La liberté guidant le peuple

BBC 4 étudiait La liberté guidant le peuple, de Delacroix. (In our time, une émission de 2011.)

Remarque surprenante : il y aurait autant de noms en français pour la foule, qu’en esquimau, pour la neige. (Je ne connais pas l’esquimau, mais je ne suis pas convaincu. L’avis du CNRTL.)

Et le tableau rappellerait une constante française : à quel point une insurrection est vite survenue, dans notre pays.

Ce que disait aussi l’émission, c’était à quel point Charles X était peu intelligent. Alors que la France est hautement inflammable, il l’a défiée.

Concordance des temps, comme dirait une émission de France Culture ?

Colonie irlandaise

A la fin du 18ème siècle, l’Irlande s’est révoltée. La révolution française avait cristallisé les mécontentements.

Je ne savais pas que la France avait envoyé, pour l’appuyer, 40.000 soldats, dirigés par Hoche. Mais ils n’avaient pu accoster. S’ils l’avaient fait, il est possible que l’histoire aurait été toute différente. Un petit corps expéditionnaire est arrivé, plus tard. Mais, après quelques victoires, contre le cours des événements, il a été défait. Son rôle, d’ailleurs, était peut-être surtout de gêner les Anglais, en créant une diversion. (In our time, BBC 4.)

L’Irlande fut une colonie anglaise. Mais, peut-être, la moins bien lotie des colonies. Car, ailleurs, l’Anglais, le colonisateur plus généralement, s’insérait dans la structure sociale du pays. (En lui apportant, une dimension d’exploitation de l’homme par l’homme qui n’était pas nécessairement présente initialement ?) Au Royaume uni, l’Angleterre a probablement imposé sa domination à des nations déjà constituées. D’où révoltes ?

Changer pour ne pas changer

« Réactionnaires et révolutionnaires daubent ensemble sur les réformistes. Ils ont peur d’eux. Une réforme réussie ridiculise leurs lamentations et imprécations. » (J.de Bourbon-Busset.)

Constatation intemporelle. Paradoxe propre à la systémique : les professionnels du changement défendent, en fait, le statu quo ! Leur fonds de commerce c’est de s’opposer à l’ordre établi.

Autre question, systémique : certaines cultures ont-elles besoin de contre-cultures ? Cela donne l’apparence de la démocratie ?

Boulgakov

Le billet précédent m’a amené à consulter la fiche que le camarade Wikipedia consacre à la vie de Boulgakov. 

Cette vie a, effectivement, quelque-chose de la vie de Molière. Quasiment rien de ce que Boulgakov n’écrivait ne parvenait à être publié ou produit, en ce qui concerne ses pièces de théâtre. En revanche quand ça l’était, il rencontrait un gros succès. Sans l’intervention de Staline, Boulgakov aurait crevé encore plus tôt qu’il ne l’a fait. Cabale de dévots ? L’URSS a-t-elle été, au moins à ses débuts, le monde de l’hypocrisie, un déchaînement d’appétits vils ? 

Les dieux ont soif

Oeuvre d’Anatole France, publiée en 1912, lue par Michel Bouquet (en 1954).

Histoire d’un juré d’un tribunal de la Terreur. Un pur. C’est sec, rapide, jamais de temps mort. Tout s’enchaîne comme une mécanique impitoyable. Quel talent ! C’est saisissant de vraisemblance. C’est effrayant, surtout. On y entend les procès staliniens. Moments, menace permanente, où l’humanité est prise de folie. Aliénée par la croyance en un absolu, elle devient inhumaine. Puis elle oublie. Ce qui est peut-être encore pire.

Marx, l'aristocrate ?

Nos « intellectuels » modernes donnent l’impression de préférer l’aristocrate, par exemple Sade, au révolutionnaire. Voici ce que me répond un éminent universitaire :

« je crois que le paradoxe vient de Marx lui-même, qui reprochait à la classe bourgeoise d’avoir sous prétexte de révolution libératrice usurpé le pouvoir auparavant détenu par la royauté et l’aristocratie, tout en prétendant avoir établi l’égalité. Au moins sous l’Ancien Régime la conscience de classe existait et tout le monde savait à quel rang de la société il appartenait. La bourgeoisie ayant pris le pouvoir, mystifie les prolétaires en leur faisant croire qu’il n’y a plus de classes. C’est pourquoi les marxistes se chargent, par une pédagogie lourdement insistante, à inculquer la conscience de classe à ceux qui ne l’ont pas. Il flotte chez Marx une certaine nostalgie de l’aristocratie, dont la nomenclatura soviétique constituait une caricature.« 

Et si l’a priori d’une société de classes nous montait tous les uns contre les autres ?

Les tendances anarchiques de la France

68, 95, 2019… Comment se fait-il que la France, régulièrement, devienne folle ? Encore, cela pouvait se comprendre au temps de la monarchie, mais en démocratie ? On se révolte contre ses semblables ?
Et, on ne peut guère en rire, car, cette désorganisation fait des dégâts, coule des entreprises, crée du chômage, et ruine des vies.

