ce que nous vivons. Voici ce qu’en dit l’anthropologue Marshall Sahlins :

Cependant au fur et à mesure qu’avance la description par Thucydide du « désordre », non seulement les institutions sociales principales succombent à la nature humaine, mais le langage lui-même subit une dégénérescence similaire. L’iniquité morale s’accompagnait d’une hypocrisie égoïste à tel point que « les mots devaient changer leur signification ». Dans son travail remarquable sur Les mots représentatifs, Thomas Gustafson parle d’un archétypique « Moment thucydidien », lorsque la corruption des gens et des mots ne fit qu’un. (…) quand les mots étaient traduits dans la guerre à mort pour le pouvoir, injuste devint juste et juste, injuste. Comploter devint de « l’auto-défense », l’hésitation prudente fut condamnée comme « vile lâcheté », la violence frénétique était de la « virilité », être modéré, c’était en manquer. Les serments ne tenaient guère face à l’intérêt de les trahir. Le seul principe qui demeurait, remarque l’auteur classique W.Robert Conner, était « les calculs de l’intérêt personnel. Maintenant toutes les conventions de la vie grecque – les promesses, les serments, les supplications, les obligations vis-à-vis d’un parent ou d’un bienfaiteur, et même la convention ultime, le langage lui-même, cédèrent. C’est le bellum omnium contra omnes de Hobes. » 

Un exemple, fascinant. C’est au nom de la « liberté » que la soft power anglo-saxonne et ses lobbys nous imposent leurs intérêts.Vendre est un combat pour la liberté. Le sens même de libéralisme a été réinterprété.

Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Depuis 68, et la libération de l’homme, l’individualisme est déchaîné. Guerre de tous contre tous. Il s’agit d’avoir le dernier mot. On joue au lavage de cerveaux. Plus rien n’a de sens, sinon celui de justifier l’intérêt de quelqu’un. (Ce n’est pas pour autant qu’il faut condamner la liberté. Il faut chercher à mieux l’employer, me semble-t-il.)

Petit traité de manipulation : le framing

Le « framing » est un procédé qui consiste à formuler (frame) une question en sous-entendant sa réponse. Par exemple ? 80% de nos produits n’intéressent pas le marché, ce qui sous-entend que l’opinion du marché est importante. Ou, quel taux de croissance peut faire baisser le chômage ? Ce qui sous-entend que chômage et croissance sont liés.

L’interlocuteur est obligé d’entrer dans la logique implicite de la question, sous peine de paraître idiot.
The Economist, ma lecture favorite, est un champion du framing. Dès qu’il y a un problème mondial, il sous entend que sa solution est économique.Ce qui n’a pourtant rien d’évident. Tout d’abord, les périodes de plein emploi et de prospérité n’ont pas été des périodes où l’économie régnait en maître, mais au contraire des temps de réglementation. À l’envers, dans les périodes de grande déréglementation l’humanité à eu recours à la charité (RSA, ONG…) pour nourrir son prochain. Ensuite, cette hypothèse conduit à asservir l’homme à l’économie, une chose. Il n’y a pas besoin de s’appeler Karl Marx pour penser que c’est inacceptable.
La technique du framing s’est déployée récemment à échelle industrielle. Nos partis politiques ont ainsi rebaptisé ce qui servait leurs intérêts de noms qui sous-entendaient l’approbation de la morale collective. La gauche est « de progrès », par exemple. Pour la droite, les riches sont les « créateurs de richesse », ou « travaillent dur », le loisir (du pauvre) est de « la paresse ». Aux USA elle est « pro life », favorable à la vie (i.e. anti IVG et contraceptif).
Compléments :

Lumières et Progrès

Les Lumières définissaient le Progrès comme l’émancipation progressive de l’esprit humain. Un parcours de la croyance aveugle vers la raison. Y a-t-il du vrai là dedans ?

  • Les religions sont vues comme la cause, inacceptable, de guerres. L’Islam en fait actuellement la démonstration. Si les religions n’ont pas disparu, elles se cantonnent de plus en plus à la sphère de l’individu. Elles ont d’ailleurs été remplacées par des idéologies (Marxisme et Libéralisme), qui, à leur tour, se sont révélées dangereuses. L’homme commencerait-il à se méfier de ce qu’il ne comprend pas ?
  • Le principal obstacle sur le chemin de la raison est maintenant le « réalisme » politique qui joue sur les faiblesses humaines. Mais, créant des édifices non durables, il finira par perdre la partie ?
Compléments :
  • Réflexion sur le billet précédent.
  • L’ethnologue Marshall Sahlins dit qu’un des biais culturels américains est de croire que l’homme est le mal.
  • Les religions et l’égoïsme ont sûrement un avantage concurrentiel à court terme. Les religions soudent les peuples et leur donnent la force d’écraser leurs voisins (cf. Histoire de l’Arabie saoudite). La Realpolitik de l’égoïste lui permet de dominer des altruistes divisés (c’est probablement pour cela que nos politiques privilégient le court-termisme et leur intérêt). La raison est longue à s’imposer. 

Empire du mal

L’Amérique a été bâtie sur le principe que la nature de l’homme est le mal.

