Le progrès scientifique est un mythe de notre temps. Qu’en a-t-il été en réalité ? L’Apocalypse joyeuse de Jean-Baptiste Fressoz est l’histoire d’un changement : comment le progrès est entré dans notre société.
Quand l’humanité jouait les cobayes
Comme dans le film la Conquête de l’Ouest, l’histoire est racontée en quelques épisodes marquants : l’inoculation de la petite vérole, la vaccination, l’avènement de la chimie, le gaz d’éclairage et la chaudière.
L’Ancien régime a une conscience environnementale étonnamment proche de la nôtre. Il pense en effet que le « climat », une forme d’écosystème, conditionne la nature humaine. Sa police a donc pour rôle de maintenir un statu quo fondé sur l’expérience accumulée par l’espèce humaine depuis les siècles des siècles.
Il a peur du progrès. Avec raison. C’est une croyance avant tout, une religion. Les principes sur lesquels il repose nous semblent invraisemblablement ridicules, aujourd’hui. Au début, rien ne marche. La mise au point d’une innovation est une invraisemblable, et interminable, succession d’essais et d’erreurs. Les drames succèdent aux drames, les morts aux morts. Les chaudières explosent, de même que les gazomètres. Le gaz d’éclairage (tiré du charbon) émet, entre autres, du monoxyde de carbone. L’acide sulfurique détruit tout sur son passage, or, les usines sont implantées en pleine ville ! Les faibles font les frais de l’expérience. Ainsi, les enfants trouvés servent de cobayes humains à la mise au point de la vaccination – qui mettra beaucoup de temps à donner de bons résultats. (Les Nazis n’ont rien inventé ?)
Pourquoi le progrès a-t-il gagné ? Peut-être parce que ses promoteurs étaient, comme les héros de l’Ouest, extraordinairement déterminés. S’ils n’entrent pas par la porte, ils passent par la fenêtre. Leur aventure est celle de la lutte de l’individu contre la société. Surtout, ils occupent les sommets de l’édifice social. Entre leurs mains, la science est un formidable moyen de manipulation. Elle leur donne le pouvoir. C’est peut-être le plus important. Car ils construisent une administration qui va uniformiser et centraliser le pays, en dépossédant notables et régionalismes.
Cette administration scientifique édicte des normes, supposées rendre inoffensive la technologie ! Mais, toutes les tentatives pour convaincre le peuple par des équations échouent. Ils vont, finalement, acheter ce qui s’oppose à eux. Ils donnent un peu d’argent aux riverains de leurs usines, embauchent ceux dont ils détruisent les terres et la vie, faisant de paysans des ouvriers…
Mais surtout, il y a l’assurance. L’assurance transforme les risques que fait courir l’entrepreneur en un coût prévisible. De ce fait, son avenir l’est aussi.
L’avenir du progrès
Il est tentant de lire cette histoire du progrès comme une lutte de classes. Une classe veut prendre la place d’une autre. Le progrès est son arme, idéologique avant tout. Et la division des tâches livre un peuple sans défense à ses expérimentations.
Si de tels livres sont écrits aujourd’hui, c’est que la société a changé. Elle est beaucoup plus égalitaire qu’elle ne le fut : moins de potentiel de luttes de classes, et moins de « sous-hommes » qui peuvent être sacrifiés au progrès. Peut-être aussi que la formidable séduction que le progrès a exercé sur l’homme s’est évaporée. Il nous a donné ce à quoi rêvait Jules Verne ; ce qu’il nous propose maintenant n’a plus grand intérêt. Qui veut mourir pour Internet ?
Max Weber disait que la raison, en tuant les mythes, avait désenchanté le monde. Eh bien, il semble que le progrès, à son tour, ait été désenchanté.
Si elle ne s’arrête pas, l’évolution humaine va probablement devoir trouver un autre principe. Pour Edgar Morin, la « pensée simplifiante » a été le propre du progrès. Son opposé est la pensée complexe. C’est la pensée de la réalité, du tout, la logique des espèces qui profitent d’un écosystème, en y participant.
La difficulté de ce changement vient de ce que la source de notre comportement plonge très loin dans notre inconscient, et que personne n’est épargné, en particulier pas les écologistes. Quand nous croyons changer, nous ne faisons que renforcer le système auquel nous appartenons… Compliqué.
Références
FRESSOZ, Jean-Baptiste, L’Apocalypse joyeuse, Seuil, 2012.