2016 : la liberté guidant les peuples ?

Un des mots de 2015 a été liberté. Toutes les modes de management du moment en parlent. C’est la bureaucratie qui étouffe l’entreprise. Libérons l’initiative. Et l’individu aspire à se réaliser dans son travail. Fini l’homme – coût. Vive l’homme – richesse.

Ce mouvement paraît correspondre à une puissante aspiration de notre société. Nouvel individualisme contemporain. « La désaffection des jeunes pour la politique est connue et n’est pas seulement conjoncturelle. Parce que cette génération va au bout du nouvel individualisme contemporain. Elle est née au tournant des années quatre-vingt quand la France a connu une progression de l’instruction très significative. 33 % d’une classe d’âge avait le bac à la fin du septennat Giscard d’Estaing. En 1995, on était passé à 65 %. Instruite et cultivée, cette nouvelle génération ne veut pas que sa liberté soit limitée, que ce soit par une transcendance religieuse (ils sont largement a-religieux) ou par une instance sociale (l’idée de nation est en déclin). » (L’Opinion, Hakim el Karoui, 30 Novembre 2015.)

Aspiration à l’anarchie ? Les attentats du 13 novembre sont attribués au « désespoir ». La réussite du FN aux élections régionales serait due au besoin d’un projet collectif. Pour s’épanouir, il faut à l’homme une société qui fonctionne. Elle doit avoir un sens, un projet. Podemos en dit peut-être long sur les attentes de notre portion d’humanité. C’est un mouvement « citoyen », qui porte des idées neuves. A bas ce monde mesquin de petits calculs ? A nous une société jeune, solidaire et ouverte sur le monde ? 

2016, année de changement ?

2016, année du changement ? Chaque année ce blog répète : nous sommes en crise ; la crise est un dégel de nos certitudes, (à l’exception de terroristes) nous vivons dans le doute, qui rend intelligent. Aucun changement en vue. Et si cela changeait ? En 2015, j’ai envisagé des scénarios inquiétants. Et si en 2016, on voyait la vie en rose ?

Vers un nouveau système ? 
Après guerre, c’est l’ère technocratique. Planification. De hauts fonctionnaires bienveillants organisent le partage des fruits de la croissance. Mot d’ordre : le travail pour tous. Monde riche et rasoir. Puis mutation : « libéralisme financier ». 
Contrairement à l’Allemagne, qui va les faire voler, la France laisse sombrer ses canards boiteux industriels (textile, par exemple). Elle croit qu’en taillant les branches pourries, des neuves apparaîtront. Ça rate. Le chômage s’installe. Notre système de protection sociale entre en cercle vicieux. Gestion et bonus, nos hauts fonctionnaires deviennent oligarques. Que ce soit dans l’entreprise, où il faut appliquer des procédures, ou dans la société, où la morale a fait un retour fracassant, l’ordre moral s’est installé. (A croire que 68 n’a pas été une révolte de la liberté, mais le putsch de ceux qui voulaient être de Gaulle à la place de De Gaulle.)
Maintenant, craquement. Notre développement n’est pas durable, malaise existentiel… les normes ne marchent pas. Alors, pourquoi ne pas affronter l’incertitude ? Créer du neuf ? Libérer le génie humain ? Liberté, j’écris ton nom ? (A suivre.)

