Programme commun

Comment rendre ce blog altruiste ? (Suite d’un billet précédent.)

Une première solution serait de le faire écrire par un martyr. Mais cela existe-t-il ?

La seconde serait le communisme. Pas au sens de Marx, mais d’Elinor Ostrom.

Ce communisme est celui, pas très au point, de wikipedia, ou, mieux, de la communauté open source. Il consiste à ce que la communauté à laquelle est destiné le bien commun adopte un cadre de règles qu’elle va améliorer et faire respecter de manière naturelle. La communauté s’auto-contrôle par des mécanismes qui appartiennent au cours normal de sa vie.

Bombe nucléaire

La guerre en Ukraine nous a appris quelque-chose : la centrale nucléaire pouvait être une arme de guerre. 

On y joue au chat et à la souris. J’y installe mes batteries, et tu n’oseras pas tirer sur moi ! 

Le temps de la guerre est celui de la bourse : l’ultra court terme. Qu’est-ce qu’un accident nucléaire dans ces conditions ? On gagne la guerre d’abord, et on verra ensuite. 

Voilà un intéressant problème pour Elinor Ostrom : la sécurité des centrales nucléaires mondiales est un « bien commun » de l’humanité. Comment l’administrer efficacement ? 

Elinor Ostrom, nouvelle Jeanne d'Arc ?

Elinor Ostrom a fait boire un bouillon au machisme économique. Aussi étrange que cela puisse paraître, l’économiste est un scientifique en chambre. Il définit ce qu’est un homme, et en déduit les lois de son comportement. Pour cela, il se donne des prix Nobel. Elinor Ostrom a eu l’idée de vérifier ce qu’il en était dans la réalité. Elle a constaté que rien ne se passait comme dans les livres de cours. Et ce pour la bonne raison que l’homme vit en société. Ce dont l’économiste nobélisé n’avait pas pris conscience !

(Tous nos gouvernants se disent économistes. Voilà pourquoi leurs réformes font de tels désastres ?)

Elle obtient un résultat surprenant : c’est l’organisation de la société qui crée un climat favorable à la confiance. 

Cela devrait nous amener à réfléchir, nous, Français. Ce que montre une étude que je mène, c’est que le propre de notre culture, c’est la défiance. Alors que les entreprises des autres nations, par exemple, « chassent en meute », les nôtres sont dans le chacun pour soi. D’où l’éternelle médiocrité de notre pays, toujours en retard d’une guerre ? 

Elinor peut-elle sauver la France ? 

(Emission de France Culture dont j’ai tiré ces idées ; brève introduction à l’oeuvre principale d’Elinor Ostrom.)

Histoire de France modélisée

Le livre du billet précédent se prête à la modélisation.
La France de 89 est construite sur une fiction : une société d’individus. Elle ignore que l’homme forme des groupes et que ce sont ces groupes qui permettent à une société d’exister.

Je me demande si à l’origine de tout ceci il n’y a pas la question de l’individualisme. L’individualiste exploite la structure sociale à son avantage (oligarque). Ce qui est inacceptable. Du coup, on ne veut plus de structures sociales (institutions). Mais sans structure sociale, pas de société… que faire ?
Inventer une utopie. Pendant que les Français croient à cette utopie (le progrès après-guerre, par exemple), ils ne pensent pas à leur intérêt personnel. Du même coup, on peut reconstituer les institutions. Car on peut alors les peupler de missionnaires de l’utopie (les énarques d’après guerre, les instituteurs et les polytechniciens, avant eux). Des gens qui ne sont pas individualistes pour deux sous. La société fonctionne donc.
France condamnée à des cycles ? Enthousiasme utopique, désillusion face à la réalité, dépression et poujadisme ? (Je soupçonne que les USA, autre société individualiste, sont aussi soumis à ce type de phénomènes.)

A moins que ces « révolutions culturelles » ne finissent pas modifier la culture du pays ? Le guérissent de son individualisme et lui injectent un peu de sens pratique. Une autre possibilité est une société de travailleurs indépendants et interdépendants. L’idée me vient de mon observation de la société, des travaux d’Elinor Ostrom et de ma réflexion sur la résilience. Dans une société le rôle de l’Etat est faible. Les hommes sont moins protégés et plus interdépendants qu’aujourd’hui. Ce qui rend difficile un individualisme – parasitisme du social. Une organisation sociale plus légère conduit aussi, peut-être, à une plus grande liberté et à une moindre productivité. 

