Hollande : dur à l’extérieur, mou à l’intérieur ?

La presse étrangère s’interroge sur notre cas. A l’extérieur, notre gouvernement donne le spectacle de la fermeté. A l’intérieur, affligeante faiblesse. Pourquoi ?
J’en suis venu à me demander si ce n’était pas une question de doctrine. Le socialisme de notre gouvernement est une théorie, pas une conviction. Et la théorie est utile pour résoudre, à la serpe, des problèmes simples. Alors, elle fournit des solutions claires, qui ne demandent pas la possession d’une conscience (je fais intervenir l’armée).

(N’est-ce pas aussi le cas des démocrates américains ? Ce sont des théoriciens, sans cœur ? Particulièrement vrai pour M.Obama ?)

Petit traité de création de valeur

Quelques moyens de créer de la valeur :

  • Soit le café parisien. Son produit d’appel est le café, en dehors des heures de repas, et le menu, lors des repas. Il fait ses marges sur l’alcool et la carte. Le coût de ses locaux et de son personnel est réparti sur les produits qu’il vend. Imaginons que ses clients décident de l’utiliser comme bureau de passage. Ils louent donc une surface pour le prix d’un café. Un tel usage conduirait à la faillite des cafés. Il deviendrait impossible de trouver un endroit ou s’asseoir dans Paris, en dehors de chez soi. Il en est de même des entreprises. Une sorte d’accord implicite entre elles et leur clientèle conduit à une répartition de leurs marges et de leurs coûts. L’entreprise est à l’équilibre parce que son marché consomme un certain mix produit. Mais si le marché exploite ce modèle pour obtenir gratuitement ce dont le coût est supporté par d’autres produits, l’entreprise périclite. C’est ce procédé, utilisé systématiquement par les services achat, qui a détruit les tissus économiques[1].
  • Soit une famille. Ses enfants sont son avenir. Mais ils sont aussi son coût. Alors que les parents représentent ses revenus. Ne pas avoir d’enfants est une amélioration nette de la situation de la famille. Il en est de même pour l’entreprise. Le renouvellement de son portefeuille de produits est à la fois nécessaire et un coût. Un « nettoyage de bilan » consiste à améliorer significativement la rentabilité apparente de l’entreprise en masquant au mieux la dégradation de ses perspectives. (En pratique en éliminant tout ce qui n’est pas « vache à lait ».) N’est-il pas significatif que l’horizon des fonds d’investissement soit 5 ans ?
  • Adam Smith s’est demandé[2]pourquoi ce qui avait le plus de valeur pour nous (par exemple l’eau, l’air, le conseil d’un ami…) n’en avait pas pour le marché. La réponse est l’offre et la demande. Ce qui est essentiel est en abondance. Voilà un encouragement à la destruction de ce qui nous est utile. Pour l’éviter, la société crée des lois. Mais, si tous les peuples du monde ne les appliquent pas, il est facile de les contourner. Faut-il chercher plus loin les raisons de la globalisation ?
  • Nos Etats nous promettent des retraites. Mais nulle part cet engagement n’est comptabilisé. Pourtant il représente de l’ordre de 400% du PIB de beaucoup d’Etats occidentaux. Le cataclysme est pour demain[3].
  • Dans les années 20, des acteurs financiers américains s’étaient spécialisés dans la minibulle spéculative : ils achetaient des actions, donnant le signal de la spéculation. Lorsqu’ils vendaient, les autres spéculateurs les suivaient. Dans les années 90, Goldman Sachs a utilisé la Bulle Internet pour prélever des grosses commissions lors de l’entrée en bourse d’entreprises qui ne valaient rien[4]. La spéculation[5] est un mécanisme rationnel qui exploite les règles sociales.


[1] Pour une généralisation de cette analyse concernant la destruction du tissu industriel américain : FINGLETON, Eamonn, Unsustainable: How Economic Dogma Is Destroying U.S. Prosperity, Nation Books, 2003.
[2] SMITH, Adam, KRUEGER, Alan B, CANNAN, Edwin, The Wealth of Nations: Adam Smith ; Introduction by Alan B. Krueger ; Edited, With Notes and Marginal Summary, by Edwin Cannan, Bantam Classics, 2003.
[3] « L’économie avancée médiane devrait avoir un déficit de 24,5% de son PIB d’ici 2050 ; 12 pays, y compris les USA et la Grande Bretagne, auront des déficits de plus de 30%. Le rapport de la dette au PIB devrait avoir dépassé les 400%. » Old-age tension, The Economist, 14 octobre 2010.
[4] Sur l’histoire récente de Goldman Sachs, qui n’est qu’une succession de ce type d’innovations financières : TAIBBI, Matt, The Great American Bubble Machine, 9 juillet 2009, que l’on peut lire ici : http://www.rollingstone.com/politics/news/the-great-american-bubble-machine-20100405.
[5] Le mécanisme de la spéculation est étudié dans : GALBRAITH, John Kenneth, The Great Crash 1929, Mariner Books, 1997. De ce livre est tiré l’exemple des spéculateurs des années 20 (le livre dédie un chapitre à Goldman Sachs, par ailleurs). 

