Étiquette : rationalité
Petit traité de création de valeur
Quelques moyens de créer de la valeur :
- Soit le café parisien. Son produit d’appel est le café, en dehors des heures de repas, et le menu, lors des repas. Il fait ses marges sur l’alcool et la carte. Le coût de ses locaux et de son personnel est réparti sur les produits qu’il vend. Imaginons que ses clients décident de l’utiliser comme bureau de passage. Ils louent donc une surface pour le prix d’un café. Un tel usage conduirait à la faillite des cafés. Il deviendrait impossible de trouver un endroit ou s’asseoir dans Paris, en dehors de chez soi. Il en est de même des entreprises. Une sorte d’accord implicite entre elles et leur clientèle conduit à une répartition de leurs marges et de leurs coûts. L’entreprise est à l’équilibre parce que son marché consomme un certain mix produit. Mais si le marché exploite ce modèle pour obtenir gratuitement ce dont le coût est supporté par d’autres produits, l’entreprise périclite. C’est ce procédé, utilisé systématiquement par les services achat, qui a détruit les tissus économiques[1].
- Soit une famille. Ses enfants sont son avenir. Mais ils sont aussi son coût. Alors que les parents représentent ses revenus. Ne pas avoir d’enfants est une amélioration nette de la situation de la famille. Il en est de même pour l’entreprise. Le renouvellement de son portefeuille de produits est à la fois nécessaire et un coût. Un « nettoyage de bilan » consiste à améliorer significativement la rentabilité apparente de l’entreprise en masquant au mieux la dégradation de ses perspectives. (En pratique en éliminant tout ce qui n’est pas « vache à lait ».) N’est-il pas significatif que l’horizon des fonds d’investissement soit 5 ans ?
- Adam Smith s’est demandé[2]pourquoi ce qui avait le plus de valeur pour nous (par exemple l’eau, l’air, le conseil d’un ami…) n’en avait pas pour le marché. La réponse est l’offre et la demande. Ce qui est essentiel est en abondance. Voilà un encouragement à la destruction de ce qui nous est utile. Pour l’éviter, la société crée des lois. Mais, si tous les peuples du monde ne les appliquent pas, il est facile de les contourner. Faut-il chercher plus loin les raisons de la globalisation ?
- Nos Etats nous promettent des retraites. Mais nulle part cet engagement n’est comptabilisé. Pourtant il représente de l’ordre de 400% du PIB de beaucoup d’Etats occidentaux. Le cataclysme est pour demain[3].
- Dans les années 20, des acteurs financiers américains s’étaient spécialisés dans la minibulle spéculative : ils achetaient des actions, donnant le signal de la spéculation. Lorsqu’ils vendaient, les autres spéculateurs les suivaient. Dans les années 90, Goldman Sachs a utilisé la Bulle Internet pour prélever des grosses commissions lors de l’entrée en bourse d’entreprises qui ne valaient rien[4]. La spéculation[5] est un mécanisme rationnel qui exploite les règles sociales.
Marché = destruction ?
- Dans le travail de valorisation que fait le marché, deux phénomènes majeurs entrent en jeu. L’information et notre incapacité à prévoir l’avenir.
- Ces deux phénomènes donnent un moyen à celui qui est bien placé de faire fortune. Soit agir sur l’information, en la déconnectant de la réalité, c’est la spéculation ; soit masquer le coût des conséquences de nos actes.
(Suite du billet précédent. On notera au passage le coup de génie que fut le discours sur la bureaucratie. On a justifié le versement de dividendes colossaux, par une meilleure efficacité de l’entreprise obtenue contre sa « bureaucratie ». En fait, sa rentabilité augmentée venait d’un arrêt de l’investissement à long terme permettant d’assurer la pérennité de l’entreprise – destruction de sa capacité de recherche, de sa relation client entraînant celle son capital de marque, etc.)
Y aurait-il deux rationalités?
En relisant des notes, je tombe sur une curieuse histoire. Au début, un dirigeant veut transformer une société. Ses collaborateurs s’opposent à son projet. Ils avancent des arguments très cohérents pour justifier leur point de vue. Le changement réussit. Tout le monde est maintenant pour. Mais personne n’a le sentiment d’avoir perdu la face. Ce qui est un phénomène que j’ai souvent rencontré. Je me demande si ce paradoxe ne s’explique pas par deux types de raisonnement.