Les changements systémiques ne sont pas prévisibles

Il y a quelques temps Hervé Kabla s’est demandé comment Stefan Zweig a pu ne pas voir arriver la guerre de 14. L’année dernière, j’ai ramassé quelques prévisions pour 2015. (Bertrand Chokrane, The Economist, notre gouvernement.) Toutes fausses. Pourquoi ? 
Parce qu’elles prévoient que les forces qui façonneront l’avenir, à quelque-chose près, seront celles qui agissent aujourd’hui. L’Allemagne ira plus ou moins bien. La France ou la Grèce seront plus ou moins ridicules… (Quant à notre gouvernement, c’est une pendule arrêtée : il prévoit le redressement depuis 4 ans.) Mais rien en ce qui concerne les « black swans », qui font trembler la planète : le terrorisme ou même, modestement, VW. 
Même là où l’on voit quelque-chose, quelles vont en être les conséquences ? Les USA sont désormais autonomes énergétiquement, ils vont lâcher l’Arabie Saoudite, mère de bien des terrorismes, qu’est-ce que cela va donner ? Quel va être l’action d’un Iran libéré ? Plus généralement, après avoir tenté, une nouvelle fois, de convertir la planète au Bien, les USA vont-ils la laisser au chaos et se replier sur leur île ? D’ailleurs, que pourrait donner un Donald Trump, ou équivalent, en maître de l’univers ? Des référendums s’annoncent un peu partout, vont-ils faire basculer le monde dans l’inconnu ?…
Paul Veyne pense qu’il n’a tenu à rien, aux caprices de l’histoire, que notre monde devienne chrétien
Voilà pourquoi les prévisions ne peuvent se faire qu’a posteriori. Le déclenchement de forces de changement mondiales dépendent de facteurs infimes. Et, en plus, il y a des phénomènes combinatoires : un changement en cache un autre, et ainsi de suite.
(Même en 14. Zweig explique que le grand duc, dont l’assassinat est à l’origine de la guerre, était universellement haï. Peu de gens voyaient en quoi sa mort pouvait constituer un casus belli. Mais il y avait quelque-part des intérêts qui en ont décidé autrement. Probablement l’incapacité humaine à la prospective a été pour beaucoup dans leur choix suicidaire.)

Quand la science prévoyait la fin du monde

Nous croyons découvrir que notre développement n’est pas durable. Mais, de la fin de la guerre jusqu’au début des années 70, la littérature scientifique a produit une série de best sellers énormes sur le sujet. Tous les thèmes du débat actuel y étaient ! (Article de Nature.)

Paradoxes. Les Trente Glorieuses, que nous croyons idylliques, avaient peur. Outre les scientifiques, Hayek prédisait l’avènement du nazisme (The road to serfdom) ; Hannah Arendt constatait que la société, qui avait fait du travail la raison d’être de l’homme (donc considéré l’homme comme un animal), allait le lui ôter, lui substituer le loisir, et donc le priver de raison d’être. (La condition de l’homme moderne.) Il y avait aussi les théoriciens marxistes ou autres qui voulaient « libérer l’homme », et qui étaient prêts à tuer pour cela. Le terrorisme était de gauche en ces temps là. 
Notre société serait-elle double ? Il y a ceux qui vivent d’idées, qui parfois voient juste et parfois ont peur de leur ombre, et ceux qui baignent dans la réalité et dans l’instant, et ne voient pas plus loin que le bout de leur nez ?

(L’article parle des livres suivants :

  • The Meaning of the Twentieth Century: The Great Transition, Kenneth E. Boulding, Harper and Row 1964. 
  • Operating Manual For Spaceship Earth, R. Buckminster Fuller, Southern Illinois University Press 1969. 
  • The Closing Circle: Nature, Man, and Technology, Barry Commoner, Knopf 1971. 
  • The Limits to Growth: A Report for the Club of Rome’s Project on the Predicament of Mankind, Donella H. Meadows, Dennis L. Meadows, Jørgen Randers etWilliam W. Behrens III, Universe 1972. 
  • One Earth: The Care and Maintenance of a Small Planet, Barbara Ward et René DuBos W. W. Norton 1972.

Curieusement, je n’ai pas l’impression qu’il y ait eu des équivalents français de ces livres. La France aurait-elle sous-traité sa pensée aux USA ?)

    Dieu tient-il ses promesses ?

