Changement en Angleterre (suite)

Il y a quelque chose de surréaliste dans les réformes du gouvernement anglais. On baigne dans un idéalisme d’un autre monde. Mais je semble le seul de mon point de vue (avec Michel Rocard). La population anglaise ne fait que résister au coup par coup, sans remettre en cause la philosophie générale des menées de ses dirigeants. Comment tout ceci va-t-il finir ?
Dernier épisode : réforme du découpage électoral. Application d’une idée que j’avais lue chez John Stuart Mill (mais qui remonterait à Burke) : attacher un élu à un nombre fixe de représentés.
Problème. Cette vision purement individualiste nie la dimension culturelle (donc géographique) du besoin de représentation démocratique. C’est ainsi que le nouveau découpage électoral donnait, 1,5 élu à l’île de Wight (l’autre moitié représentant des habitants de l’île principale). (All Wight now.)

La pensée solidariste

AUDIER, Serge, La pensée solidariste, PUF, 2010. Le solidarisme a été un courant majeur de la pensée française du tournant 19ème / 20ème. Il est à la fois scientifique (sociologie), philosophique et politique. Il est associé au radical-socialisme et au protestantisme. Il légitimera les premières lois d’assistance sociale de notre pays.
Le débat qu’il induit apparaît étonnamment moderne. Il attaque frontalement le libéralisme, et celui-ci déploie exactement les mêmes arguments qu’aujourd’hui. Or ils étaient bien plus clairement exprimés alors que maintenant :
Les libéraux expliquent qu’il existe des lois naturelles auxquelles il ne faut pas toucher, puisqu’elles garantissent que l’homme ne peut asservir l’homme (c’est la définition originale de libéralisme). Parmi ces lois, il y a le contrat. L’État doit en assurer le respect, c’est tout son travail.
Léon Bourgeois, homme politique majeur et champion du solidarisme, prend l’argument à contre. Il montre que l’homme doit tout à la société, à la fois ses maux (épidémies) et ce qui lui est essentiel. Par conséquent, en naissant l’homme hérite d’une dette envers elle. Qui dit dette dit contrat. On est ramené au cas, libéral, précédent.
Conséquence ? Il faut socialiser les risques sociaux par mutualisation. La richesse étant vue comme un effet heureux (injuste) de l’héritage collectif, plutôt que comme le résultat unique de son effort personnel, chaque associé contribue à cette assurance en fonction de sa (bonne) fortune.
Mise en œuvre ? Bourgeois paraît hostile à l’État et favorable à une forme d’autoassurance (mutuelle). Une solution qui semble difficile à réaliser. Finalement c’est l’Etat qui a joué le rôle d’assureur, l’impôt (progressif) étant la contribution de chacun.
Il existe d’autres nuances de cette doctrine. Notamment celle, plus humaine, morale, moins calculatrice et mécanique, de Charles Gide, protestant promoteur de la coopérative et de l’économie sociale. Mais, elles semblent toutes vouloir faire une synthèse entre libéralisme et socialisme. Elles affirment que la société est la condition de la réelle liberté individuelle. Car, un homme qui doit se prostituer pour vivre, ne peut pas être libre. Surtout, l’individu ne naît pas fini. Il a besoin de la société pour se développer et donner son plein potentiel.
Il n’est donc pas uniquement question d’assurance sociale. Il faut aussi s’assurer que la société fournit à l’homme ce dont il a besoin pour se développer harmonieusement (l’école), et apprendre à jouer son rôle d’associé (altruisme), et qu’elle transmet plus aux générations suivantes qu’elle n’a reçu.
Par ailleurs ce débat fait surgir les raisons de ce dont on ne perçoit plus aujourd’hui que les conséquences. Par exemple, le libéral prône la charité (ONG, Téléthon…), le solidariste lui répond justice. Car la charité est le fait de l’individu, et la justice est de la responsabilité de la société, elle sous-entend l’État.
On y parle aussi de « mondialisation » : le progrès de la mondialisation est celui de l’interdépendance de la race humaine, donc du solidarisme ! Et de ce que l’on appelle maintenant « dumping social » : ce n’est pas une fatalité, il faut construire une entente internationale pour faire respecter les mêmes lois partout. Puisque le contrat qui lie les hommes est désormais mondial !  

