Duc de Montausier

Le duc de Montausier aurait été le modèle du héros du Misanthrope, la pièce de Molière qui m’a le plus impressionné.

Lire sa vie permet de comprendre certains aspects mystérieux de la pièce. Il était effectivement la droiture faite homme. Mais il était aussi apprécié pour ses vertus. Apparemment son sort fut meilleur que celui d’Alceste. Il a fini par épouser celle qu’il a courtisée pendant quatorze ans (mais, c’était une précieuse…). Et il a été le gouverneur du grand dauphin, qui ne semblait pas apprécier sa rigueur.

L'école des femmes

L’école des femmes, c’est l’amour ! Agnès est élevée pour être sotte. Mais elle rencontre l’amour, qui lui révèle les paroles qui désarment Arnolphe. Heureux les simples d’esprit ? 

L’école des femmes est une histoire de changement. Celui, qui n’arrive presque jamais, d’être à la hauteur d’un événement.

C’est aussi une pantalonnade, qui devait se mener à un rythme effréné. Chaque scène est un coup de théâtre, chacun se trompant sur le compte de l’autre, et chaque intention donnant son contraire. Le Charlot de mon enfance ? 

Comment la grande tradition jouait-elle cette pièce ? J’ai trouvé un enregistrement de Louis Jouvet. Ce n’était pas la farce que j’attendais. Mais j’ai constaté que Louis Jouvet parlait tout à fait normalement, sans que l’on perçoive le français du 17ème siècle. Un texte n’est jamais vieux si l’on sait en retrouver l’intention ? 

La pièce est créée à l’époque où Molière se marie. Et il se trouve que j’ai découvert récemment que son épouse était morte près de chez moi. Elle a vécu, d’après wikipedia, une vie édifiante, et fini ses jours avec une personne qu’elle aimait. Ce qui ne semble pas avoir été le cas de Molière… Avait-il compris le sens de ses pièces ? Etait-il trop intelligent pour cela ?

(Légende de l’illustration : Par Eustache Lorsay — http://www.britannica.com/EBchecked/topic-art/388302/56696/Moliere-in-theatrical-costume-drawing-by-Eustache-Lorsay, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=11438362

Langue d'intellectuel

Pourquoi le normalien lettres est-il incompréhensible ? Pourtant, il n’y a pas encore longtemps, à la richesse du vocabulaire près, nos auteurs écrivaient simplement. 

Cela fait penser au sonnet d’Oronte, dans le Misanthrope : « L’espoir, il est vrai, nous soulage, / Et nous berce un temps, notre ennui : / Mais, Philis, le triste avantage, / Lorsque rien ne marche après lui !… »

Auquel le Misanthrope répond : « Si le Roi m’avait donné Paris sa grand’ville, / Et qu’il me fallût quitter L’amour de ma mie ; / Je dirais au roi Henri / »Reprenez votre Paris, /J’aime mieux ma mie, au gué, /J’aime mieux ma mie. »

« Ce style figuré, dont on fait vanité, / Sort du bon caractère, et de la réalité » ? L’excès de culture fait lâcher la proie pour l’ombre ? 

Le misanthrope

Un spectacle de saltimbanques amateurs m’a fait m’intéresser à Molière. 

J’ai cru comprendre que tout était dans la façon de dire le texte. Et que, peut-être, nos pères le faisaient mieux que nous. J’ai cherché des enregistrements anciens et ai découvert une représentation de 1958. Il s’agissait du Misanthrope en costumes modernes. 

On se croirait aujourd’hui. Le Misanthrope n’a rien de misanthrope. C’est quelqu’un qui dit ce qu’il pense, ce qui est impossible en société ! Il ne veut pas fâcher, il fait des efforts héroïques pour ne pas froisser ses interlocuteurs. Mais il ne peut trahir ses convictions. « Et pourtant elle tourne ! » Qui ne s’est pas trouvé dans cette situation ?

D’ailleurs, il n’a rien d’un bouffon. C’est même quelqu’un qui est recherché, et estimé. S’il n’avait pas ce caractère impossible, il pourrait aspirer à ce que le Royaume compte de meilleur. 

