RSE et activisme

Novethic s’inquiète d’une trahison de Grenelle 2.

Aux entreprises de quelle taille doit-on demander de publier des informations pour rendre compte des impacts sociaux et environnementaux de leurs activités ? Cette question, loin d’être anodine, en recouvre une autre : doit-on réserver cette obligation à quelques très grandes entreprises (plus de 5000 salariés) déjà organisées pour répondre aux interrogations des investisseurs ou des ONG sur leur stratégie RSE ce qui inclut, par exemple, la mesure de leurs émission de CO2 ou leurs politiques de lutte contre la discrimination, ou doit-on étendre cette obligation à des entités plus petites (plus de 500 salariés seulement) ce qui permet de déployer à une plus grande échelle l’intégration de critères dits de développement durable dans les stratégies et la communication des entreprises ?

La RSE est-ce simplement une « réponse aux investisseurs et aux ONG » ? Est-ce, avant tout, une question d’émission de CO2, de lutte contre les discriminations ?
S’engager dans une telle démarche est complexe, loin de la culture de la PME, coûteux, et a clairement un impact négatif sur la rentabilité d’entreprises – qui souffrent beaucoup aujourd’hui. Contradiction ? La première responsabilité de l’entreprise n’est-elle pas de jouer son rôle social, c’est-à-dire de vivre ?
Si la RSE est portée par des activistes qui veulent appliquer une réforme idéologique et irréaliste à des gens qu’ils condamnent sans même les connaître, elle a peu d’avenir. 

BP pactise avec le diable

BP fait un partenariat avec une entreprise d’État russe. Bénéfice attendu : exploiter de vastes champs pétrolifères, glacés.
L’affaire est risquée. Le comportement du gouvernement russe est imprévisible. Et surtout cela semble un mauvais coup pour la démocratie russe. La fameuse société a été prise à l’oligarque Khodorkovsky, qui est maintenant embastillé, et un héros du libéralisme mondial. L’opération valide l’expropriation et montre que pour l’Occident la démocratie pèse peu à côté des intérêts économiques. (Dancing with Mr Putin.)

Mais The Economist ne désapprouve pas BP : « Le rôle d’une entreprise est de gagner de l’argent pour ses actionnaires, légalement. La moralité est la province de l’individu privé et des gouvernements. » (How bad is BP?)
Ce qui me semble fort peu RSE.
En fait, je tends à penser comme The Economist. Pour qu’une entreprise soit efficace elle doit probablement être concentrée sur sa tâche, elle ne doit pas s’occuper excessivement de morale. Mais cela demande un État fort. 

Le luxe rend asocial ?

« Le simple fait d’exposer quelqu’un au luxe fait qu’il pense plus à lui-même qu’aux autres. » Dit un chercheur.
Concrètement, lui montrer des chaussures de luxe lui fait prendre des décisions socialement irresponsables !
Mais, il suffit d’une mauvaise passe pour que ressurgissent des réflexes de solidarité.
De l’effet des bonus et de comment bien rémunérer les dirigeants ? 