    France Culture débattait de la promesse. Et notamment de la question de Dieu tenant promesse. Je ne prétends pas avoir compris, ou même correctement écouté, ce qui se disait, mais j’en ai retenu que l’on ne pouvait pas être sûr de tenir promesse, puisque l’on ne maîtrise pas l’avenir ; en revanche la société ne marcherait pas si nous ne pensions que c’était possible. Seul Dieu, qui contrôle tout, peut s’engager. 
    Est-il dans notre intérêt qu’il fasse des promesses ? S’il parvient à contrôler tous les facteurs de contingence, cela veut dire qu’il détermine nos mouvements, donc que nous ne sommes que des pantins. Et si la condition de la promesse était la possibilité de ne pas pouvoir la tenir ? 

    Quel sera le système de demain ?

    Dans deux précédents billets, je distingue deux phases dans notre développement récent.
    1. Les trente glorieuses, phase technocratique, qui prétend protéger l’homme de la nature. Et, peut-être, faire du peuple un animal inoffensif.
    2. Les décennies suivantes, qui voient la destruction de ce système. On tond l’animal, désormais sans défense. 
    Quel sera le prochain système ? Peut-on prédire l’avenir ? Non, mais on peut orienter le cour des événements dans une direction favorable. Deux observations :
    1. Nos idées ont été façonnées par l’ancien système. En quelque sorte, ce qui peut nous arriver est inconcevable. Il faut se préparer à tout abandonner…
    2. Enantiodromie. Le fait d’avoir voulu s’isoler totalement du risque doit produire un retour de balancier violent. Du fait du point 1, les conséquences du dit retour sont difficiles à prévoir. La solution à ce problème est la « résilience », dont le principe est « l’union fait la force », autrement dit la solidarité. Ce qui est l’antithèse de l’attitude dominante. 
    Les limites à la croissance 
    Peut-être, après tout, les prédictions des limites à la croissance vont-elles se réaliser ? Nous allons passer d’une croissance matérielle destructive, à une croissance immatérielle, des connaissances, durable ? Un monde dans lequel l’homme ne serait plus considéré comme un producteur, une bête de somme, mais comme un créateur ? 
    En route vers l’inconnu

    Il n’est pas impossible que la « révolution numérique » aille dans ce sens. Elle facilite le développement de réseaux humains, d’où capacité accrue d’absorption des chocs. Et aussi stockage d’informations (wikipedia, Moocs), qui permettent à tous de se former, sans avoir besoin de passer par une école que certains sont en train de s’approprier. (Encore faut-il qu’Internet soit robuste.)

    Un tel système pourrait voir la fin de la grande entreprise. N’est-elle pas devenue une structure d’exploitation de l’homme par l’homme, sans valeur ajoutée ? Dans ces conditions peut-être ne faut-il pas regretter la disparition des champions français ? Dorénavant la créativité est ailleurs ? Encore faut-il savoir conserver ou acquérir les connaissances nécessaires à la création. De même, la logique de la résilience étant celle de l’écosystème, elle procède de bas en haut, contrairement aux principes de la société actuelle. Il est donc possible que le monde se développe selon une logique régionale.
    Le diable est dans le changement
    Comment va se passer la transition ? Question cruciale. Notre société protégeait le faible. C’est ce principe qui disparaît. Enfant, vieux, travailleur précaire, PME sous-traitante… sont en danger. Le geste qui sauve, dans ces conditions, est probablement « l’association », c’est à dire l’entraide. Et la formation d’écosystèmes de compétences complémentaires. Il faut, surtout, que ces écosystèmes parviennent à contrôler, au moins un peu, le « haut », de façon à ce qu’il ne puisse pas se retourner, avec toute sa puissance, contre la veuve et l’orphelin. D’où l’intérêt de « class actions », d’une presse indépendante… ? 

    Un monde divisé en blocs régionaux ?