L’Apocalypse joyeuse, ou la conquête de l’Ouest par le progrès

L’Apocalypse joyeuse(Jean-Baptiste Fressoz, Seuil, 2012) est l’histoire d’un changement : comment le progrès est entré dans notre société.

Comme dans le film la Conquête de l’Ouest, l’histoire est racontée en quelques épisodes marquants : l’inoculation de la petite vérole, la vaccination, l’avènement de la Chimie, le gaz d’éclairage et la chaudière.
Dans cette affaire, les Indiens nous ressemblent étrangement. Ils ont une conscience environnementale étonnamment proche de la nôtre, pour commencer. L’Ancien régime pense en effet que le « climat », une forme d’écosystème, conditionne la nature humaine. Sa police a donc pour rôle de maintenir un statu quo fondé sur l’expérience accumulée par l’espèce humaine depuis les siècles des siècles. (Mécanisme de régulation de « bien commun » qui ressemble à celui décrit par Elinor Ostrom.)
Et ces gens ont peur du progrès. Et ils ont raison. Il a fallu beaucoup de temps et de drames pour mettre au point toutes ces innovations. Les chaudières explosaient, de même que les gazomètres, et le gaz d’éclairage (tiré du charbon) émettait, entre autres, du monoxyde de carbone. L’acide sulfurique détruit tout sur son passage. Et les usines sont implantées en pleine ville. Les faibles ont fait les frais de l’expérience, à l’image des enfants trouvés qui servent de cobayes humains à la mise au point de la vaccination. Les Nazis n’ont rien inventé. 
Pourquoi le progrès a-t-il gagné ? Peut-être parce que ses promoteurs étaient, comme les héros de l’Ouest, extraordinairement déterminés. S’ils n’entrent pas par la porte, ils passent par la fenêtre. Leur aventure est celle de la lutte de l’individu contre la société.
Entre leurs mains, la science est un formidable moyen de manipulation. Elle leur donne d’abord le pouvoir. C’est peut-être le plus important. Car ils construisent une administration qui va uniformiser et centraliser le pays, en dépossédant notables et régionalismes. Cette administration scientifique édicte des normes, supposées rendre inoffensive la technologie. Mais, toutes les tentatives pour convaincre le peuple par des équations sont insatisfaisantes. (On notera au passage une démonstration mathématique de l’innocuité des gazomètres par l’élite scientifique de l’époque, qui ressemble étrangement à celle qu’a subie l’énergie nucléaire.) Ils vont, finalement, acheter ce qui s’oppose à eux. Ils donnent un peu d’argent aux riverains de leurs usines, embauchent ceux dont ils détruisent les terres et la vie… Mais surtout, il y a l’assurance. L’assurance transforme les risques que fait courir l’entrepreneur en un coût prévisible. De ce fait, son avenir l’est aussi. 

Une société sans mal peut elle exister ?

Je me demande si un grand nombre de gens que je lis n’ont pas fini par penser que seule une catastrophe peut nous débarrasser de notre addiction au mal, ou des vices de notre société. (Suite de ma réflexion.)

J’en doute. Une société post chaos serait probablement un monde à la Mad Max. L’idée du mal y aurait un net avantage concurrentiel, d’autant plus que ce qui bloque la croissance aurait été éliminé, la planète ayant été vidée d’une partie de sa population. Comme le dit The Economist, les crises renforcent le capitalisme.

Elinor Ostrom a mieux à proposer :

Sauvés par Elinor ?

Elinor Ostrom s’est intéressée à la gestion d’un « bien commun » par une population. Elle s’est rendu compte que quelques règles permettaient de la réaliser (voir compléments). Dans notre cas, le « bien commun » est peut-être « Gaia », l’écosystème planétaire condition de la prospérité de l’espèce.

Ce qui me frappe en lisant « Cradle to Cradle » est que nous commençons à avoir un des éléments nécessaires au modèle d’Elinor Ostrom. À savoir une forme de modélisation de l’interaction entre l’homme et la nature : aujourd’hui nous produisons des déchets nuisibles, alors qu’il faudrait qu’ils soient utiles, que ce ne soit pas des déchets. Et, nous avons les moyens de passer d’un mode de fonctionnement à l’autre.
Bien sûr, mettre en place un tel système est un changement (au sens de ce blog) extrêmement complexe. La crise de la zone euro n’est certainement qu’une aimable plaisanterie en comparaison. Mais, au moins, nous avons une lueur au bout de notre tunnel.
Compléments :
  • Lecture obligatoire : Governing the commons.
  • Autrement dit le bug de fonctionnement de l’espèce humaine est de croire que la mort doit suivre la naissance, alors qu’une espèce peut-être éternelle et se réincarner continument. (L’éternité me semble un peu longue, disons plutôt quelques milliers d’années.)
  • Quant à notre avenir il pourrait réaliser les rêves de Rousseau et de Lévi-Strauss : une communauté en équilibre avec son écosystème. Mais une communauté mondiale, non pas une tribu.
  • Quand au mal, il ne faut pas l’attaquer, ou le déplorer, mais l’ignorer. Il a fait son temps.

