L’école de la République ?

Je me demande si Alain Finkielkraut ne rêve pas de ramener notre école à ce qu’elle était à l’époque radicale. Autrement dit sélection et culte des « grands auteurs ».

Cela ne me semble pas une bonne idée.

J’ai fini par penser que la Révolution a voulu remplacer une aristocratie de la naissance, par une autre aristocratie de la naissance. La première devait sa situation à ses ancêtres, la seconde à ses capacités intellectuelles, supposées innées, détectées par l’Education nationale.

Or, selon moi, cela repose sur deux hypothèses fausses. On ne nait pas, on devient. Et ce n’est certainement pas l’Education nationale qui peut détecter quoi que ce soit. Surtout, on aboutit à une société pyramidale, avec un haut qui pense, et une base qui exécute. Or, théorie des réseaux ou non, il semble évident que réserver la pensée à quelques-uns produit un « engorgement informationnel ». L’expérience de notre république en donne le triste spectacle.

Quant aux « grands auteurs », ils ont servi à justifier la « grandeur de la France » à l’époque des nationalismes, de même que, du temps de l’enfance de mon père, on portait aux nues les cultures et les produits de nos régions.

Il faut les remettre à leur place. Ce n’était pas des génies, ils ont su exprimer, mieux que d’autres, une situation et un temps. Et, comprendre leur technique et le sentiment qu’ils ont éprouvé peut nous être utile. De même que la philosophe est utile à la pensée, parce que chaque philosophe a traité une question particulière, que nous sommes susceptibles de rencontrer. (Et qu’il a cru avoir trouvé le Graal, alors qu’il avait tort.)

La réinvention de la 3ème République

Il y a des changements qui réussissent. Le programme de la 3ème République en est l’exemple même. Seulement, la réussite a été si parfaite que ceux qui le portait, les radicaux, n’ont plus rien eu à dire, et ont disparu. (Référence.)

Selon Nassim Taleb, les institutions récentes ont une faiblesse : leur espérance de vie est fonction de leur ancienneté. Et c’est ce que l’on constate avec les nôtres : elles n’étaient pas résiliantes. Ascenseur social, grandes écoles, intégration, égalité, laïcité, démocratie… rien n’a tenu le choc. 

Et c’est pourquoi, probablement, Kant et quelques-autres pensaient et pensent que l’amélioration est préférable à la révolution. 

Maintenant, il est possible que le modèle de la 3ème République corresponde toujours à une aspiration de la population. (Ce qui explique pourquoi elle résiste à ses gouvernements, qui ont prétendu que le problème était ce modèle, et qui ont voulu imposer des alternatives ?)

Alors, parviendrons-nous à améliorer nos institutions, afin de remettre durablement à flots notre idéal ?

David et Goliath, l'association et la technocratie ?

Une association concurrence la SNCF, et elle prétend, bien que toute petite, être la plus efficace. L’effet d’échelle, qui a justifié toutes les stratégies de nos grands patrons serait-elle prise en défaut ? L’association mobilise le génie humain, la technocratie fait le contraire ? 

Ce que cette histoire a d’intéressant est qu’elle était le modèle qu’avaient en tête probablement beaucoup de Français avant la guerre de 40. Ils voyaient la France comme un juste milieu entre l’individualisme et le communisme. Un individu « très libre », avec une couche sociale, très fine. Un monde d’associations. Mais tout cela a été balayé par l’Etat technocratique, paternaliste, et massif. 

M.Macron ou la méprise ?

L’élection de M.Macron a été un rejet de l’homme politique traditionnel. Et l’opposition demeure la meilleure alliée de notre président. Lorsqu’elle le dénonce, elle rappelle à l’opinion qu’il n’y a, toujours, aucun choix.

Pourtant, il y a peut-être eu un, très faible, espoir déçu. Nous découvrons que M.Macron est un libéral jurassique. Quelque chose qui semblait avoir disparu avec MM. Blair et Clinton. Or, il aurait pu être autre chose. Une relecture du radicalisme, ou de la « troisième gauche ». Un élève de Paul Ricoeur.

