Voile et loi

Faut-il interdire le voile intégral par la loi ? J’ai entendu hier, sur France Culture, un reportage qui m’a plu :

On y suivait le travail de la commission parlementaire qui examine le sujet. Pour une fois, j’ai entendu des gens qui semblaient avoir des convictions. On sentait de l’émotion. J’avais fini pas croire que les politiques n’étaient que de froids calculateurs, qui obéissent, au mieux, à des idéaux théoriques. Surtout, le groupe semblait réellement chercher une solution à une question qui le préoccupait, et non vouloir imposer je ne sais quelle idée préconçue. Les experts n’étaient pas là pour dire la loi, mais pour proposer des outils et signaler des contraintes. De la différence ne surgissait pas l’affrontement mais l’idée. Enfin un débat digne de ce nom ?

Je me suis demandé si ce n’était pas une leçon donnée à ceux qui, comme M.Peillon, refusent la discussion quand ils croient y voir une manipulation : toutes les manipulations peuvent être retournées contre leurs intentions ; et, si l’on ne parle pas, on ne peut pas être entendu. Mais encore faut-il avoir quelque chose à dire.

Qu’en tirer sur le fond ? Ce voile me semble poser des difficultés quotidiennes au fonctionnement de la société : à l’Éducation nationale, aux hôpitaux, à l’état civil, etc. Et peut-être aussi à l’assistance sociale : dans certains cas, il semble pris sous la contrainte – c’est une atteinte à la liberté de l’individu.

Il y a alors conflits. Ne serait-ce pas ces conflits qu’il faudrait apprendre à traiter avec tolérance, mais aussi dans le respect des règles qui organisent la société ?

Au fond, n’est-ce pas le problème que révèle le voile : une désagrégation du lien social, qui laisse se former des communautés hostiles ?

Compléments :

Bêtes élites ?

Un ami me demande de justifier ce qui me fait croire que notre modèle de société est nuisible au développement de la compétence de nos élites (Alexandre Soljenitsyne). Mon raisonnement :

  • Dans une société d’assistés (l’Ancien régime) les élites doivent faire des prodiges pour maintenir en vie un monde qu’elles tiennent à bouts de bras. Leurs talents se développent donc.
  • Si le peuple n’est pas dans un état larvaire, la tâche des élites se simplifie à tel point qu’elles n’ont plus à développer de compétences. Par contre, la santé de la société demande de compenser cette absence de compétence, et condamne le peuple à l’intelligence. Cercle vertueux.

Compléments :

  • John Stuart Mill fait une observation proche : ce sont les circonstances exceptionnelles qui développent les êtres exceptionnels.

Élections régionales

J’ai fini par découvrir un intérêt à l’écriture d’un blog : s’interroger sur pourquoi on fait ce que l’on fait. Cela m’a amené à me demander ce que j’appréciais au cinéma, mais aussi pourquoi je votais comme je le faisais. Les élections régionales s’annoncent, préparation :

Redécouvrir sur quoi repose notre société

Ma réflexion a commencé avec les élections européennes. Auparavant je m’étais rendu compte que je n’avais rien compris aux présidentielles.

Ce que je commence à apercevoir, c’est que ce n’est pas le vote qui est important, mais le processus qui le précède. Et ce processus est avant tout la recherche du problème que l’on doit résoudre. Ce qui demande de comprendre la nature de notre société, ce qui en fait les fondements.

Voter c’est donc redécouvrir ce qui porte notre société, c’est « réinventer » les tréfonds de ce qui fait ce que nous sommes. C’est mettre au jour ce qui était tombé dans notre inconscient.

