Ainsi parlait Vladimir

Il est parfois réconfortant d’écouter les philosophes patentés. On apprend qu’ils éprouvent les mêmes difficultés que nous à lire Vladimir Jankélévitch.

Au départ, sa pensée paraît légère et lumineuse. Mais, au bout d’un moment, on se demande où il va. Sa parole se nourrit d’elle-même ?

Sa technique est un mélange d’expérience quotidienne et de références savantes généralement inconnues et souvent livrées en version originale. Peut-être est-ce la bonne façon d’utiliser, voire d’éduquer, sa raison ? (Une autre façon d’interpréter « je pense donc je suis » ?) Par une critique permanente de sa pensée, mais aussi en faisant appel à celle des autres, afin de produire de nouvelles idées, de faire progresser sa conscience ? Seulement, cela doit s’arrêter un jour, conduire à une action ? Ce qui n’est ni l’objet du livre, ni celle du cours ?

Passion et raison

Descartes et Spinoza opposent raison et passion. Avec Trump, la raison est d’actualité.

J’en suis venu à penser que la passion était le propre de l’homme, dans son « état naturel », comme auraient dit les philosophes des Lumières. La passion est à la fois bonheur fou et atrocité gratuite. La raison a été inventée par l’homme. Elle a créé des « lois de la nature ». La souffrance, la mort, la pauvreté, la loi du plus fort… sont inacceptables, par exemple.

A-t-elle des avantages concurrentiels sur la passion ? Peut-être moins parce qu’elle sait « prévoir l’avenir » alors que la passion est aveugle, mais parce qu’elle est facteur de cohésion sociale. De ce fait, elle finit par enfermer le passionné dans un asile, ou, par son inertie, le fait disjoncter.

En fait, la raison ne voit que les erreurs manifestes, la découverte « scientifique » est hasard, et ne peut se faire sans passion « aveugle », car le monde n’est pas « raisonnable », il est « complexe ». En conséquence de quoi, l’histoire est probablement oscillations entre raison et passion, une autre manière de parler de Yin et de Yang. Après la folie de la guerre, l’après-guerre fut excessivement raisonnable, ce qui a produit une vague de passion, 68, nouvelle économie, Wokisme, Trump ? La véritable raison serait-elle d’éviter des oscillations trop violentes ?

Complexe de supériorité

Souvenir de petite enfance. Mon père avait l’habitude de siffler l’air de La truite de Schubert. Il se trouve que moi aussi. Un jour je l’ai entendu juger que j’avais une drôle de façon de l’imiter. En fait, ce que je sifflais, c’était ce que j’avais entendu d’un enregistrement. C’était mon interprétation qui était correcte, pas le sienne.

C’est probablement l’histoire de Marx et de Proudhon. Marx, l’homme supérieur, méprisait Proudhon, l’homme du peuple.

Les complexes de supériorité sont dangereux, ils rendent sourd.

Les Cristalliers

Y a-t-il toujours des Cristalliers ? Les Cristalliers sont, ou étaient, des alpinistes dont la passion était la collecte de cristaux de roche. Ils consacraient leurs loisirs à des escalades périlleuses, qui parfois leur coûtaient la vie, à la recherche des dits cristaux. Et, lorsque l’escalade n’est pas possible, à observer les montagnes à la jumelle, dans l’espoir d’y repérer quelqu’évolution favorable.

Art pour l’art, apparemment les cristaux n’ont aucune valeur.

Voilà qui paraît curieux. Mais, vues par un étranger, toutes nos passions ne sont-elles pas incompréhensibles ? C’est ce genre de fantaisie qui évite à l’humanité d’être prisonnière de la raison ? Raison qui pourrait lui être fatale ?

(Rediffusion de France culture.)

Erreur

Une fois de plus, je me trompais. Spinoza ne parle pas que des dangers de la passion. Il semble aussi parler de ce que j’ai découvert récemment : nos actes sont guidés par des injonctions inconscientes que nous ne contrôlons pas. En prendre conscience est le début de la sagesse.

Ma vie est effectivement pavée d’erreurs de raisonnement. Avec le recul, je constate que je suis passé à côté de solutions évidentes.

Mais, que me serait-il arrivé si j’avais pris des décisions correctes ? Ne serais-je pas un légume heureux ?

Il me semble que nous vivons dans la caverne de Platon. Nous ne voyons de la réalité qu’une sorte de « projection ». La raison nous enferme dans ce monde plat et terne. Il n’y a que le hasard, et l’erreur de raisonnement, qui nous permette de découvrir qu’il existe « autre chose ». (Et l’art est une forme de ce hasard.)

Raison d’être

En écoutant une émission traitant de sorcellerie et de possédés, j’ai pensé qu’ils ne paraissaient étranges que parce que nous les jugions du haut de siècles d’accumulation de connaissances.

Il est peut être bien plus étrange de penser que l’on puisse mettre la nature en équations.

Bien sûr, ces équations ne disent pas tout. Lorsqu’on veut les pousser un peu loin, elles débouchent sur l’absurde. Mais, tout de même, elles ont permis de construire un monde rassurant.

La raison semble le propre de l’homme. J’entendais une autre émission remarquer que dès que l’enfant jouait, il créait des règles. Nous semblons naturellement chercher à modéliser ce qui nous entoure, à en expliquer le comportement.