Décès d'Elinor Ostrom

Elinor Ostrom est décédée il y a deux jours. La découverte de son oeuvre a été un des grands enthousiasmes de ce blog.

Elle a étudié la gestion de nos biens communs. Question critique, aujourd’hui : nous détruisons les ressources naturelles qui sont nécessaires à notre espèce.

La solution qu’elle a trouvée (ou plutôt qui a été trouvée par l’homme à chaque fois qu’il a réussi à résoudre ce problème) n’est ni le capitalisme, ni le communisme totalitaire soviétique, c’est une forme d’auto-contrôle.

C’était la seule femme prix Nobel d’économie.

Pour en savoir plus : Changement: Governing the commons. (La photo vient de Wikipedia.)

Refonder notre société sur la pensée des Lumières ?

Notre société redécouvrirait-elle la pensée des Lumières ? Le philosophe Dany-Robert Dufour, par exemple, pense que nous devons repartir de ses idéaux, dévoyés par la suite. Curieusement, ce blog, lui aussi, explore cette période de notre histoire.

Au fond, rien que de très normal. Toute crise démontre l’inefficacité des dogmes dominants. En les mettant en cause on revient naturellement à leurs fondations. Or, pour la partie laïque de notre société, ces fondations sont les Lumières, l’affirmation que l’homme ne doit remettre son sort qu’à la seule raison.

La question qui se pose, d’ailleurs, n’est peut-être pas tant : avons-nous correctement exploité ce principe ?, que, qu’entend-on par raison ?

Une tentative de réponse minimale :

  • Ce que désiraient les Lumières est que l’humanité cesse de s’entr’égorger et adopte le principe « universel » selon lequel l’homme n’est pas un loup pour l’homme. Or, ce qui a justifié, et justifie encore, tous les drames humains, c’est l’idéologie, un principe transcendant auquel l’individu s’abandonne aveuglément. Et cette idéologie peut aussi bien être une religion figée dans ses certitudes que des dogmes tels que le marxisme, la main invisible du marché ou le Consensus de Washington.
  • Quant à la raison, elle me semble avoir une définition modeste. Une définition qui était peut être celle des Grecs. À savoir que lorsqu’un groupe de personnes est en conflit, en discutant avec les uns et les autres, il est possible de trouver une solution qui les satisfait tous. Une solution « raisonnable ». La seule condition nécessaire et suffisante étant qu’ils soient d’accord pour chercher cette solution.
Compléments :
  • De la pensée grecque et de son application, le droit romain : un billet.
  • Une clé de lecture des travaux d’Elminor Ostrom ? 

Chasse à l’économiste (suite)

Alastair Giffin voulait que je demande à Paul Krugman d’écrire pour ce blog. Effectivement il partage son esprit, qui est d’essayer de ramener les débats du moment aux travaux anciens.
Mais il a sûrement mieux à faire.
Et, aussi, c’est un keynésien. Et je partage, biais professionnel, le point de vue de J.K. Galbraith (L’économie en perspective, Seuil, 1989) : les mesures macro économiques sont impuissantes à réparer les grands problèmes de la société (exemple le chômage) dont les causes sont micro économiques, et se trouvent dans le comportement de l’homme ou du groupe humain.
C’est d’ailleurs ce que je reproche aux économistes en général : ne pas avoir compris que tout le succès d’une mesure est dans son exécution, plutôt que dans ses seuls principes. Je leur reproche aussi de penser que les comportements des sociétés peuvent se modéliser.
Galbraith n’était-il pas le choix idéal, lui qui avait écrit sur les théories économiques ? Dommage qu’il soit mort.
C’est aussi le cas de la plupart de mes autres candidats, Herbert Simon, Mancur Olson (The logic of collective action), Elinor Ostrom (Governing the commons) ou l’historien Paul Bairoch. De toute manière, ils ne seraient probablement pas jugés comme des économistes sérieux, même si certains ont reçu le prix Nobel d’économie.