Philosophie et poésie

J’ai cru comprendre que Plotin était à la mode chez certains philosophes. Peut-être les héritiers de Bergson. Mais il semble que ce n’ait pas toujours été le cas : jadis, la France ignorait Plotin, mais pas l’Allemagne.

En écoutant parler de son oeuvre, j’ai eu le sentiment qu’elle avait une qualité poétique. Je me suis demandé si cette qualité n’expliquait pas son succès. Une caractéristique de l’homme : il confond « beau » raisonnement et raisonnement juste ? Le raisonnement juste étant confrontation avec la réalité, non pur exercice intellectuel ?

Roland Barthes

Curieusement, le nom Roland Barthes surnage, alors qu’il semble n’avoir fait que brasser les idées de son temps. En particulier, il aurait voulu montrer que les idées à la mode alors ne tenaient pas debout. En particulier celles de Sartre. Comme quoi, sans contexte, une oeuvre est difficile à déchiffrer ?

En tous cas, il a posé des questions fondamentales. La notion d’auteur a-t-elle un sens ? Autrement dit « je » signifie-t-il quelque-chose, ou l’homme n’est-il que le produit de la société ? Et, qu’est-ce qui est compris de ce qu’il émet ? La société ne transforme-t-elle pas ce qu’elle entend, en fonction de ses a priori ? Avec philosophie.

La société se parle-t-elle à elle-même ?

Question restant à traiter : Barthes se considérait comme un auteur émettant un message clair et non susceptible d’être déformé. Or, effectivement, il avait vu juste : son « degré zéro » a été interprété à l’envers de son intention.

Raymond Aron

Raymond Aron est une énigme. Pourquoi n’a-t-il pas sa place parmi les philosophes français qui ont fait trembler le monde, les Foucault, les Sartre, le Derrida, les Deleuze, voire les Bourdieu ?

Parce qu’il a eu raison et qu’ils ont eu tort ? Il a vu le monde dans toute sa complexité, et il en a tiré des conclusions probablement justes. Et il a voulu en faire part à ses contemporains. Ce qui est un travail ingrat. Ce fut un philosophe engagé, au véritable sens du terme. Dans l’action, pas dans la parole.

Son héritage serait-il moins une oeuvre qu’une attitude ? Véritable philosophe ?

France culture.

Enseignement grec

Les Grecs semblent avoir connu un « moment thucydidien » proche du nôtre. Leur expérience peut-elle nous être utile ?

Jacqueline de Romilly s’est penchée sur la question. Ce qu’elle dit de l’invention de la démocratie et du soudain pouvoir de la parole évoque le tsunami intellectuel que nous avons subi. Avec le Bac pour tous, tout le monde est devenu un penseur. Et a cru, encouragé par les réseaux sociaux, que la parole était action.

Devant la désorientation de la société, quelques pré platoniciens ont effectué ce qu’il est convenu d’appeler « suspension », ils ont mis de côté les croyances de leur temps, pour se demander ce qui comptait vraiment dans la vie. Descartes a fait de même et a eu la révélation de « cogito ergo sum ». Pas eux. Ils disent, au contraire : sans société « je » n’est pas. Et ils seraient partis de là.

Peut-être, plus que les résultats (très intéressants, par ailleurs) qu’ils ont obtenus, devrait-on faire cet exercice ?

Mystère grec

L’histoire aurait changé avec Socrate. Et peut-être pas pour le bien de l’humanité. C’est ce que semble avoir pensé Heidegger. Que s’est-il donc passé ?

Selon Les origines de la pensée grecque, l’innovation présocratique fut la cité, fini le roi de droit divin, la décision est « politique », le débat tranche ; mais, « l’opinion » c’est dangereux ; Socrate survient : il existe une vérité, la raison permet de la trouver. Preuve : le cosmos est parfait et régi par des lois mathématiques que l’esprit bien né peut discerner.

Invention de l’utopie et du totalitarisme, mais aussi de la science ? Science qui finit par se heurter à la complexité du monde et à « l’imperfection » d’un cosmos à l’image chaotique de la vie ?

Le philosophe, sûr d’avoir raison, remplace le roi, qui doit surveiller le peuple comme le lait sur le feu. Un progrès ? Idée éternelle ? La 3ème République a voulu un Etat gouverné par des esprits supérieurs et non par des « descendants », d’où ascenseur scolaire et énarque ?

Ce qui pourrait éclairer les propos d’Hannah Arendt :

Japon et métaphysique

Le Japon serait présocratique, ce qui aurait suscité l’intérêt d’Heidegger.

Socrate et Platon auraient été des innovateurs, ils auraient inventé la métaphysique. Autrement dit, ce bas monde ne compte pas. L’idéal est dans les nimbes. Curieuse idée lorsque l’on y réfléchit un rien.

Quel impact a-t-elle eu sur notre histoire et sur notre vie ? Voilà qui mériterait d’être étudié.

Habermas

Qui était Jürgen Habermas ? Il serait peut-être temps de se le demander, alors qu’il vient de mourir.

Une fois de plus, je constate qu’il est difficile de se faire une idée d’une oeuvre en écoutant des émissions de radio. Peut-être faudrait-il la lire ?