Par exemple, il me semble que le fondement de notre société c’est la pensée des Lumières, la volonté que l’homme ne puisse pas en asservir un autre. Cette idée est équivalente à celle « d’égalité » au sens de Rousseau : nous devons tous avoir un pouvoir, une « puissance » équivalente à celle d’un autre homme. Ceci ne signifie pas que nous soyons tous identiques ou que certains ne doivent pas posséder « plus » que d’autres. Cela veut dire que quel soit l’avantage donné par la société à tel ou tel, il ne peut l’utiliser contre l’intérêt, la liberté, de ses semblables.

À ce principe fondamental s’oppose celui selon lequel certains hommes sont supérieurs aux autres. Autres qui sont à peine utiles, et qu’il faudrait peut-être même éliminer. Cette pensée est extrêmement répandue. Elle a été ainsi clairement formulée par les néoconservateurs. Elle se voit dans les actes de notre président. Elle se trouve dans la pensée d’ancien régime, dans celle de Soljenitsyne, ou de De Gaulle, et sous-tend la critique faite aux « droits de l’homme » par beaucoup de pays émergents. En fait, elle a certainement était première : la plupart des peuples s’appellent, dans leur langue, « les hommes » (la Chine étant le pays qui est nécessaire à l’univers pour fonctionner harmonieusement).

Le monde est donc pris entre deux idéologies : chaque homme est-il sacré, ou y a-t-il une élite et des néfastes ?

Par ailleurs, ce n’est pas parce que nous prêchons l’un que nous ne sommes pas convaincus de l’autre. Comme l’ont fort bien remarqué les pays émergents, pour ne pas avoir à les appliquer, les « droits de l’homme » pris à la lettre déchaînent l’individualisme. Ce qui fait exploser les solidarités sociales, pour créer une steppe dans laquelle ceux à qui la société a donné un avantage le mettent au profit de leur intérêt.

L’enjeu local

Chaque élection a son enjeu propre. Les élections européennes m’ont amené a réfléchir aux raisons d’être de l’UE. L’UE, ai-je découvert avec surprise, a été créée par les USA. Ce qui en résulté, volontairement ou non, a correspondu aux intérêts américains : un géant économique ouvert à l’échange international, un nain politique, et surtout une zone totalement dépendante du secours américain.

L’UE est aussi un remède contre les nationalismes, qui sont une sorte d’individualisme collectif. La seule structure supranationale qui puisse fonctionner, si j’en crois JS.Mill, est un fédéralisme à l’américaine, et non à l’anglaise (une Europe des nations).

Mais le plus important pour l’Europe est de déboucher sur un projet qui utilise les talents de tous ses composants, y compris anglais. Ce projet devant transcender toutes les particularités est moins à chercher dans une sorte de « culture » commune qu’à construire. Une question probablement fondamentale pour le définir est : qu’est-ce qui manquerait au monde (de notre point de vue) si l’Europe n’existait pas ? Ensuite, les talents de chaque nation deviendront des moyens pour atteindre cet objectif.

Les considérations tactiques

« Ce qui ne tue pas renforce ». Nos décisions ont rarement les conséquences qu’elles semblent devoir avoir. Par exemple, si l’on croit à l’idéologie des Lumières, il n’est pas certain qu’avoir élu un président qui les renie soit fatalement une mauvaise chose : cela peut avoir créé un électrochoc qui nous les a fait redécouvrir.

Par contre être conscient de ce qui est important pour soi (le travail de citoyen que force à faire le vote) est essentiel pour réagir si la situation nationale menace de se dégrader de manière irréversible.

Les élections régionales

Quant aux élections régionales, je pars de très loin. Pourquoi, au juste, a-t-on créé un échelon régional ? Quel est son rôle dans notre démocratie ? Quels sont les problèmes que rencontrent les régions ? L’administration d’une région par tel ou tel parti par tel ou tel homme politique a-t-il le moindre impact sur la vie du pays et de ses citoyens ?…

L’enquête commence, mais où trouver des sources d’information ? J’ai l’impression que peu de gens s’intéressent au sujet.

Compléments :

1410

Quoi de neuf depuis la dernière centaine ?