Marché = destruction ?

Je connais deux thèses concernant le marché. La première, généralement admise, est qu’il est optimal. La seconde, bien étayée, est qu’il est irrationnel. Mais que cette irrationalité ayant un caractère imprévisible, elle ne se prête pas à la manipulation. (cf. SHEFRIN, Hersh, Beyond Greed and Fear: Understanding Behavioral Finance and the Psychology of Investing, Harvard Business School Press, 2002.) Cela me semble contredit pas une modélisation simpliste.
  • Dans le travail de valorisation que fait le marché, deux phénomènes majeurs entrent en jeu. L’information et notre incapacité à prévoir l’avenir. 
  • Ces deux phénomènes donnent un moyen à celui qui est bien placé de faire fortune. Soit agir sur l’information, en la déconnectant de la réalité, c’est la spéculation ; soit masquer le coût des conséquences de nos actes.
On nous avait dit que libérer le marché des règlementations conduirait à une vague d’innovations. Nous avons eu, au contraire, une série de bulles spéculatives, et la destruction du capital de l’entreprise.

(Suite du billet précédent. On notera au passage le coup de génie que fut le discours sur la bureaucratie. On a justifié le versement de dividendes colossaux, par une meilleure efficacité de l’entreprise obtenue contre sa « bureaucratie ». En fait, sa rentabilité augmentée venait d’un arrêt de l’investissement à long terme permettant d’assurer la pérennité de l’entreprise – destruction de sa capacité de recherche, de sa relation client entraînant celle son capital de marque, etc.)

Y aurait-il deux rationalités?

En relisant des notes, je tombe sur une curieuse histoire. Au début, un dirigeant veut transformer une société. Ses collaborateurs s’opposent à son projet. Ils avancent des arguments très cohérents pour justifier leur point de vue. Le changement réussit. Tout le monde est maintenant pour. Mais personne n’a le sentiment d’avoir perdu la face. Ce qui est un phénomène que j’ai souvent rencontré. Je me demande si ce paradoxe ne s’explique pas par deux types de raisonnement.

  • Le faux raisonnement. C’est en fait une rationalisation. Avant l’arrivée du dirigeant, l’entreprise était paralysée, subissant restructuration sur restructuration. Elle avait inventé une raison pour son impuissance : les pays émergents allaient faire disparaître son marché. Il n’y avait rien à faire. Son raisonnement semblait étayé. Mais ne tenait pas à l’analyse. Le faux raisonnement justifie le statu quo. Mais c’est aussi un aveu de faiblesse et un appel à l’aide.
  • Le vrai raisonnement. Il fonctionne à l’envers du faux. Il part d’une intuition, et il la justifie par la raison. C’est d’ailleurs comme cela que fonctionnent les mathématiques. Elles ne vont pas en ligne droite vers la seule bonne solution. Elles ont l’intuition de cette solution, et la démontrent à reculons. On retrouve là la différence que Weber fait entre le savant et le politique. Le politique a l’intuition, et le savant lui dit comment la réaliser. 

Cela reflète probablement le fonctionnement du cerveau. Sa partie primitive, irrationnelle, est celle de l’intuition. Sa partie plus récente est celle de la justification.

Rationalité relationnelle

Contrairement à ce que croit la science économique, l’homme ne serait pas rationnel, il n’optimiserait pas son intérêt individuel. Il serait relationnellement rationnel. Il chercherait à optimiser l’intérêt du groupe. C’est du moins ce que dit un article. Il semble redécouvrir les idées des sophistes. Mais ceux-ci pensaient aussi que l’homme cherchait l’intérêt collectif, à condition qu’il y trouve le sien (justice).