Cette pensée, qui a forgé le pays, est très proche du libéralisme, mais ce n’est pas du libéralisme. C’est un individualisme farouche, mais un libertarisme solidaire. On y aime l’entreprise, au sens projet noble et aventureux (« venture » en anglais), mais pas le salariat (perte de liberté). L’Etat y est vu comme un danger totalitaire. Il est donc maigre, et contrôlé. La différence avec le libéralisme moderne, c’est que l’on n’y célèbre par les « premiers de cordée » à la Ayn Rand. L’être d’exception n’est pas un démiurge, ultra riche, il est dévouement à la cause public, à la Pasteur. En effet, les hommes y naissent et y demeurent éternellement égaux. Et, donc, les réformes n’y sont pas imposées, elles font partie d’un projet national, désiré par tous.

Démocratie directe contre démocratie représentative

La France a toujours été mal à l’aise avec la démocratie représentative. La raison en est qu’elle instaure des « corps intermédiaires ». Ceux-ci, hommes politiques, syndicalistes, conseils d’administration de mutuelles, fonctionnaires… accaparent le pouvoir (sous une apparence d’affrontement ?) et maintiennent un statu quo qui les arrange, mais qui n’est plus adapté aux circonstances du moment. Ils deviennent une oligarchie et empêchent le changement nécessaire.
D’où l’idée de la démocratie directe. C’est le concept originel de la démocratie : le citoyen gère, en égal, les affaires de la cité. La France a une façon originale de concevoir la question. C’est l’association. Ni individualisme, ni collectivisme. Clémenceau : « défenseur de l’individu, de l’entreprise individuelle, il ne peut accepter le triomphe de l’individualisme. Car l’individu fait partie d’un corps social (…) en même temps, il ne peut accepter le communisme (…) l’individualisme absolu, expression de la barbarie, le socialisme collectiviste est un déni de l’individu, mais les responsabilités de l’État social doivent être reconnues. » 
La démocratie directe peut exister dans une démocratie représentative. Il suffit que le citoyen ait les moyens, lorsqu’il est mécontent, de déclencher un mouvement collectif qui fasse bouger le système, pacifiquement !, en dépit des intérêts qui tentent de le bloquer. (Leader du changement.)

Nous sommes tous radicaux !

Nous sommes tous des radicaux ! M.Valls se réclame de Clémenceau. E.Macron de M.Rocard. M.Rocard et S.Hessel de P.Mendès-France. 
Le radicalisme, c’est la poursuite de la Révolution par des moyens pacifiques. C’est le peuple qui pense et décide, et non « l’élite », comme aujourd’hui. Mais c’est un peuple qui embrasse le monde et ses évolutions, et ne se replie pas sur son passé, comme propose de le faire le FN. C’est le régime qui a dirigé la France depuis qu’elle est une République, et jusqu’à la 5ème, retour du monarchisme refusé par Mendès-France. Le radical est une sorte de protestant, ou d’anarchiste, au choix. Il aime la liberté. Il veut des gens qui soient formés à l’exercice de la pensée, afin qu’ils n’aient pas besoin de lois pour se guider. Une France radicale serait une France aux institutions légères, dans lequel l’économie sociale, l’association, jouerait un grand rôle. Pas un État providence. 
Mais suffit-il de se dire Radical pour l’être ? Les radicaux modernes n’auraient-ils pas absorbé des idées qui contredisent leurs principes ?