  • J’ai réalisé, en lisant les travaux de deux chercheurs, que mettre en œuvre des lois de solidarité sociale était une question de volonté. Si quelques états puissants le désirent ils peuvent imposer au monde de telles lois. Le plus curieux est que les lois sociales sont favorables à l’économie. À l’inverse ceci signifie que les dernières décennies ont vu le mouvement inverse, tout aussi délibéré.
  • Une idée m’a traversé la tête en écrivant Séduisante Albion : et si l’Angleterre n’était pas qu’individualisme, laissez-faire, matérialisme et économie mais aussi volonté de puissance internationale, désir de jouer dans les affaires du monde ? Et si ce talent diplomatique pouvait être le moyen de l’intéresser à l’UE ? Et si l’UE avait à gagner à utiliser ce talent ?
  • Les vingt ans du mur de Berlin m’ont poussé à m’interroger sur ce qu’était devenu l’Est. Ces questions ont fini par déboucher sur un billet étrangement optimiste (Résoudre la question russe).
  • Autre billet optimiste à contre courant : le dernier d’une série sur B.Obama.
  • Peut-être qu’un excès de nouvelles pessimistes me force à en prendre le contre-pied ? En tout cas, troisième série qui se termine (provisoirement) bien, celle qui s’interroge sur le choix des dirigeants de l’Europe : Choix idéal pour la tête de l’UE ?
  • À la suite de ma réflexion sur le lean manufacturing, j’ai découvert « The Bottom of the pyramid », une méthode pour concevoir les meilleurs produits pour les classes les plus pauvres. Une attitude au monde qui pourrait éliminer la pauvreté du capitalisme ?
  • La réflexion de JS.Mill sur le « gouvernement représentatif » me semble, cent cinquante ans après son écriture, étonnamment en avance sur notre temps.
  • Les réformes ratées du président Sarkozy illustrent remarquablement clairement à la fois pourquoi les changements tendent à échouer, et pourquoi c’est en particulier le cas des réformes de nos gouvernements successifs. Déprimant mais instructif.

Pauvre Obama ?

The Pacific (and pussyfooting) president : B.Obama visite l’Asie.

Il semble infiniment inquiet de plaire à ceux qui rejettent les valeurs américaines (Chine, Birmanie, Iran). Et de leur sacrifier ses alliés, à commencer par le Tibet. Peut-on respecter un tel homme ? Est-ce bon pour son pays ?

Confirmation de la thèse de J.S.Mill selon laquelle les Américain n’élisent que des présidents inconnus et sans personnalité, les autres s’étant fait trop d’ennemis pour avoir la moindre chance de succès ?

Curieusement, les dirigeants chinois n’ont pas semblé beaucoup plus assurés que M.Obama. Explication de l’article : cela « reflète combien le système dans son ensemble craint ces libertés que M.Obama aurait dû défendre avec plus d’audace ».

John Suart Mill, du gouvernement représentatif

Considerations on representative government, John Stuart Mill. Comment faire fonctionner la démocratie ? Un traité qui donne un zéro pointé à la nôtre.

