Karl Popper

Karl Popper, un des plus grands philosophes du XXème siècle, disait In our time de la BBC. (Et que j’aurais pu croiser à Cambridge : nous étions affiliés au même collège.)

Je retiens deux idées : « société ouverte » et « réfutabilité ». La réfutabilité est le plus facile. Une théorie est digne d’être appelée scientifique si elle sait faire des prévisions qui peuvent être testées et constatées fausses.

Ainsi la psychanalyse, étant incapable de faire de prévisions, n’est pas une science. Et les prévisions du Marxisme n’ont pas été vérifiées, cela n’a donc rien de scientifique.

La société fermée est celle qui croit à une sorte de loi d’airain. Elle est déterministe. C’est aussi bien la communauté primitive, avec ses tabous, que celle qui résulte des théories de l’histoire de Marx et de Hegel. C’est encore Platon et sa cité gouvernée par le philosophe (autrement dit la France). La société ouverte est le contraire. C’est la démocratie, par essence.

Comme souvent, il n’y a rien de simple dans cette affaire. Une prévision peut être fausse, sans que la théorie soit en cause : on peut, simplement, s’être trompé dans son raisonnement. Pour Freud, il y a peut-être beaucoup d’aspects farfelus dans ses théories, et chez ses disciples, mais, on a constaté que cela faisait du bien de parler de soi.

Et quant à la démocratie, il est frappant à quel point il est difficile de la maintenir « ouverte ». D’ailleurs tous les philosophes que cite Popper sont des êtres de raison et de lumière…

Hegel, c'est simple ?

Hegel a la réputation d’être tellement incompréhensible que je n’ai jamais tenté de le lire. Pourtant, je me demande parfois s’il n’y a pas quelque-chose d’évident à l’origine de toute cette complexité. 

A son époque (les Lumières) la grande histoire de l’Europe était celle de la liberté et de la raison : « la raison apporte la liberté ». En conséquence tous les philosophes d’alors se demandaient comment libérer l’humanité par la raison. C’était à qui trouverait le premier la réponse à cette question.

Et si c’était cela la « chose évidente » ? Ce que fait Hegel, ce n’est pas de démontrer cette assertion, car elle est supposée juste, par tous ! C’est de partir d’elle pour en tirer des conséquences logiques ?

Concrètement, comment aurait procédé cet hypothétique Hegel ? « Nous serons un jour libres et raisonnables » signifie que nous ne le sommes pas. Point. Tout le raisonnement vient de là, il est purement formel ! Il suffit de tirer le fil :

Le contraire de « libre » est « aliéné ». Le rôle de la « raison » est (donc) de nous libérer de « l’aliénation ». Or, depuis les Grecs, la « dialectique », un raisonnement qui procède par contradictions, est la marche que suit la raison pour parvenir à la « vérité ». Puisqu’il est libéré par la raison, l’homme est « aliéné », parce que ce qu’il croit « vrai » est « faux ». Donc, il sera libre le jour où il verra la « vérité ». Autrement dit, il est libre, mais il ne le sait pas, faute de disposer d’une raison en état de marche ! C’est cette raison imparfaite qui le conduit à la servitude !

La raison parfaite, celle, donc, qui libère, a peut-être quelque-chose à voir avec la société. Nous tendons à croire que la société est un « super être » qui transforme ses constituants (les hommes) en rouages. Ce pourrait être une erreur de raisonnement. Comment cela peut-il être possible ? La société à sa dernière étape de développement pourrait être à l’image de notre corps. Imaginons que notre corps ne soit pas une machine, mais un ensemble d’êtres doués de libre arbitre et qui nous permettent d’être ce que nous sommes, en étant ce qu’ils sont, sans contrainte, comme un orchestre sans chef d’orchestre. Nous sommes intelligents, et nous apportons à ces êtres (les cellules) ce qu’ils n’auraient pas pu obtenir d’eux-mêmes, Internet et ce blog, en particulier. Ce serait cela la société « à sa dernière étape de développement », et donc le résultat de la « raison parfaite ». 