    Et si l’Asie se construisait sous la forme d’un bloc régional, avec division des tâches entre pays ? La Chine faisant tourner ce monde, comme au bon vieux temps ? Une idée de The Economist.
    Du coup, je me suis demandé si on ne se dirigeait pas vers un nouveau type d’organisation du monde. Un monde qui ne serait pas caractérisé principalement par sa dimension « globale », mais par ses régions. C’est peut-être un bien. 
    En effet, une seconde idée qui me frappe actuellement est à quel point notre monde ressemble à celui qu’a décrit Karl Polanyi. Un monde qui produit le chaos, que chacun cherche à rejeter chez le voisin. L’Etat providence voulait éviter un retour à cette barbarie. Mais il a été démantelé. Et si la concurrence d’un bloc asiatique nous forçait à en revenir à une solidarité européenne ? Mais quid du reste du monde ?
    (POLANYI, Karl, The Great Transformation: The Political and Economic Origins of Our Time, Beacon Press 2001.)

    Consommerons-nous toujours plus de voitures ?

    Dans son interview du billet précédent, Carlos Ghosn affirme que le marché mondial de l’auto a une marge importante de progression. Raison imparable : la consommation mondiale va s’aligner sur celle, actuelle, de l’Ouest. Et si elle s’alignait sur celle, future, de l’Ouest ? 
    Après tout il semble que le monde ait compris que le mode de vie occidental des années 80 n’est pas durable, surtout s’il est étendu à la planète. Il se pourrait aussi que la consommation de voitures à l’Ouest baisse rapidement. Uber, partage de voitures, jeunes qui ne conduisent plus, généralisation de la location pas chère (apparemment forte aux USA : les jeunes CSP+ n’auraient plus de voiture)…

    Et il y a pire. C’est la banalisation de la voiture. La bagnole n’est plus un élément de statut social. Même le haut gamme a été dévoyé. Avec ses LED il me paraît conçu pour un forain. Destruction de valeur ? (Du moins de ce qui faisait la valeur de la voiture pour moi.) Et vous avez vu à quoi ressemble Airlib ? Une boîte de conserve sale. Alors, qui a vécu par la Dacia, périra par la Dacia ? 

    Comment profiter de la destruction créatrice ?

    Depuis la nuit des temps on nous dit que notre avenir est écrit. C’est ce que pensent beaucoup de religions, mais aussi Hegel et Marx, ou encore Google. Pour ma part, il est ce que la société veut qu’il soit, et les voies de la société sont impénétrables. Qui survit et qui périt dans ce processus ?
    La société bouge sans cesse.  Peut-être que cela n’a pas toujours été le cas. Mais actuellement c’est la règle. Ceux qui n’anticipent pas le mouvement crèvent. En particulier les immobiles. AREVA pourrait montrer ce qu’il ne faut pas faire. Une façon d’interpréter son histoire est d’y voir un exemple de « marketing myopia ». Au lieu de se transformer avec le marché, AREVA a fait du sur place, et n’a pu lui proposer que ce qu’elle savait faire : de grosses centrales nucléaires. Il en serait de même si un constructeur automobile américain n’avait pas évolué depuis les années 60 : il voudrait nous vendre des « grandes américaines ». 
    Quelle est l’antithèse d’AREVA (ou du moins de mon hypothèse) ? Steve Jobs ? J’ai l’impression que, à la fois il a été l’architecte d’un écosystème de compétences, et qu’il a su lire les tendances de la société. Dans ces conditions, en apparente contradiction avec ce que je dis plus haut, il s’est trouvé en situation d’influencer le cours des choses. 
    (Un point qui mériterait un examen. En dépit de sa fortune, Steve Jobs n’a jamais cessé d’appartenir au peuple. Grosse différence avec les hauts fonctionnaires qui dirigent AREVA ? Caractéristique de ceux qui savent comprendre la société ? Et même des grands leaders politiques qui ont transformé leur pays ? De Napoléon à Mao, en passant par Staline, ils sont souvent venus d’en bas.)