Tous misérables ?

Mona Ozouf juge les Misérables de Victor Hugo.

J’apprends à cette occasion qu’ils ont été mal reçus par la presse de tous bords. J’avais déjà lu que Flaubert et Baudelaire en avaient la plus mauvaise opinion.

Il semblerait que, comme ce que j’avais noté pour Notre dame de Paris, les Misérables est avant tout une réflexion sur la condition humaine et l’évolution de la société, qui est aussi celle de Victor Hugo, dont la vie a été, quasiment un passage, par étapes, d’un extrême à l’autre.

Cambrone serait le héros de Waterloo. Il symbolise la transformation du monde. A l’ère du surhomme succède celle du sans grade, du misérable. Il n’y a d’ailleurs pas de modèle, de héros de roman, dans les Misérables. Chacun est bien et mal. Et, comme pour Candide, sa vie peut-être aventures extraordinaires, comme celle de Jean Valjean, mais, elle se termine misérablement, à cultiver son jardin, et encore au mieux. Quand à la société, elle passe aussi par des phases dont chacune a ses bons et ses mauvais côtés, qui sont peut-être nécessaires. Pour autant, il n’y a pas de fatalité. Le libre arbitre existe. Et chacun, quoi que misérable, a la responsabilité de pousser l’histoire dans la bonne direction, celle montrée par la Révolution ?

La République des instituteurs

Livre de Jacques et Mona Ozouf, Seuil 1992. Qui étaient les instituteurs qui exerçaient entre 1871 et 1914 ?

Il y a quelque chose de la Conquête de l’Ouest dans ce livre. L’Amérique en aurait fait un film.

On y aurait vu le miracle de l’enfant de pauvre qui réalise les rêves de ses parents. Il s’affranchit de l’avilissement d’un ordre féodal. Premières années de travail : solitude, pauvreté, et bêtise hostile de l’église. Mais il tient bon. Mérite et abnégation le font triompher. Par « l’aménagement modeste et acharné du présent », il transforme sa société en la nôtre.

Comme dans la Conquête de l’Ouest, on verrait aussi que le monde qui a remplacé les espaces de ses exploits, avec ses villes, ses voitures, sa pollution, son matérialisme aveugle… n’est pas celui qu’il désirait.

Que voulait-il ? Une nation d’hommes libres. Et, pour cela, il fallait émanciper leur pensée, en leur apprenant à raisonner. Il voulait leur donner l’égalité, celle du mérite qu’apporte un travail acharné. Et une fraternité, qui était le solidarisme. Il croyait au « progrès de la raison » « qui mettrait fin à tant d’injustices et de misères ». Formidablement pacifiste, il fut Républicain, puis Radical, puis Socialiste. Son  Dieu était Jaurès : il avait fait du socialisme un humanisme, lui retirant ses dangereuses folies idéologiques (lutte des classes, sectarisme, communisme…).

Qui était-il ? Un individualiste farouche que l’injustice révolte. Et peut être avant tout un rare exemple d’une vocation qui réussit. Tout dans sa vie et dans l’influence qu’il a reçue est allé dans une même direction.

Comment voit-il le monde des années 60 ? De Gaulle est une sorte d’antéchrist. L’antithèse de tout ce à quoi il a cru. La société de l’époque ? Un matérialisme fade, plus d’idéaux. Les instituteurs modernes ? Des paresseux dont le militantisme d’agités a trahi son combat et a donné raison à ses ennemis. « Il ne reste rien de mes efforts » dit-il.