- Le faux raisonnement. C’est en fait une rationalisation. Avant l’arrivée du dirigeant, l’entreprise était paralysée, subissant restructuration sur restructuration. Elle avait inventé une raison pour son impuissance : les pays émergents allaient faire disparaître son marché. Il n’y avait rien à faire. Son raisonnement semblait étayé. Mais ne tenait pas à l’analyse. Le faux raisonnement justifie le statu quo. Mais c’est aussi un aveu de faiblesse et un appel à l’aide.
- Le vrai raisonnement. Il fonctionne à l’envers du faux. Il part d’une intuition, et il la justifie par la raison. C’est d’ailleurs comme cela que fonctionnent les mathématiques. Elles ne vont pas en ligne droite vers la seule bonne solution. Elles ont l’intuition de cette solution, et la démontrent à reculons. On retrouve là la différence que Weber fait entre le savant et le politique. Le politique a l’intuition, et le savant lui dit comment la réaliser.
Cela reflète probablement le fonctionnement du cerveau. Sa partie primitive, irrationnelle, est celle de l’intuition. Sa partie plus récente est celle de la justification.
Rationalité relationnelle
Contrairement à ce que croit la science économique, l’homme ne serait pas rationnel, il n’optimiserait pas son intérêt individuel. Il serait relationnellement rationnel. Il chercherait à optimiser l’intérêt du groupe. C’est du moins ce que dit un article. Il semble redécouvrir les idées des sophistes. Mais ceux-ci pensaient aussi que l’homme cherchait l’intérêt collectif, à condition qu’il y trouve le sien (justice).
Albert Hirschman
Le storytelling selon Jeanne Bordeau
BORDEAU, Jeanne, Storytelling et contenu de marque, Ellipses, 2012. Voilà un livre qui est sa propre démonstration. Le storytelling par le storytelling.
Qu’est-ce que le storytelling, au fait ? En donner une définition irait à l’encontre même du concept !
Manipulables américains ?
L’Amérique semble incroyablement susceptible aux balivernes. L’électeur républicain croit que Barack Obama n’est pas américain. La plupart de la population des USA estime qu’il y a désaccord entre scientifiques sur le réchauffement climatique.
Pourquoi sommes-nous hypocrites ?
L’hypocrisie fascine les sociologues (notamment James March). Elle a surtout fourni le fonds de commerce de Molière, et de beaucoup de comiquesmodernes. Plus curieusement, elle est au centre des techniques d’analyse des cultures d’entreprise (Edgar Schein) : les écarts entre ce que l’on fait et ce que l’on dit montrent que quelque chose d’autre nous guide. C’est notre inconscient collectif, et on peut ainsi le décoder. Finalement, le « soft power » américain, disloquer ses ennemis en les pervertissant par des principes que l’on ne suit pas, est une forme d’hypocrisie revendiquée.
- L’intérêt pour l’homme de posséder une raison est essentiellement social : elle permet une coordination de l’espèce à grande échelle. Paradoxalement, de cette raison, à enjeu social, naît la conscience de son individualité.
- Dans un monde individualiste, « libéral » donc. L’affrontement de l’homme contre l’homme est une tendance naturelle. Tous les coups sont permis pour pousser son intérêt propre. Or, les systèmes de coordination sociale (religion, idéologie, Etat, science…) sont le moyen le plus puissant d’asservir les individus aux intérêts d’un seul. (Ce qui s’appelle aussi totalitarisme.) C’est le cas, en particulier, de la raison, et de son utilisation déviante : le sophisme.
- Mais cet avantage n’est pas durable. La Révolution française en donne un exemple. Elle a rendu universels des droits que la haute société anglaise avait inventés pour son usage propre. La société universalise les avantages.
La conquête de l’inutile a ses raisons
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| Vainqueur de l’Ultra trail du Mont Blanc, venu de wikipedia |
Hier, chronique d’Etienne Klein, France Culture. J’étais distrait, je ne suis pas sûr d’avoir bien compris ce qui était dit. Mais, après coup, mon inconscient s’est réveillé. Il m’a rappelé un des thèmes évoqués : pourquoi nous engageons nous dans des exploits gratuits ? Par exemple dans une course de 100km sur le Mont blanc ?