Evolution politique de la France

Comment modéliser la situation politique de la France ? Voici où ce blog m’amène :
  • La France a été longtemps radicale. En fait jusqu’à de Gaulle. Le radicalisme n’est rien d’autre que la mise en œuvre des idées de la Révolution. Je pense qu’il correspond toujours à l’esprit de la nation. 
  • Les partis de gouvernement actuels me semblent représenter les privilégiés d’hier. D’ailleurs, ils sont ouvertement « anti Lumières » (cf. le postmodernisme de gauche) :
    • D’un côté N.Sarkozy à repris le combat de « la première droite » de la classification de René Rémond (les possédants), la seule à s’être toujours opposée à la Révolution.  
    • De l’autre, la gauche a repris le discours moraliste de l’Eglise catholique (aucun lien avec la religion du même nom) dont l’objet est d’assurer le statu quo en convainquant le peuple qu’il porte une faute originelle (le colonialisme). 
  • Mais le radicalisme est aussi un individualisme, et les égos qui le constituent l’empêchent de rassembler ses forces pour gouverner dans le respect de l’intérêt général. Aujourd’hui, le radicalisme, c’est aussi bien Bayrou, Borloo, Loos, Morin, Rama Yade que Valls ou Rocard.
  • Faute d’union, ses thèses ont été récupérées par le FN, défenseur de tout ce qui est national.
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« Sacre-coeur-paris ». Sous licence CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons.

Pourquoi les Radicaux ne gouvernent-ils pas la France ?

Les valeurs des radicaux sont les valeurs de la France. (En fait, le rédicalisme est la mise en oeuvre des idées de la Révolution.) Pourquoi la France n’est-elle pas gouvernée par les Radicaux comme elle l’a été jusqu’à de Gaulle ? Voilà la question que je me suis posée en découvrant l’histoire du parti radical.
La vie de Clémenceau vient de me faire comprendre la faiblesse du parti radical. C’était un parti d’individus. Une fois que le projet du parti a été mis en oeuvre, ils n’avaient plus rien pour les tenir ensemble.

De Gaulle a occupé leur place par une solution monarchiste. Puis le pouvoir a été saisi par deux machines de masse, gauche et droite. Ce n’est pas très représentatif, mais c’est solide. Et cela a laissé de l’espace libre au FN.

Clémenceau

« Homme d’affrontement, qui n’est lui-même que dans le conflit », Clémenceau ressemble à ces anarchistes ou ces révolutionnaires qui passèrent leur vie à défier la société. Il connaît la prison très jeune, il est toujours endetté, il va de combat en combat, c’est d’ailleurs un duelliste redouté, et un tribun sans égal. Et il ne cherche pas le pouvoir. Pendant longtemps il est celui qui fait tomber les ministères. Il n’arrive au gouvernement qu’âgé. Il s’est fait énormément d’ennemis. Mais lui n’a de rancœur vis-à-vis de personne. Il n’en veut qu’aux idées, pas aux hommes. Et il fait passer l’intérêt général avant tout.

C’est l’homme de l’affaire Dreyfus. Il est ministre de l’intérieur, « premier flic de France », à un moment où le « pays (est) en proie à l’agitation sociale et à la menace de désagrégation ». Car c’est alors que « l’unification (de la gauche socialiste) se produit sur la base radicale de la lutte des classes », qui légitime la violence comme moyen d’action. Puis il est « le père la victoire », en 17 au moment où la France et l’Etat major sont saisis par le défaitisme. Sa vie est aussi faite de revers. Pendant la Commune, il tente une conciliation. Il ne parvient ni à empêcher la peine de mort, ni à faire renoncer la France au colonialisme. Et les accords qu’il fait signer après guerre ne seront pas respectés.
Surtout, il semble avoir été pris dans une guerre fratricide. Lui-même va être le fléau de Gambetta et de Ferry, « conservateur déguisé en républicain ». Avant d’être pris à parti par Jaurès. « Le plus grand faux pas de la carrière de Clémenceau » aura été de ne pas parvenir à s’entendre avec le parti socialiste. Ce qui conduit « les socialistes (à prendre) le monopole de la revendication sociale, alors même que leur ligne révolutionnaire les éloignait du pouvoir ». « La gauche radicale n’a guère le sens social. » « Déjà s’amorce l’évolution qui fera du radicalisme le représentant attitré des classes moyennes, des petites villes et des villages mêmes. »
A quoi croyait-il ? à la liberté individuelle. Elle a pour condition la République, et le progrès (« confiance irrésistible dans l’idéal de la raison et des Lumières »).