Je retiens (à tort ou à raison) qu’il aurait voulu trouver le moyen de faire « marcher » les grands principes qui ont enflammé l’Occident depuis les Lumières (brillantes en Allemagne), en particulier la raison et les droits de l’homme. (D’ailleurs, il faisait partie de l’école de Francfort, école de la « philosophie critique », la critique étant un mot d’ordre des Lumières.) Je soupçonne qu’ils ont été victimes de la tentation de l’absolu, alors qu’il aurait fallu chercher une sorte de juste milieu pragmatique. Et que là était son projet. Une façon de dire, aux philosophes français de l’époque, qui accusaient la raison de totalitarisme, « et pourtant elle tourne », à la façon de Galilée ?

Une idée importante ? Il semble avoir pensé que l’on pouvait trouver les « bonnes solutions » aux questions les plus vitales, par le débat au sein de l’espace public. La raison n’est pas individuelle, mais collective. (N’est-ce pas aussi l’idée des Grecs, au moins de certains d’entre eux, et le sens original de « politique », de polis, cité – trouver ensemble ce qui est dans l’intérêt général ?).

Seulement, l’intérêt individuel (cf. les manipulations des divers lobbys) déforme ce débat. Comment parvenir à faire de l’humanité un « ordinateur social » producteur dépassionné d’intérêt général ? La véritable raison ?

Lumières écossaises

On oublie que l’Ecosse est un pays. Et, même asservie par l’Angleterre, l’Ecosse a été une grande nation. Elle est un des berceaux de la révolution industrielle, par exemple. Mais elle a eu aussi ses Lumières.

Et celles-ci pourraient avoir été bien plus intelligentes, humaines ? que les Lumières anglaises, françaises ou allemandes. Car ces dernières ont été essentiellement des affrontements de théoriciens. On a parlé de « raison », de « contrats » on s’est interrogé sur « l’Etat », on a voulu créer le meilleur des mondes, etc.

Les Ecossais semblent avoir été beaucoup plus pragmatiques et beaucoup moins dogmatiques. Ils se sont demandé pourquoi la société était telle qu’elle était et quelles étaient les facultés de l’homme. Il n’ont pas cherché la vérité dans le « monde des idées », comme Platon, mais dans l’observation quotidienne. Avec Philosophie.

Ce qu’ils ont vu prenait en défaut les envolées lyriques des fous de la raison du continent, en particulier. Devrions-nous lire David Hume et Adam Smith ?

Anti ataraxie ?

La sagesse, le bon usage de la raison ? est pleine de paradoxe ? C’est ce que je me suis dit en écoutant parler de scepticisme.

Le philosophe grec, ou au moins certains philosophes grecs, cherchait « l’ataraxie », la sérénité. (A noter que la religion aime aussi la sérénité. Heureux les simples d’esprit.) Une solution, évidente, consiste à trouver la « vérité ». Une fois que l’on a un cap, plus de raison d’être inquiet. Malheureusement, qui veut faire l’ange fait la bête. Lorsque nous devons prendre une décision, il faut trouver la vérité correspondante. Comment m’habiller aujourd’hui ? Pour qui voter ? Quelle voiture acheter ? Dois-je voyager ? etc. Voilà qui vous pourrit la vie !

Que faire ? Le sceptique invoque le doute. Est-on sûr que les vérités auxquelles nous croyons sont vraies ? « Suspendons notre jugement ». Dégageons-nous des injonctions, paradoxales ? de la société. Faisons fonctionner notre tête. Quel soulagement ! Ataraxie.

En y réfléchissant, mon expérience me fait croire qu’il faut être in quiet (en deux mots) : être sur ses gardes. Mais avec optimisme. L’avenir est « risque et opportunité ». Cf. l’alpiniste en pleine ascension et le pygmée dans la forêt vierge. Non au mauvais stress, mais attention à l’ataraxie du légume ?

François Châtelet

Je poursuis mon enquête sur François Châtelet. (Profil perdu.)

Je ne savais pas qu’il avait été une célébrité. Ainsi il était invité par la radio nationale, le 31 décembre 1967, qui lui demandait ses prévisions pour l’année suivante. Il dénonçait l’impérialisme américain et annonçait que les crises que l’on croyait définitivement éradiquées ne l’étaient pas, et qu’il percevait un nouveau désir d’expression politique chez les jeunes.

Comme je le soupçonnais, comme les surréalistes et comme beaucoup de monde sans doute, il s’était mépris sur 68. Au fond, tous ces gens ont cru à un grand soir de libération de la pensée, alors qu’il ne s’agissait que d’une rébellion de garnements qui revendiquaient de ne pas avoir à faire leurs devoirs. Mais il s’est vite rendu compte de son erreur.

Quand à son combat, il semble avoir été le désir que l’homme pense par lui-même. Projet « éthique » avant d’être « politique ». Le danger, pour lui, c’était le « système », qui impose sa vérité unique. Et dont les conséquences sont désastreuses. Il l’avait rencontré au Parti communiste, au PSU, dans la pensée de Hegel et dans celle de Marx.

Il n’aurait pas aimé notre époque de « consensus »…