Gouvernement représentatif
Qu’est-ce qu’un « gouvernement représentatif » ? C’est un mécanisme qui fait que la volonté du peuple, dans toute sa diversité, émerge, et que ce qu’elle implique est réalisé.
Représentatif et exécutif
Un tel comportement a deux composants, le corps représentatif (les élus), l’exécutif.
Le corps représentatif est là pour faire émerger la volonté du peuple, cette volonté est un objectif que le peuple désire atteindre. C’est à l’exécutif de trouver le moyen approprié pour le satisfaire. Le corps représentatif s’assure que l’exécutif est adapté à sa tâche, le nomme, le contrôle, fait connaître au peuple ce qu’il fait, et finalement lui donne ou non l’autorisation de mettre en œuvre ses plans. Par contre le corps représentatif ne s’occupe pas de mise en œuvre (y compris de la rédaction des lois), parce qu’il n’est pas compétent pour cela. Seul sait correctement mettre en oeuvre une décision un corps d’élite de bureaucrates spécialement formés et entraînés à leur tâche.
Construire un gouvernement représentatif
Pour établir un tel gouvernement, il faut un terrain favorable. Il faut que le peuple le veuille, qu’il soit prêt à appliquer ses lois. Il faut aussi un forum de débat et le moyen de mettre en œuvre ses décisions.
Ceci résulte de l’histoire, d’une évolution par étapes successives. Elle a d’abord acclimaté le peuple à la discipline nécessaire. C’est l’œuvre d’une dictature. (Avant d’être libre en société il faut avoir été esclave.) Progressivement elle se parfait jusqu’à devenir le lieu d’un vigoureux affrontement d’idées entre esprits libres et bien formés. C’est un monde d’individualistes dont le talent est mis au service de la communauté.
Et c’est ce que doit être le corps représentatif : le forum des idées du pays. Chacun doit y trouver un homme (pas forcément toujours le même) qui est sensible à et qui va représenter ses opinions, préoccupations, doléances du moment, et faire qu’elles sont entendues et prises en compte.
Ce corps doit être constitué de représentants de la majorité, des minorités, et d’individus exceptionnels qui ont démontré une capacité à penser remarquable. Aucun ne doit pouvoir dominer par son seul poids les autres. Le débat d’idées est obligatoire.
Juger un gouvernement représentatif
Le critère de jugement d’un gouvernement représentatif est donc le progrès qu’il a permis. Il doit amener son peuple à développer une capacité de jugement de plus en plus évoluée, à libérer de plus en plus sa pensée ; il doit utiliser de plus en plus efficacement les talents individuels pour faire le bien collectif ; surtout, il doit progresser dans la direction de la perfection la plus grande de son modèle de démocratie.
Les maux
Ce qu’il faut éviter est probablement tout aussi important que ce qu’il faut atteindre.
Le mal absolu du régime représentatif est la dictature d’une classe, de la majorité, qui la conduit à faire triompher ses intérêts les plus vils. L’antidote, c’est le débat, c’est la stimulation que produit la confrontation des idées. C’est pour cela qu’il est important que toute idée soit entendue.
Autre mal : excès de ses compétences par le corps représentatif. Il sait débattre, contrôler, critiquer, il ne sait ni mettre en œuvre ses décisions, ni concevoir des lois qui prennent en compte leurs conséquences, et qui s’inscrivent correctement dans les codes existants.
Solutions pratiques
La pensée de Mill est avant tout pratique, et pour nos critères actuels, politiquement incorrecte.
  • Il est contre un homme un vote. D’une certaine façon, il cherche à forcer le débat en évitant les majorités, en donnant le même poids à toutes les opinions. Il pense qu’alors il se trouvera des gens de bon sens dans chaque camp, qui feront basculer la décision du côté du bien commun. Si un tel débat est efficace, alors il en sortira une décision dont la mise en œuvre paraîtra évidente à tous.
  • Il est contre le vote à bulletin secret. Le vote est un acte social, chacun doit dire ce qu’il pense bien pour la société, il doit donc être capable de défendre son choix.
  • Il est contre une représentation locale. Il propose un mode de scrutin qui permettrait à chaque homme de voter pour plusieurs personnes. Il propose le mécanisme suivant. Chaque élu représente un nombre égal de voix. Une fois qu’il a atteint son quota, les voix qu’il a obtenues qui excèdent le quota vont vers leur second choix, etc. Ainsi, pense-t-il, des personnalités exceptionnelles, peu connues mais universellement respectées, pourraient être élues.
  • Chacun doit avoir le rôle qui correspond à ses forces. Le représentatif doit débattre, contrôler, critiquer ; l’exécutif doit mettre en œuvre ; le représentatif local, proche des problèmes de la population, doit les traiter, mais sous le contrôle et en appliquant les directives d’un corps représentatif central qui a un accès large au talent et à l’expérience, une grande ouverture d’esprit. De même ce corps doit être une sorte d’enseignant pour le peuple. Car, si l’exercice de la démocratie locale est la meilleure formation de la pensée individuelle, il ne peut se dérouler correctement spontanément.
  • Et nos représentants ? Ils doivent partager le petit nombre de nos valeurs fondatrices. Mais être avant tout des hommes exceptionnels, des hommes d’esprit indépendant et de sain jugement. Notre responsabilité sociale est d’élire de telles personnes. Qui sont-ils ? Les moins tentés par le pouvoir, ils y viennent par peur de la menace de l’incompétence.
  • Le premier magistrat ? Élu par le corps représentatif, ainsi il sera de meilleure qualité que s’il est le choix direct du peuple.
  • Une réflexion sur le fédéralisme, qui permet de profiter du talent de peuples qui ne sont pas prêts à se constituer en nations. Le modèle efficace serait celui de la Suisse et des USA. Le citoyen obéit à deux états. La pièce clé du dispositif est la Cour suprême. Elle construit ses lois à la fin d’un long processus qui a vu un différend partir de l’individu et faire l’objet d’un débat de plus en plus riche. Ce qui lui permet de décider en ayant tous les éléments en main.
  • Et les colonies ? Elles peuvent se justifier, si elles sont une dictature éclairée et durable qui amène des peuples manquant de rigueur à une étape supérieure de progrès.