Esprit d’ISO 26000

Ma lecture de la norme ISO 26000. À l’origine, je vois une double idée :
  1. Disparition du service public. Il faut que quelqu’un récupère les responsabilités abandonnées par l’État. La Responsabilité Sociétale de l’Entreprise accompagne la déresponsabilisation de l’État.
  2. Globalisation et interdépendance (conséquence de la fameuse mode de la « supply chain » ?) conduisent à un impact mondial de décisions locales. La responsabilité de l’entreprise s’est massivement amplifiée.
À tout ceci vient s’ajouter des « groupes vulnérables » particulièrement susceptibles aux crises économiques et dont il faut d’autant plus prendre soin que l’État n’assure plus son rôle. Mais la norme l’avertit qu’il doit se ressaisir et assumer ses responsabilités. Le rôle des services publics est « primordial », notamment en ce qui concerne les susdits « groupes vulnérables ». (Attention : que l’entreprise devienne responsable ne signifie pas que l’Etat ne doit plus l’être : leurs rôles et responsabilités sont différents, non substituables.)
La question que pose ISO 26000 est simplement : quelles sont mes responsabilités d’homme ? La norme en elle-même est là pour aider cette réflexion en proposant une liste (minimale ?) de questions à se poser. Mais rien ne peut dégager l’homme de sa responsabilité, surtout pas une norme.
On découvre qu’être responsable c’est répondre de l’impact de ses décisions, ne rien cacher, connaître et respecter les lois (« primauté du droit », un point sur lequel la norme insiste lourdement), avoir un comportement éthique, respecter les normes de comportement international (coutumes, si possibles universelles…), respecter les intérêts de ses « parties prenantes », respecter les droits de l’homme.
Cela demande aussi (de manière un peu redondante ?) de connaître et de s’interroger sur les droits de l’homme, les droits des travailleurs (une partie des précédents), les droits des clients, les bonnes pratiques du métier, l’environnement et la société. Et de se donner la « gouvernance » qui permet de respecter ses engagements.
Technique centrale. Le dialogue avec les parties prenantes. Leur rôle : aider à trouver une solution aux questions ci-dessus. Mais attention. Elles ne dégagent pas la responsabilité de celui qu’elles aident. Elles peuvent ne pas penser à tout. Et surtout elles ne représentent pas tous les intérêts en cause. Il ne faut pas oublier ceux qui ne peuvent pas faire entendre leur voix (comme les générations futures ou la nature, ou encore les chômeurs, ou toute communauté mal organisée).
Le but de ce dialogue est aussi (essentiellement ?) d’éliminer les conflits entre intérêts. Entre parties prenantes, entre parties prenantes et sujet de la RSE, entre parties prenantes et société.
Commentaires
ISO 26000 c’est le monde à l’envers :
  • L’individualisme triomphant jusqu’ici (les droits de l’homme) est mâtiné d’une forte couche d’influence sociale. (Importance de « comprendre les attentes générales de la société » ; normes de comportement international, en particulier les coutumes qui dirigent les peuples – une pierre dans le jardin des Lumières.)
  • Le rappel permanent à la légalité contraste bizarrement avec le Far West que nous avons vécu. 
  • L’Etat est sommé de reprendre son rôle d’Etat. 
Le plus curieux, c’est le dialogue avec les parties prenantes. C’est la dialectique grecque qui cherche à établir une solution juste entre intérêts apparemment contradictoires (la norme parle de « conflits »). Mais contrairement au modèle grec (et anglo-saxon), les parties prenantes ne se limitent pas à celles qui ont un pouvoir de nuisance. La responsabilité de l’entreprise concerne aussi, surtout, ceux qui ne peuvent pas se faire entendre. D’ailleurs, même vis-à-vis des parties prenantes, son rôle n’est pas tant de les écouter que de les remettre, le cas échéant, sur le chemin de la vertu.

Les parties prenantes peuvent avoir des intérêts qui ne sont pas compatibles avec ceux de la société. 

En fait ce dialogue me semble l’opposé du diviser pour régner créateur d’un individualisme généralisé, c’est l’exercice central à la constitution et à la maintenance d’une société :
  • Le travail d’analyse préliminaire à ce dialogue montre que l’intermédiaire est pris dans une sorte d’injonction paradoxale. Son donneur d’ordre tend à le forcer (s’il ne veut pas perdre ses contrats) à mal faire son travail, c’est-à-dire à exploiter les faiblesses du marché. J’en suis arrivé à me demander si ce n’est pas comme cela qu’a fonctionné l’économie ces derniers temps. Elle a détroussé les faibles. Et si c’était cela qui rendait notre développement non durable ?
  • En mettant en lumière les conflits entre parties prenantes, le dialogue permet de sauver l’intermédiaire d’une situation non durable (l’injonction paradoxale n’est plus possible). Surtout, en confiant la résolution du problème à la société (non plus à quelques individus isolés, qui voient midi à leur porte), il permet de trouver des solutions honnêtes aux intérêts des uns et des autres.
ISO 26000, reconstitution du lien social ? Contrepied des décennies post 68 ?
Compléments :
  • Quelques observations pratiques résultant d’une première mise en œuvre. 

ISO 26000 : mise en œuvre

Problème : une profession voit son salut dans le développement durable. ISO 26000 a été conçu pour guider ce changement. Premières réflexions sur sa mise en œuvre.