Le coup de génie de Molière est de l’avoir rendu fou amoureux de son opposé. Une sorte de Boris Johnson féminin, une langue de vipère qui fait croire à chacun qu’elle l’aime. 

En quoi lui plaît-elle ? Peut-être croit-il que, derrière la frivolité de l’apparence, sa nature est fondamentalement bonne ? 

Mieux encore ? La fin qui, contrairement au genre de la comédie, se termine en pirouette. 

A moins qu’il y ait une « happy end » ? Le Misanthrope a de véritables amis. Eux ont compris qu’il fallait savoir ménager les susceptibilités. Que ce qui compte n’est pas le petit ridicule, mais la nature humaine. Aime et fais ce que tu veux, comme le dit Saint Augustin ? 

(Et que l’on corrige mieux les moeurs par le rire que par la critique ?)

La politique détournée par l’homme politique ?

L’autre jour, un ami sortait épuisé d’un échange de tweets avec un homme politique. Il en a conclu qu’en France, la politique c’est l’inefficacité. Il faut absolument l’éviter. Cela m’a rappelé Hannah Arendt.

Sa pensée vient de la Grèce présocratique. A cette époque, ce qui faisait d’un homme un homme (par opposition à animal soumis à la nécessité physiologique), c’est la participation à la « politique » (au sens polis – cité). La politique c’est « l’action » par excellence. Son but : l’immortalité. Comment ? Elle produit une œuvre (durable) dont l’histoire est celle de ceux qui l’ont faite (d’où immortalité du groupe, et des individus). Qu’est-ce qui meut le politique ? Le désir de « gloire ». (Par opposition à la morale.)

Or, aujourd’hui, la politique est une excuse pour l’inaction ! Et même pour paralyser l’action nécessaire à la survie du groupe. La politique aurait-elle été parasitée par l’intérêt individuel ? Les politiques ont-ils utilisé la politique pour lui faire dire le contraire de son esprit ? Est-ce ce qui est arrivé à la Grèce présocratique ? Qui était aussi celle des sophistes ?

Répétition de l’histoire des charlatans de Molière et de la médecine ? Ce sont les parasites qui s’emparent en premier de l’innovation. Le spectacle ridicule qu’ils donnent suscite une réaction qui conduit, finalement, à utiliser l’innovation correctement. Dans un sens, c’est la résistance au changement de tartuffes, qui défendent leurs avantages acquis, qui pousse ceux qui veulent bien faire leur travail à se surpasser (cf. Pasteur et la génération spontanée, et peut-être Obama et les républicains). Espérons qu’il en sera ainsi en politique ?

Eloge de la dette

Et si la solution de notre crise était dans la définition de « dette » ? SARTHOU-LAJUS, Nathalie, Eloge de la dette, PUF, 2012.