Nationalisme et globalisation

Je n’avais pas aperçu tout ce que signifiait un président fort pour l’Europe. Le président est le représentant des nations. Sa force peut signifier une Europe des nations (le modèle anglais). Europe fédérale, sinon. (Blair’s unbalancing act.)

Ces derniers siècles ont vu s’affronter deux idées concurrentes de la construction des états. D’un côté l’Europe continentale a bâti des nations par une sorte de nettoyage ethnique, en éliminant par la force ou l’école les identités locales (Bretons, Basques…).

L’Angleterre et les USA furent moins brutaux, au moins en théorie, ils ont cherché à bâtir des nébuleuses de nations (comme dans le tournoi du même nom), un Commonwealth… Ce qui fédérait tout cela, c’était moins des valeurs fortes qu’un intérêt commun pour le commerce. C’était la « globalisation ».

En ce 11 novembre, la question suivante se pose à moi. Les nations et les particularismes reviennent au galop, la Chine, la Russie et quelques autres ne semblent voir qu’un nationalisme rigide comme unique solution à leurs antagonismes internes, la France veut redécouvrir son « identité nationale »… les mêmes causes ne vont-elles pas produire les mêmes effets ? L’idéal anglo-saxon n’est-il pas supérieur au nôtre ?

Certes, mais pratiquement il ne vaut pas mieux. La globalisation n’évite pas les conflits, l’attrait du commerce et de l’argent ne pacifie, probablement, que ceux qui ont été culturellement préparés à y succomber. D’ailleurs les Indiens d’Amérique l’ont trouvé mortellement peu inspirant.

Devons-nous inventer une troisième voie ? Une sorte de culture mondiale « light », comme le libéralisme économique anglo-saxon mais sans son obsession commerçante et matérialiste, qui oriente les cultures locales dans une même direction, et désamorce le nationalisme, et plus généralement la tendance à l’hostilité que ressent le groupe à l’endroit du reste du monde ?

Compléments :

  • Nationalisme contre droits de l’homme en Chine : Chine fragile.
  • D’après J.S.Mill, le modèle fédéral américain ou suisse serait plus solide que le modèle de nations anglais, parce qu’il ne reposerait pas sur les nations (états), mais directement sur l’individu. Faut-il un fédéralisme mondial ? En tout cas, s’il arrivait à fonctionner en Russie ou en Chine, il éviterait bien des tensions et la nécessité d’hommes forts et dangereux à leur tête.