Dans « La fièvre hexagonale » Michel Winock incrimine notre hérédité chrétienne. Le catholicisme est une religion d’absolu. Le Français s’enflamme pour des idées. Et veut tout casser pour les imposer.

Mais, n’est-ce pas plutôt une question de bien et de mal ? Le Français combat le mal. L’avantage de cela est qu’il n’y a pas besoin de programme. On casse tout, et ce sera mieux après.

Peut-on changer le Français ? Ne serait-il pas plus malin de faire avec ses caractéristiques ? Nos gouvernements ne semblent pas avoir été très bons à ce jeu. D’un côté il y a les simples d’esprit qui ont l’art de déclencher la tempête, de l’autre les machiavéliques, qui brossent le Français dans le sens du poil, et préparent les conditions du déluge, qui viendra après eux.

La Terreur

« Les « terroristes » de 1798 (le mot « terroriste » a été inventé en 1798) méritent-ils ce nom ? Aux yeux de la légende assurément. De l’histoire, beaucoup moins puisque pour la majorité d’entre eux ils ne furent que des hommes ordinaires, et manipulés, qui auront été, comme d’autres en d’autres lieux et d’autres temps, dépassés par l’entreprise à laquelle ils participaient. »

Ce livre met côte à côte ce que l’on dit de la Terreur et ce qui est avéré. Cela se ressemble peu. M.Trump n’a pas inventé les fake news.

Mensonge

Voilà ce que dit M.Bergeret, héros d’Anatole France. 
Le mensonge (…) a des ressources merveilleuses. Il est ductile, il est plastique. Et, de plus (ne craignons point de le dire), il est naturel et moral. Il est naturel comme le produit ordinaire du mécanisme des sens, source et réservoir d’illusions ; il est moral en ce qu’il s’accorde avec les habitudes des hommes qui, vivant en commun, ont fondé leur idée du bien et du mal, leurs lois divines et humaines, sur les interprétations les plus anciennes, les plus saintes, les plus absurdes, les plus augustes, les plus barbares et les plus fausses des phénomènes naturels. Le mensonge est le principe de toute vertu et de toute beauté chez les hommes. Aussi voit-on que des figures ailées et des images surnaturelles embellissent leurs jardins, leurs palais et leurs temples. Ils n’écoutent volontiers que les mensonges des poètes. Qui vous pousse à chasser le mensonge, à rechercher la vérité ? Une telle entreprise ne peut être inspirée que par une curiosité de décadents, par une coupable témérité d’intellectuels. C’est un attentat à la nature morale de l’homme et à l’ordre de la société. C’est une offense aux amours comme aux vertus des peuples. Le progrès de ce mal serait funeste, s’il pouvait être hâté. Il ruinerait tout. Mais nous voyons que, dans le fait, il est très petit et très lent et que jamais la vérité n’entame beaucoup le mensonge.
Révolution ou statu quo ?
Que la société soit fondée sur le mensonge est posé en principe par les révolutionnaires de 1789. D’où leur idée : bâtir la société sur la « raison ». Ce à quoi l’Angleterre, avec Burke, a répondu que la société était le fruit d’une lente mise au point que la raison ne pouvait comprendre. Vive le statu quo et l’Ancien régime. Cependant, l’argument révolutionnaire revient régulièrement, surtout chez les Anglo-saxons. C’est ainsi que Michael Hammer, le théoricien d’une des modes de management qui a fait le plus de bruit, a affirmé qu’il fallait reconstruire les entreprises de zéro, à partir des nouvelles technologies de son époque. Tout ce que l’on entend sur le « changement de culture » de l’entreprise, mais aussi sur la « démocratisation » du monde, post 1989, ressortit probablement au discours révolutionnaire.
Entre Burke et les révolutionnaires, il existe une troisième voie. Celle de Kant et des anthropologues. La société est un « système » complexe. Le re concevoir de zéro est au delà de la raison. Mais le statu quo est, lui aussi, impossible. Notamment parce que le dit système doit se « consommer » pour se maintenir. Une autre raison, qui exige l’évolution, est que, comme le pensaient Hammer et les révolutionnaires, la société est aux mains des intérêts particuliers, qui cherchent à lui imposer un statu quo qui les arrange, et qui, donc, se met en travers du mouvement naturel de changement. Le rôle de l’être humain est, peut-être, de naviguer entre toutes ces forces pour faire évoluer la société, sans révolution. En respectant ses principes constitutifs, et ses aspirations. 

La transformation des grandes écoles

Normale sup et polytechniques sont les bastions des privilèges. Hier, leurs élèves se faisaient tuer dans les révolutions ! Ils étaient les missionnaires du progrès ! Qu’est-il arrivé ? 
Bac pour tous. Conséquence imprévue de la massification de l’éducation supérieure. L’ascenseur social a été liquidé. Mais l’objectif de la réforme a peut-être été atteint. Le diplôme ne donne plus d’avantage autre que social. Il fait entrer dans une mafia d’oligarques. Dorénavant nous pouvons tous penser, et agir. Le terrain est prêt pour une transition du type de celle qui eut lieu à la Révolution, lorsque l’on a compris que l’aristocratie n’avait aucun titre à maintenir ses privilèges…