J’entends parler Jules Supervielle. Il me donne l’impression d’être un homme rassis.
Je jette un coup d’oeil à sa poésie : elle n’est que lamentation. Lamentation complaisante ? Il se plaint de n’avoir aucune prise sur la réalité.
On interroge sa famille sur son caractère : ce fils de banquier, qui semble avoir surtout aimé faire des voyages en bateau entre la France et l’Uruguay, aurait été un rien hypocondriaque.
Pourquoi fut-il apprécié ? Quel plaisir y a-t-il à lire lamentation après lamentation ? Esprit du temps ?
Alain Finkielkraut s’interrogeait : quelle était la cause de la disparition de la poésie ? Il semblait penser, comme d’habitude, que cela tenait à la disparition de l’école traditionnelle. L’enfant n’apprend plus par coeur.
Je ne le crois pas. Comme mes camarades, à l’école, je fuyais la poésie comme la peste. Elle était à la mode avant guerre et dans l’immédiat après-guerre, mais les vents de 68 me semblent lui avoir été fatals.
En fait, la poésie est partout. C’est celle de Bob Dylan. Comme lui, le petit jeune a découvert qu’avec quelques accords de guitare et quelques mots arrangés bizarrement, on faisait de l’art à bon compte. La poésie est devenue « pop ». Et comme elle se vendait bien, le business s’en est emparé et a mis a son service son marketing laveur de cerveaux.
Pour parler comme un anthropologue, la poésie me semble un composant de la culture d’une société, un de ses moyens d’expression. Elle est à l’image de la société.
Les poètes me donnent des complexes. Ils me dominent de leur pensée incompréhensible. Entrer dans leur intimité donne l’espoir de dissiper un peu de cette inquiétante étrangeté. Il se trouve que France Culture la nuit rediffusait une série d’émissions consacrées à Jacques Roubaud, apparemment un poète célèbre.
Il avait la particularité d’être mathématicien professionnel et d’avoir aimé le sonnet et cherché l’inspiration dans des formes exotiques de poésie, en particulier au Japon et chez les troubadours, ainsi que chez Wittgenstein.
Ce qui m’a donné un espoir : peut-être qu’en bricolant ainsi, entre amis, sans avoir à vivre de son art, il est possible de faire émerger une poésie qui ait à nouveau du sens ? En fait, c’est certainement ce qu’ont cru les écoles de poésie qui se succèdent depuis la fin du dix-neuvième siècle.
Quant à l’intimité du grand homme, elle est réconfortante. Elle m’a amené à plusieurs constatations curieuses :
Denis Podalydès, qui s’entretenait avec lui, semblait se poser les mêmes questions que moi. Ce qui est rassurant.
Jacques Roubaud lisait un poème, qui m’a plongé dans une noire déprime. Ce même poème, repris par Denis Podalydès, n’avait plus aucun intérêt. De l’importance, et de la difficulté, de revenir aux intentions initiales ? Voire aux usages du temps ? Des dangers d’un art mécanique ?
Pour autant, Jacques Roubaud critiquait la diction de Jean Vilar, alors que, pour mon compte, je la trouvais fort belle, en elle-même, quoi que, probablement, elle n’était pas en rapport avec notre compréhension du texte. De l’importance d’une large culture ? C’est une source de bonheurs ?
La poésie a-t-elle disparu ? En écoutant France culture, je crois identifier une raison : il n’y a pas longtemps, le moindre intellectuel faisait des vers, avec beaucoup de sérieux. C’est aussi l’impression que j’ai eue en lisant une anthologie de la poésie de Pierre Seghers. C’est, encore, ce qui semble être arrivé à la littérature. Il y a tellement d’auteurs qu’il n’y a plus d’écrivains.
Fatalité de tout ce qui est admiré ? Tout le monde veut être admiré ? Ou fatalité française ? Le Français est un paon ?
Autour de moi, on se désole de la disparition de la poésie. Bob Dylan a pris la place de Ronsard.
Mes souvenirs me disent que les origines de notre poésie remontent à la Pléiade, Ronsard, du Bellay et quelques autres. Ce qui m’a donné envie de regarder un de mes vieux livres de cours.