Bataille de l’Europe

Je me demande si les questions que soulève la recherche du président de l’Europe ne sont pas en train de définir ce qu’est l’Europe. Au Charybde Blair correspond le Scylla Juncker, ainsi défini :

to a certain sort of Euro-enthusiast in Brussels (…) there can be no better representative of the European Union than Mr Juncker, a member of each successive coalition government in his Grand Duchy (population 500,000) since 1982, a man who has attended EU council of ministers meetings uninterruptedly since 1984, and who is a past master of the dark EU arts of corridor deals, late night compromises and procedural ambushes. Mr Juncker is an unabashed federalist, a chain-smoking bon vivant and loathes the British with a passion (within the British government, the feeling is mutual). He speaks fluent French and German (as well as very good English), and has traditionally drawn his strength by positioning himself as an equidistant honest broker between France and Germany, those two mutually suspicious allies. He can be charming in person, and sincerely believes in Europe, but I am pretty confident the British think he could destroy the union if he ran it, and they will do all they can to torpedo him. (Tony Blair ‘s EU hopes go « pschiiiit »: the French view.)

Il y a incompatibilité entre l’idée anglaise d’une fédération de nations et l’idée continentale d’un état fédéral (comme les USA). D’après John Stuart Mill (Representative government), qui avait regardé le sujet de près, l’idée anglaise n’a jamais marché. Pour qu’une fédération fonctionne, elle doit être arrimée au niveau du citoyen.

Il est douteux que l’Europe se sépare de l’Angleterre, par conséquent, il me semble probable que l’on va en arriver à une solution qui respecte chèvre et choux et ne tranche pas le débat. Combien de temps cela sera-t-il possible ? Lorsque l’on regarde tout ce qu’a refusé l’Angleterre, et l’exemple qu’elle donne, il semble qu’elle s’approche rapidement d’un point de rupture. D’autant plus qu’elle représente un modèle culturel qui est l’opposé de celui du continent : peut-on faire cohabiter des philosophies aussi différentes ?

Compléments :

800

Huit-centième billet. Toujours pas très facile de garder le rythme. Pourquoi ?

  • Parce que pour cela, je dois retrouver chaque jour un certain état d’esprit créatif. Or, l’écriture d’un billet vient en plus d’une journée qui me donne le sentiment de la mission accomplie, et d’un repos du héros mérité.
  • D’ailleurs, si j’écris mes idées au moment où je les ai, l’idée amenant l’idée, je ne fais plus que cela, au détriment du reste de la journée.
  • Le plus désagréable est peut-être « l’innutrition » nécessaire à l’écriture. Quelle plaie d’avoir à lire des blogs ou des articles. Qu’il est pénible de devoir cliquer sur des liens, d’attendre qu’ils s’ouvrent, de lire à l’écran. Imprimer le texte demande quelques manœuvres qui ne sont d’autant moins devenues des réflexes que, pour ménager la forêt, j’essaie d’imprimer aussi peu que possible… Le pire, c’est la publicité. Elle s’incruste dans le texte et nuit à la lecture. Je comprends pourquoi les annonceurs ne veulent pas payer pour elle : autant je la trouve agréable dans un magazine et mon attention est distraite par elle, autant elle est insupportable à l’écran.
  • Finalement le blog force à ne jamais laisser s’endormir sa raison, ce qui est fondamentalement contre nature. Heureux les philosophes des Lumières dont la pensée s’exprimait d’elle-même. C’est pourtant une jolie chose que de savoir écrire ce que l’on pense.

Discipline inutile me direz-vous ? Masochisme ?