Albert Hirschman

A l’occasion de son décès, j’ai découvert un économiste américain, Albert Hisrchman. En guise d’introduction à son œuvre, j’ai acheté Crossing boundaries.
Sa particularité ? Il a toujours été du côté des perdants. Juif allemand, il doit quitter son pays. Il continuera ses études en France (HEC), en Angleterre, puis en Italie. Il fera la guerre d’Espagne, aidera à évacuer les Juifs de France pendant la seconde guerre mondiale, et finira aux USA, professeur, après avoir joué un rôle important dans le plan Marshall. Une fois de plus, il est du mauvais côté : ses travaux montrent que la théorie économique « orthodoxe », celle de Hayek et des libéraux, est simpliste. Et ce, en grande partie parce qu’elle oublie la dimension sociale de l’existence. Ce que j’aperçois de ses idées :
Toute la théorie économique qui sous-tend l’action politique (et gouverne nos vies) repose sur l’hypothèse de la rationalité individuelle, le calcul. L’homme rationnel n’a aucun intérêt à l’action collective. Or, l’expérience quotidienne montre que nous éprouvons du plaisir à une telle action. Et que nous ne sommes pas toujours égoïstes. Le plan Marshall en est un exemple. Initialement, les USA s’imposent des clauses qui les handicapent au profit des pays européens. Mais c’est grâce à elles que l’Europe se redressera. Ce dont les USA seront un grand bénéficiaire. En outre, la passion est une dimension capitale de la vie humaine. Totalement absente de l’économie.
Il montre que l’économie, qui est une science de l’équilibre, aurait beaucoup à gagner à découvrir la dynamique, et la pratique. Il propose des solutions oscillantes à certains problèmes concrets. Et si elle s’était un tant soit peu intéressée à la société, elle aurait découvert la source de quelques effets imprévus. Par exemple, la commensalité n’est pas que consommation de nourriture. Elle crée un lien social. C’est peut-être ainsi qu’est née la démocratie grecque, mais aussi l’esprit de troupeau allemand. Dans son ouvrage le plus connu, il montre que, contrairement à ce que croit l’économiste, si l’on n’est pas content de quelque chose, on ne va pas forcément chercher ailleurs. On peut aussi tenter de le modifier (en protestant).
Il s’est intéressé au « possibilisme », c’est-à-dire à déterminer si tel ou tel avenir favorable, ou non, était possible. Et comment influer sur les événements pour aller dans la bonne direction. D’ailleurs, il note des exemples qui montrent que la planification peut réussir. Contrairement à ce que prétendait Hayek.
HIRSCHMAN, Albert O., Crossing Boundaries, Zone Books, 2001.

Le storytelling selon Jeanne Bordeau

BORDEAU, Jeanne, Storytelling et contenu de marque, Ellipses, 2012. Voilà un livre qui est sa propre démonstration. Le storytelling par le storytelling.
Qu’est-ce que le storytelling, au fait ? En donner une définition irait à l’encontre même du concept !

Toujours est-il que je retiens de ma lecture que rien ne va plus dans la communication d’entreprise. Manipulation (« contenu de marque ») par une parole d’autorité apparemment rationnelle, elle ne passe plus. L’entreprise n’a plus la légitimité de parler. D’ailleurs, Internet n’arrange rien. Plus possible de compartimenter la communication (notamment interne / externe). Pire : c’est le discours du marché qui fait l’image de marque.
Le storytelling, aussi vieux que le monde, est le langage de la vérité. Commentnous convainc-t-il de cette vérité ? Parce qu’il suscite notre émotion, d’abord. Mais aussi parce qu’il évoque un « mythe » fondateur, des valeurs qui comptent pour la société. Ils garantissent l’honnêteté des actions de l’entreprise en les encadrant.
Mais il y a plus surprenant. Cette histoire n’est pas figée, mais se « co-crée » par un échange permanent entre ce que l’on appelle aujourd’hui les parties prenantes de l’entreprise. Le mythe évolue, en fonction de l’expérience et du rêve collectifs. Toute la difficulté, alors, est de conserver la maîtrise d’un discours qui définit l’entreprise sans lui appartenir. Paradoxalement, peut-être, cela exige de savoir écouter et de retrouver l’art et les règles, immémoriaux, du langage et de la prose.

Manipulables américains ?

L’Amérique semble incroyablement susceptible aux balivernes. L’électeur républicain croit que Barack Obama n’est pas américain. La plupart de la population des USA estime qu’il y a désaccord entre scientifiques sur le réchauffement climatique.