  • Ses pères fondateurs avaient lu l’histoire dont ils avaient tiré cette conclusion (fréquente dans le monde anglo-saxon). Du coup, ils ont construit un système de contre-pouvoirs qui cherche à équilibrer le mal par le mal. En fait, ils étaient surtout inquiets du comportement des masses, qu’il fallait contenir. « Il était  généralement reconnu que le peuple était souverain, mais il était aussi plus ou moins concédé qu’il ne devenait pas gouverner. »
  • Complétant ce dispositif, ils comptaient sur l’effet apaisant d’une classe moyenne nombreuse (une idée d’Aristote), et sur un partage d’intérêts collectifs : nationalisme et colonialisme (expansion internationale).
  • Dans cette pensée se trouve aussi « l’idée radicale des sophistes, que les désirs naturels de puissance et d’enrichissement sont derrière toutes les actions sociales ». Bref, que derrière le bien se trouve le mal. Et c’est pour cela que la liberté d’exercer une forme de mal est vue par beaucoup d’Américains comme un droit :

Ce que St Augustin avait perçu comme un esclavage, voire une punition divine, l’asservissement sans fin de l’homme aux désirs de la chair, l’économiste néolibéral, le politicien néoconservateur et la plupart des habitants du Kansas, le prennent pour une liberté première.

(Hypothèse qui se retrouve dans les théories scientifiques dominantes) le gène égoïste (…) le darwinisme social (…) le choix rationnel, des théories des économistes.

Voilà ce que dit Marshall Sahlins dans le livre cité par un billet précédentCompléments :

  • C’est une théorie que développe aussi Michael Moore (Bowling for Columbine). L’Américain aurait naturellement peur de son prochain, ce qui expliquerait sa tendance à le massacrer.

The Western illusion of human nature, Marshall Sahlins

« La civilisation occidentale a été construite sur une idée perverse et erronée de la nature humaine ». Sahlins, Marshall, The Western illusion of human nature, Prickly paradign press, 2008.
Les Grecs d’il y a 25 siècles décrivaient leurs maux de la même façon que nous le ferions aujourd’hui. Le néoconservatisme, par exemple, y avait un autre nom, mais les mêmes effets. L’histoire est un éternel recommencement. 
Tout cela tient à une hypothèse inconsciente. Poussé par ses instincts, l’homme fait le mal. Il faut le contrôler par la culture (la loi et la morale).
De ce fait, notre histoire a été une oscillation entre deux tendances, bougeant en réaction l’une avec l’autre. 
La première, que l’on trouve chez Platon (ou dans les monarchies, plus récemment chez les néoconservateurs et dans notre haute administration), veut que le bien soit imposé au peuple par une élite bien née et correctement formée. La seconde estime que c’est l’équilibre de forces égales qui produit le bien (cf. la main invisible d’Adam Smith ou les théories de Rousseau).
Les deux peuvent coexister, d’ailleurs : l’élite égalitaire anglaise ou grecque, en concurrence parfaite, gouverne une masse à l’instinct bas.
En fait, cette hypothèse est fausse. La science constate que la culture a précédé (de millions d’années ?) l’homo sapiens, qui, par ailleurs, a un cerveau fait pour gérer une sorte d’écosystème extrêmement complexe (« le cerveau humain est un organe social »).
Et elle ne correspond à rien de ce que pensent les autres cultures. Elles estiment que « l’essence humaine existe dans et en tant que relation sociale », et, même, que l’humain est à l’origine de tout, autrement dit que l’animal descend de l’homme, ou est une forme d’homme. 

La culture est première

L’homme est le fruit de la culture dit l’ethnologue Marshall Sahlins dans un livre que je vais bientôt commenter.
Son argument : l’Homo sapiens est beaucoup plus récent que la culture humaine.
Cette hypothèse, qui serait particulière à l’Occident, a une conséquence curieuse.
Dans la pensé néoconservatrice, l’homme s’est fait seul, on lui doit son succès. Le pauvre est un parasite, qui vole le riche. 
Si la culture (la société) est première, nous ne sommes rien sans elle. Et la richesse vient d’un excès de position dominante… 

Cheney et Biden

Pourquoi Georges Bush nous a-t-il amené au bord du chaos ? Parce que Dick Cheney, son vice président, était un homme d’entreprise et d’efficacité, qui a su immédiatement mettre en œuvre ses décisions.

Pourquoi Barack Obama n’arrive-t-il pas à sortir son pays de la crise ? Parce que Joe Biden, son vice-président, est un politique qui se sent bien dans le chaos. (Dick Cheney’s memoirs)
En fait, il est possible que ces attitudes soient propres au libéralisme.
  • La première pense que le bien doit être imposé d’en haut à une masse porteuse du mal. La seconde estime que c’est une forme de paralysie, résultat d’un équilibre des forces entre individus égaux, qui produit le bien. 
  • L’affrontement entre elles est vieux de plus de vingt cinq siècles.  
Compléments :
  • On remarquera que chacune se justifie par l’autre : les dirigistes le sont pour éviter le chaos, et les chaotiques pour éviter le totalitarisme.
  • Sahlins Marshall, The Western illusion of human nature, Prickly paradigm press, 2008.
  • En France, cette opposition se lit probablement dans les programmes du PC et du parti gaulliste d’une part, et du PS et de la droite libérale (ex UDF), d’autre part. Sur la droite, en parfaite illustration : Rémond René, Les droites aujourd’hui, Points, 2007.