  • C’est un exercice permanent de changement. Je fais des gammes. J’ai entendu un jour un mathématicien venant de recevoir la médaille Field répondre à un journaliste que la recette de son succès c’était de faire des exercices. Et bien, moi aussi j’en fais, et ils sont très utiles.
  • D’ailleurs, ce suivi régulier me permet de voir apparaître des tendances. Plus exactement, progressivement, se dégagent des « logiques ». Par exemple, il est possible que les USA obéissent au modèle de « l’oligarchie » du pays émergent. Ces modèles simplifient le décodage des événements, et permettent de faire des prévisions. Même faux ou approximatifs, ils font énormément gagner en efficacité. Il est plus facile de modifier un scénario que de garder en tête des dizaines d’informations déconnectées.
  • La construction de scénarios se fait dans le temps, en utilisant le paradoxe. Une information qui surprend, et que je ne comprends pas et, progressivement, d’autres apparemment sans rapport, qui viennent lui donner un sens inattendu. C’est pour cela que j’essaie de noter dans ce blog ce qui me frappe, quand ça me frappe, et avant que ça ne bascule dans mon inconscient (lutte de tous les instants contre la paresse intellectuelle). C’est aussi pour cela que mes billets ne paraissent, probablement, pas toujours d’un grand intérêt au non initié : ils me servent d’aide-mémoire.
  • Cet exercice me permet d’avoir de l’avance sur les journaux (en fait, les meilleures sources d’information sont les blogs d’experts), et surtout un niveau de compréhension qu’ils n’ont pas, ou qu’ils ne peuvent pas se permettre d’afficher. En outre ce qu’écrit le journaliste reflète la culture de son journal, ses biais, et il faut les identifier pour que l’information puisse être utile (cf. mes remarques sur The Economist).
  • J’en suis arrivé à penser qu’être citoyen, c’était justement faire ce travail de recherche et de compréhension. Mon hypothèse du moment est la suivante : nous avons deux rôles dans la vie : fonction propre (balayeur de déchets radioactifs, consultant, dirigeant, musicien…) + membre du groupe, c’est-à-dire « citoyen ». Pour être un bon citoyen, il faut comprendre les règles sociales pour ne pas les utiliser contre leur esprit (ou se faire manipuler). C’est ce travail permanent d’interrogation sur les mouvements de la société qui amène à s’interroger sur ce qui nous guide inconsciemment, et sur son bon usage. Être citoyen c’est donc, probablement, faire un effort permanent d’appropriation des règles sociales. En disant cela, je pense rejoindre John Stuart Mill.

Compléments :

Utilitarisme

Mon intérêt pour l’utilitarisme vient de l’économie. Les économistes sont écoutés par les puissants, qui suivent leurs recommandations. Or, les économistes obéissent à des modèles mathématiques, dont le principal dit que l’homme décide en maximisant une fonction « d’utilité ». Voici ce que John Stuart Mill, pilier de l’économie et promoteur de l’utilitarisme, a à déclarer sur ce sujet (MILL, John Stuart, On Liberty and Other Essays, Oxford University Press, 2006) :

  • L’utilitarisme c’est dire que ce qui est bon est ce qui fait le bonheur de l’homme, et ce qui est mauvais est ce qui cause sa souffrance. L’homme prend ses décisions de plusieurs façons :
  • Si elles ne concernent que lui, il suit son intérêt.
  • Sinon, il va décider en fonction du bien collectif. Parce que sa principale aspiration est d’appartenir au groupe humain, et que toute son éducation l’a récompensé quand il suivait les règles de la société, et l’a fait souffrir, sinon. S’il réagit à l’injustice comme si son intérêt propre était attaqué, c’est parce que le rôle de la justice est d’assurer que l’environnement qui est nécessaire à sa vie est stable.

Les économistes ne connaissent que le premier type d’utilité. Malheureusement, ce n’est pas celui qui est concerné quand le sort de la nation est en jeu. Dommage qu’ils n’aient pas étudié la sociologie, ou les travaux de John Stuart Mill.