Oui. Mais ce raisonnement, purement formel, a-t-il le moindre intérêt ? Je mets des guillemets à certains mots (« vérité »…), parce que ces mots n’ont aucun sens a priori (surtout pas celui qu’on leur donne dans la vie courante). Ce sont des « inconnues », dont on trouve la valeur en appliquant le modèle à la réalité. C’est vrai, en particulier, pour « libre » et « raison » ! Voilà ce qui fait l’intérêt de ce travail : 

Quand il applique ce modèle formel au passé, mon hypothétique Hegel a l’espoir de trouver la valeur des « inconnues » « vérité », « liberté » ou « raison ». Et comment se manifeste la « dialectique ». 

Illustration ? Que signifie « liberté » ? Ce serait la « société à sa dernière étape de développement ». Cette société nous donnerait des possibilités inconcevables aujourd’hui. Etre libre ne serait donc pas « pouvoir nous agiter dans tous les sens », façon 68, mais profiter des capacités (inconcevables aujourd’hui) d’un « sur être », de même que nos cellules participent à ce qui fait notre vie, Internet et ce blog, en particulier.

Bien sûr ce n’est qu’une hypothèse concernant la pensée de Hegel. Mais il me semble que la démarche décrite ici pourrait être le véritable travail du philosophe. Le philosophe ne doit pas « démontrer », c’est impossible. Il doit partir d’hypothèses sur la nature du monde et chercher leurs conséquences logiques. Il n’affirme pas « le monde est comme ci ou comme ça ». A la rigueur, il peut dire : « si nous suivons cette route, voici ce qui peut en résulter, êtes vous prêt à vous y engager ? ». Serait-ce le travail de la raison ?

Faut-il croire les philosophes ?

Seul un philosophe patenté peut comprendre un philosophe, semble-t-il.

J’écoutais un professeur de philosophie parler d’un livre d’Hannah Arendt. Elle semblait dire que ce qu’Hannah Arendt nomme « banalité du mal » d’Hannah Arendt tient au fait que Eichmann, en particulier, s’est défendu en disant n’avoir été qu’un exécutant. Or, pour elle, Eichmann était responsable et un grand criminel. Il me semble au contraire qu’il est dit par Hannah Arendt qu’Eichmann revendiquait sa responsabilité, il se reprochait même d’avoir sauvé des Juifs ! On voit aussi qu’Eichmann était un pauvre type. Et qu’il fut une sorte de bouc émissaire qui permettait aux peuples d’éviter un examen de conscience désagréable. Quant à la banalité du mal elle était surtout le fait de ceux qui avaient collaboré avec le nazisme du fait de calculs raisonnables. (Ce qui semble avoir été vrai pour la France.)

Voilà qui est bien plus effrayant que tout ce qu’on dit ordinairement sur le mal. Il n’est pas réservé à quelques êtres d’exception. Mais qui n’a rien de nouveau : La Boétie me semble avoir précédé Arendt.

Dois-je me croire ? Mais dois-je croire le professeur lorsqu’il interprète l’oeuvre d’un philosophe ?

Compléments :

Le philosophe est-il encore une autorité ?

Ce qu’il y a de curieux chez des Edgar Morin et des Bernard Stiegler, c’est qu’ils font appel à des théories scientifiques éculées.

Il y a eu un grand moment de foi aveugle en la science, après guerre. Le scientifique était, alors, « autorité ». On l’écoutait religieusement. Et il disait l’avenir. Emmené par les philosophes, 68 a abattu l’autorité. On s’est mis à douter, avec une certaine raison, des théories dont on était si fiers.

Or, ces mêmes philosophes les ont reprises. Et, derrière un discours abscons, qui les masquent, ils en font la justification de leur autorité. Ce qu’ils n’ont pas compris, probablement, est ce qui faisait la source de l’autorité. Après guerre, il y avait peu de gens éduqués. Maintenant, ce n’est plus le cas. Beaucoup maitrisent mieux ce dont parlent nos philosophes qu’eux mêmes.

On ne naît pas autorité, on le devient ?