Son idéal ? Individualiste farouche « contempteur de l’autorité », « il veut la République, toute la République, la République de Clémenceau c’est d’abord la liberté. » Liberté ? « (Ce qu’il veut faire dans ses écrits) : c’est chanter la vie, c’est magnifier l’action, c’est exalter la joie d’être, contre les philosophies et les religions de la misère et de la chute. » « La parole ne peut être que vain bruit, sans action. »
Sa stratégie ? « lutter contre les monopoles, les privilèges patronaux (…) préparer l’abolition graduelle du prolétariat (…) vieil idéal de la Révolution, celui du petit propriétaire libre. »
Le moyen ? « Le salut passait à ses yeux par la ville, l’instruction, les études » : « Ouvrir l’enfant aux sensations de vérité, de bonté, à la pitié des êtres, aux sentiments de compassion humaine, d’où jaillit le noble élan de secours. » « Délivrer l’homme de l’ignorance, l’affranchir du despotisme religieux, politique, économique et l’ayant affranchi, régler par la seule justice la liberté de son initiative, seconder par tous les moyens possibles le magnifique essor de ses facultés, accroître l’homme en un mot, en l’élevant toujours plus haut. » Le service militaire est « le prolongement de l’école ».
Ses combats en découlent : « défenseur de l’individu, de l’entreprise individuelle, il ne peut accepter le triomphe de l’individualisme. Car l’individu fait partie d’un corps social (…) en même temps, il ne peut accepter le communisme (…) l’individualisme absolu, expression de la barbarie, le socialisme collectiviste est un déni de l’individu, mais les responsabilités de l’Etat social doivent être reconnues. » « Il n’a d’ennemis que ceux qui violent la loi. »
Il croit au « droit des peuples ». Il aime la France parce qu’elle porte son idéal, c’est un  « grand peuple, celui qui avait allumé pour le monde entier la torche de la liberté. » « La France, autrefois soldat de Dieu, aujourd’hui soldat de la liberté, toujours soldat de l’idéal. »
Le livre : WINOCK, Michel, Clémenceau, Librairie Académique Perrin, 2011.

La logique de l’intellectuel

La logique de l’intellectuel (de gauche ?) serait que l’opprimé est fatalement un juste. J’ai saisi cette idée au hasard d’une émission de France Culture dont j’ai attrapé une minute, dans la confusion, d’où l’approximation de la citation. Entout cas, la modélisation semble étonnamment puissante.

Elle pourrait expliquer bien des paradoxes. Par exemple, pourquoi le Juif est-il un bon quand il est dans un camp nazi, et un mauvais quand il est Israélien ? Pourquoi la famille Rom peut-elle être l’antithèse des droits de l’homme mais aussi l’image du bien absolu ? Pourquoi a-t-il fallu les printemps arabes pour que l’on découvre qu’il y avait oppression et misère au Maghreb, sinon parce que d’anciennes colonies ne peuvent qu’être le bien ?
Où est l’intellectuel dans tout ceci ? Il combat du côté des opprimés. Mais alors en opprimant les oppresseurs, il en fait des justes, et est le mal ? Ne serait-il pas plus logique de périr en martyr non violent ?
Et si la nature de l’homme était d’opprimer quand il le peut ? Le bien n’existerait pas ?
Question finale : l’intellectuel en est-il un ? En effet, penser est le contraire d’obéir mécaniquement à des règles sommaires. Défaite des Lumières, des philosophes, de la Révolution, de la 3ème République, des instituteurs, des radicauxpuis du socialisme de Jaurès, dont le combat a été justement de nous apprendre à penser par nous-mêmes, en dehors des coutumes et autres règles qui nous préexistent ?