Cette raison donne-t-elle un sens, une direction et un but, à l’histoire, comme le pensait Hegel ? Finirons-nous dans un monde rationnel ? Un monde « artificiel » au sens d’Herbert Simon, que l’homme a créé à son image ? L’utilité des Trump, et de leur agitation folle, serait-elle de nous rappeler, de temps à autre, de ne pas nous endormir sur nos lauriers, et de reprendre conscience de la raison de règles qui sont devenues une seconde nature ? Mais serions-nous, tout de même, déterminés, par cette étrange faculté ?

Recul

Peut-on prendre du recul, par rapport à la situation de la France, et se hasarder à se demander la cause de notre mal ? Sachant que j’ai toujours tort, mon opinion doit être entendue avec méfiance…

En tous cas, voici mes hypothèses du moment.

  • Le mal viendrait de la politique de M.Macron. Il aurait accéléré celle de ses prédécesseurs. Elle consisterait à dépenser sans compter pour construire une France « à la mode », des « start-up » et des « premiers de cordée » vivant dans des « métropoles ». La France traditionnelle est saignée à blanc. Et ce pour financer les projets de M.Macron, mais aussi parce qu’elle doit disparaître.
  • Cette politique, comme celle de Lénine et pour les mêmes raisons, s’accompagnerait d’une hypercentralisation.
  • Conséquence : un trou sans fond, et des services publics de plus en plus inefficaces, car conçus pour servir cette politique, et non l’intérêt général.

Inverser ce cercle vicieux consisterait à comprendre :

  • Que l’avenir n’est pas dans le new space ou l’intelligence artificielle, châteaux en Espagne, mais dans la réinvention de ce qui fait notre vie (transport, construction, consommation d’énergie, loisirs, nourriture, etc.)
  • Que le service public doit servir le public.
  • Et peut être qu’il faut en revenir aux fondamentaux de notre République : les droits de l’homme et la raison. Car, en dernière analyse, c’est cela que nie la politique de M.Macron.

Le changement doit se faire « par en bas ». Le changement économique doit être tiré par l’initiative collective de l’entreprise locale, qui entraîne l’élu local, qui oriente l’action de l’Etat.

De même pour le service public. C’est aux unités locales, qui connaissent la réalité de la vie du citoyen, d’orienter l’action de leur hiérarchie, puis celle de l’Etat, de la « République », au sens de « bien commun », et non de dictature.

Quel est le rôle du gouvernement, dans ces conditions ? Ce que Kurt Lewin nommait le « changement planifié », condition nécessaire de la démocratie, selon lui. Le gouvernement doit synthétiser ce que disent les « hommes de terrain », qu’ils soient à l’intérieur ou à l’extérieur, et en tirer une ligne directrice, qui sera, ensuite, appliquée par les dits hommes de terrain, coordonnés par le sommet.

Spiritualisme

M.Trump est le rêve de l’intellectuel devenu réalité. En effet, ce dernier dénonce la main invisible de la raison s’abattant sur la société. Or M.Trump, c’est l’arbitraire au pouvoir. D’ailleurs, les nouveaux hommes forts qui dominent notre monde sont des hommes de foi. Ils croient, avant tout, à leur étoile et à la dernière idée qui leur a percuté le crâne.

Qu’est-ce que la raison ? peut-on se demander. C’est le contraire de la foi. Paradoxalement, c’est donc le doute. Que sais-je ? dit Montaigne. Voilà qui est inattendu. Car, le doute n’est-ce pas la négation de l’action ?

La caractéristique de l’homme est de chercher des lois à tout ce qu’il rencontre, en particulier aux phénomènes naturels ou aux comportements de ses semblables. (Il paraît que cela se voit dès l’enfance : quand l’enfant joue, il invente des règles.) Ces lois ont eu un certain succès, c’est la science actuelle. Mais elles sont aussi un échec : dès qu’on veut en faire des absolus, on rencontre l’absurde. Et si la raison était cette démarche de recherche permanente de « raisons », sachant qu’elles ne seront jamais satisfaisantes ? Et si c’était la démarche, et pas son résultat, qui comptait ?

Julien Benda

Julien Benda se disait « rationaliste ». Apparemment, cela signifiait qu’il n’y avait que les faits qui comptaient pour lui. Ce qui valait à Kant d’être disqualifié pour avoir voulu parler de morale. (Qui êtes-vous ? – Julien Benda – 1949, une rediffusion de France culture.)

Ce qui m’a fait me demander si la morale n’était pas rationnelle. Comme la religion d’ailleurs. Car elles permettent à la société de tenir. Et que serions-nous sans la société ?

Le coeur (et la société) a des raisons que la raison ne comprend pas ?

Consensus et conviction

Curieusement, le consensus des scientifiques ne convainc personne. Ou plutôt convainc la population que la science n’est pas sérieuse.

Je me demande si se convaincre de quelque-chose ne demande pas un exercice douloureux. Il faut qu’il y ait débat, désaccord. Alors l’intellect se met en marche. Il peut en résulter qu’il aboutisse à une conclusion opposée à sa position initiale.

(Socrate de Platon semble avoir procédé de la sorte. Pourquoi ne me convainc-t-il pas ? Pour moi, il utilise les procédés des sophistes. Il manipule son interlocuteur. Ce qui lui a manqué, selon-moi, est d’avoir cherché à le comprendre, d’avoir eu du respect pour un point de vue que ce dernier ne savait souvent pas exprimer.)