Apprendre à penser

Quand je lisais Don Juan, dans mon adolescence, j’en avais fait une interprétation romantique. Mais, il est probable que Molière décrivait un « grand seigneur méchant homme », de son temps.

Je soupçonne que, de Michel Serres à Michel Foucault, beaucoup de philosophes ont commis mon erreur. Ils ont utilisé leur science pour justifier leurs a priori. (Ce qui est le mécanisme du sophisme.)

Au contraire, penser, c’est sortir de soi ? C’est en faisant l’effort de comprendre l’autre, contemporain ou non, que l’on parvient à avoir une appréhension globale, systémique, du monde, d’où peut résulter une pensée utile à la collectivité ?

Raisonnement philosophique

La première fois que j’ai rencontré un professeur de philosophie, j’ai été décontenancé par sa façon de raisonner. En effet, il procédait comme un mathématicien, avec des « donc », alors que j’étais incapable de comprendre sur quel théorème était bâti son raisonnement.

Depuis j’en suis arrivé à penser qu’il ne faisait que rationaliser son expérience particulière (ou exposer la rationalisation qu’avait faite l’auteur dont il parlait). Le phénomène se retrouve probablement dans l’interprétation des auteurs. On projète nos a priori sur une théorie. C’est ainsi que l’on a pu avoir des lectures marxistes de Hegel ou de Freud.

Si c’est le cas, ce procédé est en partie légitime. En effet, les expériences particulières ont une forme de généralité. Seulement, elles ne sont pas universelles.

Il serait peut-être mieux que le philosophe commence par décrire la situation qu’il connaît, et qu’il explique ensuite la modélisation que l’on peut en tirer. Au moins, cela faciliterait la compréhension de son travail.

Science de la pensée

L’oeuvre des penseurs modernes a souvent une origine ridicule, dit une étude. Par exemple celle de Foucault résulte d’une révolte contre une société qui l’empêche d’être heureux. Or, sur le tard, il découvre aux USA des conditions de vie idéales. S’il les avait trouvées plus tôt, son oeuvre, qui a secoué le monde, n’aurait pas été écrite. 
Il en est de même du marxisme. Il repose sur la « dialectique », pour changer le monde, il faut opposer à son principe, son inverse. Cette idée d’un gamin (Marx l’a découverte lorsqu’il étudiait Hegel), a été absorbée sans aucune critique par des milliards de personnes, dont certaines se disent des surhommes. 
Et si la science des idées, et des sociétés, consistait à nous débarrasser des développements compliqués qui nous masquent les prémices, stupides, sur lesquelles sont construites les théories qui nous mènent par le bout du nez ? 

L’homme révolté de Camus : « je me révolte, donc nous sommes ».

De quoi parle-t-il ? Qu’est-ce que cette histoire de révolte ? Vous vous révoltez, vous ? Encore une invention d’intellectuel ? Sans compter que le raisonnement est abstrait, alors qu’il se réfère certainement à la société de 1950. Mais, à quoi ? À la France, à l’Occident ? À l’URSS ? Au nazisme et à la guerre ? À l’avant guerre et la crise ? Rien à voir avec La peste, L’étranger, Le mythe de Sisyphe, Caligula ou La chute. Ce n’est pas un roman, mais un essai, passionné. Je me suis trompé. Rien d’abstrait. C’est du combat. 
Camus s’en prend à la pensée qui domine son époque, mais aussi la nôtre. Celle qui, à gauche, « interdit d’interdire », et, à droite, refuse toute réglementation. Cette pensée, il l’appelle « nihilisme« . Ses origines ? Les Lumières. A cette époque, la raison défait la religion. Mais, comment la remplacer ? Et si le monde était absurde ? Nietzsche, Hegel et Marx vont tenter de lui trouver un sens. C’est l’histoire. Elle a une direction. Un jour tout ira bien. En attendant, tout est permis. Et voilà comment on peut commettre les crimes les plus effroyables. Mais, surtout, ce nihilisme est une imposture intellectuelle car il ne nie pas, comme il le dit, toutes les valeurs ! En effet, les nier c’est « laisser faire ». Loi de la jungle et donc domination des puissants. (Et règne du statu quo. Le nihilisme est un conservatisme.)
Le nihilisme est une révolte qui a mal tourné. C’est, comme Satan, un ange déchu. Le phénomène est étrange. C’est l’union de la carpe et du lapin. C’est d’abord la révolte de théoriciens épris d’absolu (Nietzsche, Hegel et Marx). Absolu contre nature qui condamne la révolte à l’échec. Mais elle est récupérée par les puissants. Car ils y trouvent leur justification. En effet, le nihilisme débouche sur le triomphe de l’animal : classe dominante d’individus jouisseurs et classe laborieuse de bêtes de somme. 
La vraie révolte, elle, est le propre de l’homme. Elle part du monde tel qu’il est. Pas d’utopie de l’absolu. Mais ne se satisfait pas de l’état des choses. Elle veut l’améliorer. Surtout, trouver un ordre au désordre, une « unité », qui est l’humanité. C’est-à-dire la dignité propre à tous les hommes. C’est un travail sans cesse recommencé. Une succession de renaissances. Construire une société, c’est vouloir réaliser une œuvre d’art collective. Et, parfois, ça marche. Et cette humanité de créateurs en tire une immense exaltation. Le « cogito ergo sum » de Camus est « je me révolte, donc nous sommes ».
(Voilà une pensée qui rejoint quasi exactement celle d’Hannah Arendt, de Paul Watzlawick et du Pragmatisme.)