Pourquoi ? Il semblerait que ce soit du fait de techniques à la Goebbels : les lobbys locaux sont passés maîtres dans le matraquage d’énormes bobards. A cela s’ajoute un phénomène étrange. Quand une personne croit à quelque chose, ce qui va contre la renforce dans ses certitudes ! Pour cela, il faudrait que la croyance en question soit devenue une partie intégrante de sa personnalité. (Cela se produirait notamment quand elle s’est engagée publiquement en sa faveur.) Ce qui paraît sous-entendre que les techniques de manipulation sont particulièrement sophistiquées.
Comment lutter ? Apparemment par la même méthode. En matraquant, mais avec des preuves. (C’est la technique que Paul Krugman semble adopter.)

Pourquoi sommes-nous hypocrites ?

L’hypocrisie fascine les sociologues (notamment James March). Elle a surtout fourni le fonds de commerce de Molière, et de beaucoup de comiquesmodernes. Plus curieusement, elle est au centre des techniques d’analyse des cultures d’entreprise (Edgar Schein) : les écarts entre ce que l’on fait et ce que l’on dit montrent que quelque chose d’autre nous guide. C’est notre inconscient collectif, et on peut ainsi le décoder. Finalement, le « soft power » américain, disloquer ses ennemis en les pervertissant par des principes que l’on ne suit pas, est une forme d’hypocrisie revendiquée.

Petit à petit, ce blog en est arrivé à émettre une théorie sur cette question.
  • L’intérêt pour l’homme de posséder une raison est essentiellement social : elle permet une coordination de l’espèce à grande échelle. Paradoxalement, de cette raison, à enjeu social, naît la conscience de son individualité.
  • Dans un monde individualiste, « libéral » donc. L’affrontement de l’homme contre l’homme est une tendance naturelle. Tous les coups sont permis pour pousser son intérêt propre. Or, les systèmes de coordination sociale (religion, idéologie, Etat, science…) sont le moyen le plus puissant d’asservir les individus aux intérêts d’un seul. (Ce qui s’appelle aussi totalitarisme.) C’est le cas, en particulier, de la raison, et de son utilisation déviante : le sophisme. 
  • Mais cet avantage n’est pas durable. La Révolution française en donne un exemple. Elle a rendu universels des droits que la haute société anglaise avait inventés pour son usage propre. La société universalise les avantages.
Tartuffe de wikipedia

En résumé, l’hypocrisie obéirait à une forme de « main invisible » : un mécanisme jouant sur l’appétit individuel aveugle pour diffuser, en accéléré, des idées utiles à la société. 

La conquête de l’inutile a ses raisons

Vainqueur de l’Ultra trail du Mont Blanc, venu de wikipedia

Hier, chronique d’Etienne Klein, France Culture. J’étais distrait, je ne suis pas sûr d’avoir bien compris ce qui était dit. Mais, après coup, mon inconscient s’est réveillé. Il m’a rappelé un des thèmes évoqués : pourquoi nous engageons nous dans des exploits gratuits ? Par exemple dans une course de 100km sur le Mont blanc ?

C’est une question que je me suis posée lorsque j’ai rencontré quelqu’un qui était resté plusieurs mois dans une sorte de réfrigérateur au grand nord. Quasiment sans rien faire.
La surprise passée, je me suis dit qu’il n’avait rien d’exceptionnel, que nous étions tous des conquérants de l’inutile. Ne passons-nous pas notre vie à nous entraîner pour réaliser un exploit sans lendemain, par exemple un examen ?
Et si c’était raisonnable ? Pour commencer, l’exploit à venir fournit un sens à notre vie. Ensuite, si j’en crois un entraîneur, la logique de l’exploit est celle du dépassement, permis par la maîtrise de réflexes apportée par l’entrainement. Ce dépassement, dans une forme de douleur, donne la jouissance de la domination de la raison sur l’être, et sur ses concurrents (ma propre expérience de la course de fond, qui se gagne par des sprints intermédiaires faits au bluff). Enfin, l’exploit réalisé, on passe sa vie à le rejouer, comme un ancien combattant ses batailles. Si je rapproche cela de ce que dit la neurobiologie de la méditation, c’est probablement un moyen d’enregistrer dans son corps ces moments de bonheur (cf. commentaire de ce billet). Ce qui rend l’individu « résilient » à l’aléa, et à la dépression, et globalement plus heureux qu’un homme qui vivrait une existence sans exploits.
L’inutile a des raisons que la raison ne comprend pas ?