Pétain, père de la 5ème République ?

La France a gagné la guerre, et Vichy, comme Alésia, n’a jamais existé. Voilà qui est connu de tous. 

Seulement, en écoutant les voeux du maréchal Pétain, dans une émission de France Culture, je me suis demandé s’il n’a pas été le modèle de De Gaulle, ou s’ils n’ont pas partagé la même inspiration. 

Car c’est véritablement lui qui a mis à terre le régime parlementaire et la 3ème République, elle même prolongement de la Révolution. Mais c’est aussi à lui que l’on doit la structure bureaucratique de notre société dominée par le haut fonctionnaire. Le chef représente l’intérêt général, et la liberté de la population est d’obéir aux ordres des envoyés du maître. 

Pétain, le réformateur inconnu ? 

Maréchal Bazaine

Les contes du lundi ont rappelé le Maréchal Bazaine à mon souvenir. Il est de sinistre mémoire : lors de la guerre de 70, il s’est rendu, lui et une grande partie de l’armée française, sans combattre.

Or, sa fiche wikipedia en fait un héros, sorti du rang. Et couvert de blessures. 

Comment expliquer son attitude, alors ? Probablement parce qu’il n’appréciait pas le régime qui avait succédé à Napoléon III. 

Ce qui m’a rappelé l’affaire de Toulon, pendant les guerres révolutionnaires, lors de laquelle des nobles ont livré la flotte française à l’Angleterre. Et même Trafalgar, qui a vu une partie de ce qui restait de cette flotte ne pas se porter au combat. 

Et il y a le Maréchal Pétain. Pour qui le mal de la France, c’était elle. 

Et si c’était cet état d’esprit, propre à notre culture, qui était notre mal ?

Dépasser les querelles

France Culture lisait ce qu’écrivait Maurice Genevoix pendant la guerre de 40. Le comportement du gouvernement Pétain fut abjecte. 

Un phénomène semble se répéter dans l’histoire et dans le monde. L’intellectuel s’en prend à une partie de la population, ce qui produit une « réaction » violente, au sens populisme du terme. 

Aurions-nous effectué une division des tâches entre ceux qui savent frapper et ceux qui savent causer ? Nous aurons la paix le jour où notre éducation produira des êtres mixtes ?

Le régime de Vichy

Au fond, toute l’histoire de Vichy tient peut-être à ce que l’état-major, qui a été incapable de préparer l’armée à la guerre, s’empare de la direction du pays après la défaite ! Pétain est convaincu que la France est porteuse du mal. Il doit la régénérer. Et si, juste ou non, c’était une faute grave pour un général d’avoir de telles pensées ? Et si le boulot d’un général était, d’abord, de s’assurer que son armée est au point ? Et, ensuite, de ne jamais s’avouer battu ?…
En tout cas, Pétain pensait cela. Alors, il semble qu’il se soit évadé de la réalité. Il paraît avoir oublié la guerre, et cru qu’il avait carte blanche pour réformer le pays. Pour cela, il fallait une souveraineté qu’il n’avait pas. D’où la nécessité de se donner l’illusion de la posséder, en précédant les désirs de l’occupant… C’était la « collaboration », croire participer à la construction d’une Europe nouvelle, avec l’Allemagne. La « révolution » que voulait Pétain a tourné court. Vichy a été un chaos bien plus terrible que celui qui l’avait précédé. La majorité des Français a perdu ses illusions quant au régime et a cherché à traverser l’épreuve sans trop de casse.
Curieusement, alors que Pétain en voulait aux fonctionnaires, c’est à son époque que leurs effectifs ont commencé à enfler. L’Etat et l’économie, désormais planifiée, ont été pris en main par des technocrates d’élite, l’inspection des finances, déjà, et polytechnique. Ils admiraient l’efficacité allemande. C’est peut-être là l’héritage qu’il nous a laissé. Après une tentative calamiteuse d’en revenir à la IIIème République, avec la IVème, la France d’après guerre est sortie de Vichy.
(Baruch, Marc Olivier, Le régime de Vichy, 1940-1944, Texto, 2017.)

La psychologie de Pétain

J’écoutais le Procès Pétain, de France Culture, donc. Ce que j’en ai retenu est que Pétain a probablement voulu faire en 40, ce qu’il avait fait à Verdun : protéger le Français. 
C’est surprenant, de la part d’un militaire. D’ailleurs, il a été considéré par l’armée comme peu digne d’elle. Sa carrière fut lente et peu glorieuse. Il termine colonel. C’est la guerre de 14 qui en a fait un héros. Elle le tire de la retraite. Et lui apporte une rapide série de promotions. 
Mais c’est peut-être aussi l’illustration d’une caractéristique humaine : nous sommes singulièrement inadaptables. Comme « l’homme qui aimait les femmes », nous rejouons sans arrêt la même histoire. 

Pierre Laval et la collaboration

Procès de Pétain sur France Culture. Témoignage de Pierre Laval. Si mes souvenirs sont bons, il justifie ainsi sa ligne de conduite de 40 : 1) la France a perdu c’est un fait ; mais 2) l’Allemagne ne pourra pas contrôler l’Europe sans une France docile et qui lui apporte son prestige. Tirons en parti habilement. 
Cela m’a surpris a plusieurs titres. 1) Cela semble dire que si la France avait refusé de collaborer, l’Allemagne aurait pu plier bien plus rapidement que ça n’a été le cas. 2) Notre gouvernement ne fait-il pas un raisonnement curieusement similaire, aujourd’hui ? Mais les prémisses de son raisonnement, la victoire de l’Allemagne, sont-elles justes ? 
(En tout cas, la stratégie de Pétain et Laval a peut-être réussi : ils ont probablement évité à la France des moments très difficiles. Pas de gloire, mais pas de péril non plus. Et aussi typique façon française de prendre des décisions : par une personne seule, à partir d’un raisonnement aussi élégant et bref que douteux. Tout simplement un sophisme.)