Notre crise n’est pas financière. Elle est celle de notre représentation du monde, fondée sur la fiction du « self made man » : l’individu ne doit rien à personne. Et les conséquences de ce déni de réalité sont effroyables. La dette financière est la moindre d’entre elles. Car l’individu a besoin de la société pour être. Il n’y a pas de libéralisme sans société. Il n’y a pas de liberté sans dette.
Ce livre est une exploration de la signification de « dette » par différentes cultures, proches de la nôtre. Dommage que l’on n’y parle pas de science (en dehors de la psychologie de Freud). Car elle explique que, dans le monde, tout est interdépendant. A vrai dire, je ne l’ai pas bien compris. Son intérêt est peut être plus dans les métaphores, travaux et idées qu’il cite que dans l’interprétation qu’il en donne. Parmi ce que j’en retire, et qui n’y est peut-être pas :
  • Pourquoi la religion catholique prohibe-t-elle l’intérêt ? (Le marchand de Venise.) Parce que le prêt est un don. Et don de son être, plus que d’un bien matériel ou de son corps. Mais il crée la potentialité d’un contre-don. C’est malin : non seulement on retrouve ce que l’on a donné, mais on s’est fait un ami, quelqu’un sur qui compter. « Intérêt » du prêt ? Mécanisme d’assurance ? Bien entendu cela signifie qu’il y ait sens du devoir. Prêter est un acte d’amour, de foi en l’autre. (Serait-ce pour cela que notre Etat providence est en faillite : ceux qu’il aide ne lui en sont pas reconnaissant ?)
  • Une question que je me suis posée : l’individu demande des décennies d’apprentissage social. Autrement dit, il ne peut pas être « libre » par son seul effort. Alors, l’insistance de certains libéraux à ne rien donner aux pauvres fait-elle de ces derniers des sous-hommes ? Les prive-t-elle d’une part de leur humanité ? (Les esclaves seraient-ils la contrepartie de la démocratie ?)
  • Ce livre m’a aussi montré Dom Juan de Molière sous un jour nouveau. Ce n’est pas l’histoire d’un séducteur. C’est celle d’un homme qui refuse de payer ses dettes à la société. C’est le précurseur des banquiers, et des oligarques modernes. Mais, notre nature même est l’emprunt : nous devrons rendre notre âme ! Surtout l’homme et la société sont en perpétuel devenir. Ce qui requiert l’entraide. Donc nouvelles dettes. Il se trouve aussi que nous créons des dettes que l’on ne nous paiera pas. Car nous faisons l’avenir de nos enfants. Par conséquent, nier toute dette, c’est vivre dans l’instant. C’est la jouissance à la DSK comme seul moteur, « la fin de l’histoire » des libéraux, et l’ardoise qu’ils nous laissent.
  • Le plus curieux peut être est que certaines dettes sont infinies. La culpabilité qui en résulte est écrasante. Or, comble de l’irrationalité, il peut y avoir « grâce », abrogation. Mais est-ce un don gratuit ? Car elle suscite, chez l’âme bien  née, un élan de reconnaissance éternel. Contre don ? (Serait-cela la charité chrétienne ?)
En résumé, tout ceci semble dire que nous sommes une société de pauvres types, de comptables méprisables, au cœur sec. Nous avons fait du don et de la dette une question de calcul, alors que c’est une affaire d’amour et de désir irrationnel. Mais d’une irrationalité qui se révèle, a posteriori, infiniment plus rationnelle que le calcul. Ce faisant, nous avons construit un monde à notre image, désertique. Et sans lendemain.  

Pourquoi sommes-nous hypocrites ?

L’hypocrisie fascine les sociologues (notamment James March). Elle a surtout fourni le fonds de commerce de Molière, et de beaucoup de comiquesmodernes. Plus curieusement, elle est au centre des techniques d’analyse des cultures d’entreprise (Edgar Schein) : les écarts entre ce que l’on fait et ce que l’on dit montrent que quelque chose d’autre nous guide. C’est notre inconscient collectif, et on peut ainsi le décoder. Finalement, le « soft power » américain, disloquer ses ennemis en les pervertissant par des principes que l’on ne suit pas, est une forme d’hypocrisie revendiquée.

Petit à petit, ce blog en est arrivé à émettre une théorie sur cette question.
  • L’intérêt pour l’homme de posséder une raison est essentiellement social : elle permet une coordination de l’espèce à grande échelle. Paradoxalement, de cette raison, à enjeu social, naît la conscience de son individualité.
  • Dans un monde individualiste, « libéral » donc. L’affrontement de l’homme contre l’homme est une tendance naturelle. Tous les coups sont permis pour pousser son intérêt propre. Or, les systèmes de coordination sociale (religion, idéologie, Etat, science…) sont le moyen le plus puissant d’asservir les individus aux intérêts d’un seul. (Ce qui s’appelle aussi totalitarisme.) C’est le cas, en particulier, de la raison, et de son utilisation déviante : le sophisme. 
  • Mais cet avantage n’est pas durable. La Révolution française en donne un exemple. Elle a rendu universels des droits que la haute société anglaise avait inventés pour son usage propre. La société universalise les avantages.
Tartuffe de wikipedia

En résumé, l’hypocrisie obéirait à une forme de « main invisible » : un mécanisme jouant sur l’appétit individuel aveugle pour diffuser, en accéléré, des idées utiles à la société. 

Réseau électrique français

Notre réseau électrique n’aurait pas été entretenu.
Effet inattendu de la transformation d’un service public en une entreprise en situation de monopole ?
Pourtant le livre d’économie pour débutant explique que le monopole n’innove pas, il exploite son marché.
Est-ce la raison qui a poussé à la déréglementation des services publics, et, surtout, à la façon dont elle a été menée ? « On n’a pas besoin de lumière, quand on est conduit par le ciel » ?