Je me rappelais de « l’innutrition » : ces gens se nourrissaient de poésie latine, ce qui leur donnait envie de créer des vers français. Il y a donc eu un moment où notre poésie a été inventée. Mais, ce que je ne savais pas, c’est que la Pléiade ne faisait que copier les Italiens. Et, curieusement, ses membres s’écartaient d’un poésie apparemment réellement française qui les avait précédés, cf. Villon et Marot.
Leçon de la Pléiade ? Si l’on n’est pas content du présent, inventons l’avenir ? (A partir du passé ?)
A quoi sert la poésie ? Une question qui se pose à moi sur le tard.
En écoutant The sun rising, de John Donne, j’émets la théorie du moment :
John Donne est un poète élisabéthain. Il me fait penser à une version anglaise de Ronsard. Avec tout ce que cela signifie en termes de décalage culturel. Dans The sun rising, il trouve une manière originale et élégante de dire qu’il n’y a rien de mieux que d’être dans les bras de sa compagne.
Première hypothèse. La société nous « lave le cerveau ». Elle fait de nous une machine. Métro, boulot, dodo. L’art nous rappelle la réalité.
Mais aussi, comme la poésie de Ronsard, celle de John Donne obéit à des règles extrêmement complexes. Mon interprétation : notre esprit a été rendu tellement paresseux, qu’il a besoin « d’en baver » pour retrouver la vigueur vitale.
L’art, l’hygiène de l’honnête homme ?
(Quant au commentaire de texte, il me semble une tentative d’étouffer la révolte dans l’oeuf. Alors que le poème est simple et lumineux, le commentaire l’ensevelit sous des masses de mots, et de préjugés – une réflexion que je me suis faite en écoutant les érudits anglais de la BBC, à qui je dois la découverte du poème dont il est question ici.)
J’en suis arrivé à me poser bien des questions sur la poésie. Ce livre peut-il y répondre ?
Surprise, pour commencer. Je l’ai lu d’une traite. Ce qui doit être la première fois que cela m’arrive. C’est un étonnant grand écart entre la culture la plus exigeante et la langue la plus accessible. Il a l’élégance d’être à la fois extraordinairement savant, et de tout expliquer simplement, et discrètement, si bien que je n’ai pas eu l’impression d’être inculte. J’apprécie aussi le choix des poèmes : pour une fois, je les comprenais !
Pour le reste, c’est à la fois un ouvrage très sérieux, qui examine son sujet sous tous ses angles, et une réflexion (inquiète ?) sur le sens et l’avenir de l’art du poème.
Ce que j’en retire :
J’ai toujours été mal à l’aise avec les « enjambements ». J’ai compris qu’une grande partie de l’art du poème est dans le dit enjambement, dans le « e » non muet, dans la diérèse, et dans la diction, d’une manière générale. (Ce qui fut une révélation.) Et que je passerai probablement toujours à côté de cet art, car il s’apprend, comme la langue, par la pratique, et à haute voix, et non dans les livres.
Au fond, le poème, comme l’art, est un moyen d’exprimer ce qui ne peut l’être par le langage ordinaire, qui est extraordinairement limité. Comme pour les « figures de style », en transgressant les règles, on fait émerger un sens qu’elles « tuaient ».
La « technique » joue un rôle probablement essentiel. Elle contraint le poète à l’humilité, sans laquelle on ne peut rien atteindre de profond. (« L’artiste » moderne est un pantin qui a coupé ses fils ?) Mais, à l’envers, il y a le danger de l’hermétisme (cf. un commentaire du Cimetière marin, qui dévoile que des termes apparemment ordinaires doivent être pris dans leur sens latin ou grec). Le poète est prisonnier de sa culture et de ses codes, c’est l’art pour l’art, dans un autre sens que celui qu’avaient en tête les inventeurs de la formule. (Ce que Paul Watzlawick appelait un « jeu sans fin » ?) Le bateau s’est peut-être affranchi de ses « haleurs », mais, il ne sera jamais autre chose que ce qu’ils ont voulu qu’il soit : un bateau.