Annexe. Quelques oppositions révélatrices ?
Révolte = tout casser (Nihilisme)
Révolte = tout améliorer 
Totalité (totalitarisme)
Unité (principe propre à tous les Hommes / recherche d’un ordre dans le désordre / l’art)
Absolu (désir d’) 
conduit à l’animalité
Homme = ce qui est « entre » absolu (esprit pur) et animal. D’où mesure (sens de la mesure) / il n’existe pas de principe absolu – l’homme cherche en permanence à établir une cohérence dans un monde en mouvement chaotique. Pour cela il doit identifier / fixer des limites.
Histoire. Et histoire qui a une direction et qui finit.
Résultat : pouvoir réactionnaire et conservateur (oligarchie) 
Présent. L’histoire n’a pas de sens. Elle n’est qu’une succession de présents. Et elle ne finit pas.
Chaque présent est une renaissance. L’homme recrée, sans arrêt, la société (il a son sort entre les mains). Il lui donne une signification, un « sens » (à ne pas confondre avec « direction »). Résultat : démocratie. Hommes égaux car partagent un principe commun : « l’humanité ».
Le haut pense pour le bas, ses lois s’imposent à tous (totalitarisme)
La pensée vient d’en bas, elle gagne la société en partant d’un groupe
La théorie / l’utopie coupée de la réalité
L’action. L’homme plonge la tête la première au milieu des éléments. C’est de l’action qu’émerge l’illumination, la découverte que ce qui paraissait chaotique cachait un ordre / un sens.
Philosophie allemande
Philosophie grecque

La philosophie comme manipulation de masses

En parlant de Michel Serres, je crois avoir compris comment certains philosophes pouvaient parvenir à manipuler l’humanité.
Il me semble que cela tient à un mélange de ridicule et de séduction. Le ridicule fait que les gens sérieux ne leur prêtent pas attention. Par exemple, Michel Foucault semble s’être fait ramasser à chaque fois qu’il s’est aventuré sur le terrain scientifique. De même on a tourné en ridicule le postmodernisme. Idem pour Hayek avec Keynes. Erreur. Le ridicule ne disqualifie pas, il tue. La menace qu’il constitue vient de la séduction qu’exerce sur nous, gens pas sérieux, une pensée incompréhensible. Elle attire des suiveurs. Ils mettent en œuvre la pensée du maître, comme un rite, sans percevoir les conséquences de ce qu’ils font. (Au fond, c’est le phénomène Hitler.)
Conclusion ? Il faut prendre au sérieux les gens ridicules. Et entrer dans la logique de leurs suiveurs, afin de leur montrer que ce qu’ils font aura des conséquences opposées à leurs attentes.