  • ISO 26000 est une méthode lourde et exhaustive, qui ne colle pas au peu de temps dont nous disposons mes interlocuteurs et moi. Du coup, j’ai décidé d’utiliser ISO 26000 pour guider l’amélioration continue du comportement de l’organisation. (Idée 0.) En attendant, il faut franchir, vite, une première étape marquante, qui donne très envie de poursuivre, en montrant où l’on va. Comment faire ?
  • Première idée. Décrire son rôle. La question fondamentale de la RSE (développement durable appliqué à l’entreprise) est : quelle est ma responsabilité (par rapport à la société et à la nature) ? Comment dois-je modifier mon comportement pour l’assumer ? Eh bien, notre première responsabilité est de tenir notre rang dans la société !
  • Seconde idée. Quelles sont les forces qui transforment le monde ? Quelles sont les impacts qu’elles peuvent avoir sur mes « parties prenantes », sur la nature et la société ? Quelle peut être mon influence sur leur sort ? Dans quel sens pensé-je qu’il est bien, moral, que je l’exerce ? Cette simple question permet d’obtenir un résultat rapide, sans appliquer l’usine à gaz 26000. (Mais c’est l’esprit d’ISO 26000.)
  • Troisième idée. Comment dois-je faire évoluer ma « gouvernance », avec les moyens du bord, pour mettre en œuvre les actions envisagées ?

Tout cela a une conséquence imprévue. En travaillant à long terme, on voit apparaître d’inattendues opportunités économiques. On en tire une stratégie, qui conduit fermement la décision quotidienne. Du coup, plus de tentation de décision aveugle et suicidaire imposée par « le marché ».

Compléments :
  • Remarque. L’esprit de cette démarche s’oppose à celle des deux idéologies qui ont fait notre histoire récente. Le communisme voulait recréer la société. L’idéologie occidentale du progrès donnait la nature à l’homme pour qu’il la façonne. Ici on observe dans quel sens va l’histoire. Puis on cherche à lui faire emprunter l’embranchement qui nous convient le mieux. Pour cela on utilise les outils et techniques apportés par le « progrès ». Il n’aura pas été vain ?

La Responsabilité Sociale de l'Entreprise

CAPRON, Michel, QUAIREL-LANOIZELEE, Françoise, La responsabilité sociale de l’entreprise, La Découverte, 2010.
Aux origines de la RSE se trouve l’Amérique et le déclin de l’État, qui portait sur ses épaules toutes les responsabilités. Sans cette protection, l’entreprise est apparue peu respectable. La RSE est une tentative à la fois de restaurer son image et d’affirmer sa légitimité à prendre en charge les affaires du monde, sans réglementation. C’est une forme de paternalisme. Son idée fondatrice est celle de « partie prenante », le « stake holder » des livres de management. Autrement dit, dans la tradition individualiste anglo-saxonne, l’entreprise est responsable vis-à-vis de ceux qui ont les moyens de lui nuire. Ni les faibles, ni les générations futures, ni la nature n’a son mot à dire.
Et l’Anglo-saxon n’entend pas la responsabilité comme nous. L’individu est responsable de sa personne, pas de ses actes. (Ce qui dégage sa responsabilité au sens européen : si nous avons acheté ce qu’il nous a vendu, nous l’avons fait en connaissance de cause. Ce qui explique aussi que le marché soit un juge suprême du bien et du mal.)
Bref, les fondements de la RSE ne sont guère durables.
Bien sûr, le concept a évolué sous la pression d’une culture européenne moins individualiste. Mais il débouche sur des normes tellement complexes (orientées par les intérêts des professions qui les portent – consultants ou auditeurs) qu’aucune entreprise ne sait conduire le changement qu’elles signifient. Au mieux, elles servent à repeindre l’image de l’entreprise en vert.
Alors, américaine ou européenne, la RSE est une justification du statu quo ? L’entreprise l’utilise pour démontrer qu’il n’y a aucune raison qu’elle change ? Faut-il regarder avec méfiance celle qui s’y engage ? N’aurait-elle pas un secret honteux à cacher ?