La mission du poème est d’atteindre à l’universel, est il dit. Il n’appartient pas au poète. Mais il me semble, au moins dans sa version moderne, être devenu une arme de combat. Les fleurs du mal, sont, par exemple, le manifeste du « bourgeois bohème » aussi bien du 19ème que du 21ème siècle. On en revient peut-être à l’importance de la technique et de l’humilité ? Ronsard et Villon étaient des hommes avant d’être des artistes ?
Finalement, j’ai appris que notre langue avait produit une poésie unique (« La mélodie du français est très subtile, c’est le produit rare et délicieux d’une terre avare, le fruit d’une très patiente et très savante culture« ). Or, notre monde « post moderne », et sa culture matérialiste de masse, lui a été fatal. Peut-elle renaître ? Lorsque je regarde ce que produisent les USA, exemple type de ce que nous sommes devenus, j’ai peu d’espoir. Mais, il y a peut-être des miracles : après tout, on a bien été capables de ressusciter les Grecs. Peut-être que, dans deux mille ans, un esprit éclairé découvrira ce livre ?
On ne s’en rend pas trop compte aujourd’hui, mais c’est un miracle de complexité technique. Le pire de tout est que le poème est long et qu’il doit être une envolée lyrique, qui ne peut qu’aller en progressant par surprise.
Il raconte, en dépit de ces invraisemblables contraintes, la libération du poète des contingences de la société, et son voyage au sein de « l’horreur » divine. Dernier paradoxe, comme du Bellay, après le voyage d’Ulysse, il rêve de son petit village.
L’existence dont rêvait Rimbaud ? Une parabole ? La société et ses contraintes comme rampe de lancement d’une vie de héros, qui se termine dans la contemplation ?
France culture consacrait une nuit à Verlaine. Ne sachant pas lire la poésie, je préfère l’écouter. Ainsi, j’apprends qu’elle ne se dit pas comme on le penserait. La régularité de ses nombres de pieds, par exemple, peut cacher des irrégularités fondamentales, des vers « réels » qui sont constitués d’un ou de quelques mots, par exemple à nouveau.
Voilà qui pose la question de l’enseignement. Ce qui faisait le charme de la poésie, c’est qu’elle était maudite. Depuis qu’elle est devenue sujet de récitation et de cours, elle ennuie l’élève et elle a sombré dans l’oubli.
(Quant à Verlaine, il semblait en proie à l’angoisse existentielle : après chaque écart, il cherchait fiévreusement la respectabilité, du mariage, de la religion, de la bonne société…)
Le Limerick est un poème absurde de 5 lignes, obéissant, paradoxalement, à des contraintes complexes. Ce livre explique son histoire et ses principes et en fait une transposition culturelle au français. Il en résulte une série de petits textes délirants.
Qu’une autorité universitaire de la littérature élisabéthaine, un de nos grands traducteurs de Shakespeare, consacre un ouvrage à un sujet aussi frivole est surprenant.
He bien, c’est, effectivement, un livre étonnant. Peut-être même stupéfiant. Ce qui est totalement inattendu, eu égard à son sujet qui semble, à première vue, un amusement de potache. Il a même quelque-chose de génial.
J’aurais bien du mal à trouver les mots pour expliquer mon sentiment. Je me demande justement si ce n’est pas le sujet du livre : le recul de notre niveau intellectuel collectif, de notre culture.
Un Limerick c’est un univers en 5 lignes, un univers qui établit, paradoxalement, sa propre logique, alors que celle-ci est, justement, fondée sur le « nonsense ». Un défi à l’intellect, qui le force à se « transcender », à sortir de la routine végétative ? Le sens du non-sens ?
Le livre s’achève sur des aphorismes. Ils sont redoutables. Il y en a certains qui font sortir une vérité profonde d’un jeu sur les mots innocent. Et d’autres qui « corrigent les moeurs par le rire ». Un contre-feu à la morale infecte que l’on nous assène depuis des décennies, et qui nous a mis à dos le reste du monde ? Manifeste de la « joie de vivre » (en anglais dans le texte) ?
Mon professeur de français de première, commentant Victor Hugo, parlait « d’horreur » au sens du sentiment que l’on ressent en croisant un dieu au coin d’un bois. Awe, en anglais. Dommage que je sois si vieux : ce livre m’ouvre de nouvelles perspectives !