Où va l’économie ?

C’est quand même bizarre. Il y a quelques temps on nous disait qu’il fallait des déficits pour relancer l’économie, sinon catastrophe. Puis, le déficit devient le mal absolu. J’entends ce matin que, maintenant, il faut réduire les déficits tout en restructurant l’économie pour qu’elle redémarre.
D’ailleurs le gouvernement anglais, qui n’est jamais en retard sur les idées des économistes et des marchés, annonçait hier un premier plan d’économies, susceptible, aussi, de stimuler l’activité nationale.
Les observateurs étrangers nous répètent que nous (l’Europe) n’avons plus les moyens d’un système social trop coûteux. Qu’il va falloir simplifier les licenciements et les embauches. Les nouvelles de la BBC observaient ce matin que ça nous ferait ressembler aux USA.
Que penser de tout cela, me suis-je demandé ?
  • Tout d’abord, peut-être, mais suis-je objectif ?, que ce que l’on découvre, c’est ce que dit ce blog depuis toujours : il n’y a eu aucun changement. Ce qui effraie dans la crise grecque, c’est qu’une faillite du pays provoquerait un effondrement des banques mondiales, toujours aussi sous-capitalisées et systémiquement liées. Il n’y a pas eu de miracle. Le changement est devant nous.
  • Et peut-on accorder aux économistes et à leurs visions apocalyptiques la moindre crédibilité compte-tenu des opinions qu’ils ont exprimées jusqu’ici ? Les économistes sont les équivalents modernes des médecins de Molière. D’ailleurs, l’hypothèse fondamentale de l’économie est que le monde n’est fait que d’individus isolés, est-il étonnant qu’une telle science ne puisse voir pour nous qu’un avenir individualiste, sans solidarité sociale ? Prévision auto-réalisatrice ? Ou retour de l’idéologie libérale qui nous dit, d’une nouvelle façon, ce qu’elle nous disait avant la crise ? Et qui en profite pour se venger de l’Europe-Antéchrist ?

Mon expérience du changement me fait croire que « qui veut peut ». Si nous voulons conserver notre protection sociale tout en restant économiquement efficaces, c’est possible. (D’ailleurs, la protection sociale a un intérêt économique évident : elle est plus efficace qu’une thésaurisation individuelle, et elle libère la capacité de dépense de l’individu, qui ne se préoccupe pas de son avenir.) Mais, encore faut-il le vouloir.

Compléments :

Intermittents du spectacle

Pourquoi suis-je touché par l’intérêt du Ministre de la culture pour les intermittents du spectacle (Mitterrand veut trouver une solution au dossier des intermittents du spectacle) ?

  • Je suis surpris qu’il parle d’un dossier compliqué qui semblait enterré. Pourquoi prendre des risques ? Par conviction ?
  • Il ne promet rien, et pourtant j’entends que le dossier aura une instruction, un traitement juste. Le technocrate a peur du problème, parce qu’il a peur de sa solution. Alors il propose des mesures technocratiques qui ne le résolvent pas, mais qui veulent nous abuser, nous endormir. Or, ce que nous désirons c’est une analyse honnête, et une issue « juste », même si elle est dure à avaler. La vie de l’intermittent ne sera peut-être pas beaucoup plus facile, mais il aura été traité avec la considération due à un être humain.

D’ailleurs, je me demande si un artiste peut être autre chose qu’un intermittent. Un intermittent du succès, au moins ? Comme Molière ou Mozart ? Ne doit-il pas à la fois être compris de la société et savoir lui révèler ce qu’elle a de mieux en elle ? Cela ne signifie-t-il pas à la fois qu’il ne doit pas se couper de ses semblables et qu’il ne doit pas être prisonnier de leur opinion, sous peine de ne refléter que la ligne unique de la médiocrité ?

Compléments :

  • Peut-être mon jugement est-il biaisé ? Je suis très las de nos hommes politiques sans coeur, seulement capables de calculs égoïstes et myopes (socialistes en tête), ai-je pris mes désirs pour des réalités ?