Les pensées de Pascal

La réputation de Pascal serait-elle surfaite ?

Les pensées sont des notes prises par Pascal, des réactions à la pensée d’autres auteurs, dans le but de composer une démonstration qui aurait convaincu, par la raison, les libertins de se convertir au catholicisme. Ce qui fait que c’est un livre qui n’a aucune originalité quant à son fond. D’ailleurs, ce n’est pas un livre. Les fragments n’avaient pas d’ordre, ce sont les différents éditeurs de l’oeuvre qui en ont choisi un (par éditeur). 

La partie qui me semble la plus intéressante correspond aux errements et à la vanité des prétentions de la raison. Cela vient de Montaigne. Ensuite, il y a une réponse aux attaques contre l’incohérence des textes religieux. C’est, carrément, de l’escroquerie intellectuelle. En effet, Pascal explique systématiquement que c’est parce que le texte est incohérent qu’il prouve la véracité de la religion ! D’où des raisonnements indignes d’un esprit scientifique. Puis il met à contribution les avancées de la science de son temps : de l’infini et des probabilités pour les nuls. Et finit dans des considérations d’apothicaire concernant les miracles et autres sujets hautement profonds. Pour un peu, on avait droit à un débat sur la température des flammes de l’enfer. 

Ce que démontre Pascal, c’est que le calcul est incompatible avec la foi véritable. 

Le papillon de Cléopâtre

« Qui voudra connaître à plein la vanité de l’homme n’a qu’à considérer les causes et les effets de l’amour. La cause en est un Je ne sais quoi. Corneille. Et les effets en sont effroyables. Ce Je ne sais quoi, si peu de chose qu’on ne peut le reconnaître, remue toute la terre, les princes, les armées, le monde entier. Le nez de Cléopâtre s’il eût été plus court toute la face de la terre aurait changé. » (Pascal) 

La référence à Corneille étant (notamment) à 

« Souvent je ne sais quoi qu’on ne peut exprimer
Nous surprend, nous emporte, et nous force d’aimer
« 

Et voilà qui préfigure le « battement d’ailes du papillon », l’effet microscopique qui a une conséquence macroscopique, la théorie du chaos ? Et le « je ne sais quoi » de Jankélévitch ? Comme quoi, on n’invente rien, et on oublie beaucoup ?

Roseau mal pensant

« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien. Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il nous faut relever et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser. » (Pascal) 

Pascal a-t-il été entendu ? Travaillons-nous à bien penser ? Qu’est-ce que cela signifierait, au fait ? 

De l'importance de ne rien savoir

Pascal écrit que la vie de l’homme digne de ce nom le conduit de l’ignorance du bébé à celle du sage, qui a constaté l’impossibilité des certitudes. Que sais-je ? dit Montaigne.

Et entre le bébé et le sage, il y a le « vieux con », terme technique que Pascal ne connaissait pas (qui le traduit par « demi habile »). L’individu qui croit avoir décroché le Graal de la connaissance absolue. Voilà qui n’est pas de notre temps ! 

La recette de l’ascétisme ? Ou de l’action ? Parce que, si je ne sais rien, tout est à découvrir. La réalité se renouvelle sans cesse. Il faut y être plongé pour que jamais nous nous trouvions dépassés. 

(Paradoxalement, Pascal avait la certitude de l’existence de Dieu… certitude qu’il voulait démontrer par la raison, pour convaincre ceux qui n’entendent que la raison…)

La persuasion de Pascal

Quand on veut reprendre avec utilité et montrer à un autre qu’il se trompe il faut observer par quel côté il envisage la chose car elle est vraie ordinairement de ce côté‑là et lui avouer cette vérité, mais lui découvrir le côté par où elle est fausse. Il se contente de cela car il voit qu’il ne se trompait pas et qu’il manquait seulement à voir tous les côtés. Or on ne se fâche pas de ne pas tout voir, mais on ne veut pas être trompé, et peut-être que cela vient de ce que naturellement l’homme ne peut tout voir, et de ce que naturellement il ne se peut tromper dans le côté qu’il envisage, comme les appréhensions des sens sont toujours vraies. (Pensées de Pascal)
Une façon de persuader approuvée par la psychologie moderne.

La justice est-elle relative ?

Dominique Delmas citeun juriste allemand qui affirme péremptoirement qu’il existe un droit naturel, propre à tous les peuples. La justice est universelle et, au fond de nous, nous savons ce qui est juste.

Pascal disait pourtant : « Vérité en deçà des Pyrénées, mensonge au-delà » (repris de Montaigne.) Pour beaucoup d’Américains, le riche crée la richesse, l’impôt est un vol, et celui qui en profite, le pauvre, un criminel. Pour beaucoup de Français, le riche doit sa richesse aux imperfections de la société et il est « juste » qu’elle la redistribue. Pour certains, il est juste que l’individu se sacrifie pour le groupe, pour d’autres, l’homme a des droits inviolables. Pour d’autres encore, les droits de l’homme ne s’appliquent pas de la même façon à tous. Par exemple, en Angleterre les prisonniers perdent le droit de vote.

En bref, la notion de justice est probablement universelle. Par contre ce qu’elle recouvre ne l’est pas. Chacun voit midi à la porte de son expérience et des intérêts de son milieu. Plus exactement, la justice correspond probablement aux règles de cohésion du groupe auquel on appartient. 

Chinois et Rio Tinto

La Chine discute prix avec des fournisseurs de minerais de fer. Et elle innove en termes de négociation : elle met en prison leurs employés (notamment ceux de Rio Tinto).

Comme se fait-il que l’élite économique mondiale se soit précipitée dans les bras chinois en abandonnant ses propres intérêts nationaux ? Que dire des délocalisations massives qui ont apporté à la Chine un savoir-faire qu’elle utilise maintenant pour mettre ses concurrents en faillite ?

Les économistes jugent ce comportement irrationnel : plus la Chine met de monde en prison, moins elle trouvera d’investisseurs ; l’économie de marché c’est un échange : plus la Chine détruit notre industrie, moins on pourra lui acheter… Plus exactement, ils pensaient que l’économie de marché civiliserait la Chine.

L’hypothèse était irrésistible : si elle était juste, il y avait d’énormes gains à faire. Par conséquent, elle ne pouvait qu’être juste. Les hommes d’affaires ont fait, dans leur domaine, le pari de Pascal.

Compléments :

Rationalité de l'escroc

On semble découvrir de plus en plus de fraudes aux USA. Occasion de s’interroger sur la nature humaine.

The Heroes of Financial Fraud observe que dans certains cas l’escroc était sûr d’être pris. Pourquoi a-t-il alors escroqué ? D’ailleurs c’est en partie parce qu’il semblait idiot qu’il puisse tenter une telle manœuvre qu’il a pu sévir aussi longtemps.

En fait, je crois que l’homme n’est pas du tout rationnel, ou il a une rationalité pas immédiatement compréhensible. L’envie est souvent impossible à résister, elle fait oublier ses conséquences. Et puis le risque est un stimulant extrêmement puissant. D’ailleurs les escrocs les plus fous finissent par devenir des stars d’Hollywood (cf. Attrape-moi si tu peux), avec de telles récompenses possibles, Pascal aurait probablement dit que le pari méritait d’être tenté…