Commentaire :
Curieusement, à l’époque le libéral n’était pas anglais, mais français. Les Solidaristes voyaient l’Angleterre comme un modèle pour la France. Raison ? Le solidarisme a été (aussi ou surtout ?) une réaction aux méfaits du libéralisme (les promoteurs du solidarisme arguent de son échec manifeste). Peut-être était-ce les avancées du libéralisme anglais qui avaient suscité ceux de son solidarisme ?
Dans un sens ce livre est un massacre du libéralisme. Tous les arguments de ce dernier y sont balayés de manière magistrale. Comment le libéralisme a-t-il pu renaître, sans que cette contre-argumentation ne soit, au moins, agitée ?
Certes, il n’a pas présenté ses fondations aussi clairement. Il les a noyées dans les théories des économistes et des universitaires du management. Il a aussi utilisé une forme de propagande en associant ce que la société considère comme le bien, avec ce qui lui est avantageux. Mais ces fondations demeuraient visibles.
Défaut majeur dans la cuirasse du solidarisme ? Nous n’héritons pas autant qu’il serait souhaitable de nos parents ? Nous avons besoin de commettre leurs erreurs pour apprendre ce qu’ils savaient ? Et leçon pour le libéralisme : s’il veut prospérer il doit liquider l’éducation ? Le libéralisme n’est pas compatible avec la raison ?…
Compléments :
  • Le solidarisme me semble proche de la thèse de John Stuart Mill. (Et de Maslow !)

L’Angleterre juge la France

Les siècles n’ont pas changé l’opinion de l’Anglais sur le Français. Voici ce que dit John Stuart Mill (Representative Government) :

(Les Anglais) ont le plus grand dégoût pour la lutte des partis politiques ou des individus pour une charge ; et il y a peu de choses pour lesquelles ils aient plus d’aversion que pour la multiplication des emplois publics ; quelque chose qui est, au contraire, toujours fort populaire chez les membres des nations criblées de bureaucratie du continent, qui préféreraient payer plus d’impôts que de réduire par la plus infime fraction leur chance d’obtenir une charge pour eux-mêmes ou leurs proches, et parmi lesquels une demande d’économie ne signifie jamais l’abolition des charges, mais la réduction des salaires de celles qui sont trop considérables pour que le citoyen ordinaire ait la moindre chance d’y être nommé.

Je crois que la classe supérieure anglaise se trouve toutes les qualités, et estime que sa position est due à son mérite. En outre ses rangs sont ouverts à ceux qui parviennent à s’y hisser. Celui qui l’envie et veut l’éliminer, en conséquence, n’est qu’un paresseux.
Le Français, du fait de son histoire, voit les choses différemment. Pour lui la classe supérieure doit sa position à l’hérédité, et non au mérite. Et quand on y pénètre de son vivant, c’est par quelque magouille que la morale réprouve. (Dans les deux cas, effectivement, il n’y a pas d’intrigue indécente pour obtenir une charge : l’un la reçoit du fait de ses relations, et l’autre la dérobe par son « esprit d’entreprise ».)
Compléments :
  • Cette admiration de la classe supérieure anglaise pour elle-même s’exprime peut-être dans ses sports nationaux, qui la donnent en spectacle à la nation : Sport et identité nationale.

L’Inde dépasse la Chine ?

The Economist croit pouvoir dire que l’Inde dépassera bientôt la Chine. Raisons : démographie galopante et démocratie. Un État faible, mais des entreprises dynamiques. « Le capitalisme individualiste indien pourrait être plus robuste que le dirigisme chinois ».
Les arguments sont recevables mais je ne les trouve pas décisifs. 
  • L’Inde est avant tout un pays déstructuré. Peut-on construire longtemps sur du sable mouvant ? Même la conquête du Far West était guidée par l’éthique protestante. Le passé indien ne semble pas non plus bien augurer de l’avenir. L’Inde semble avoir toujours été une sorte d’édifice féodal assez informe, et pas franchement expansionniste. 
  • Peut-on confier un peuple à des entreprises ? Le Taylorisme des services qui lui est imposé pourra-t-il longtemps durer ? S’il y a transition, comment se passera-t-elle ? D’ailleurs, le capitalisme indien sera-t-il longtemps créatif ? Ne risque-t-il pas de tourner à l’exploitation de l’homme par l’homme, vice de tout « capitalisme individualiste » ?
  • Le pays est dans un état sanitaire critique, où va conduire la pression démographique ?
Compléments :
  • John Stuart Mill pensait que pour qu’une démocratie fonctionne, il faut qu’elle ait appris une forme de discipline. Je ne suis pas sûr que ce soit le cas de l’Inde.
  • Histoire de l’Inde.
  • L’estime de The Economist viendrait-elle de ce que l’Inde est le meilleur élève émergent du capitalisme anglo-saxon ?

Ed Miliband

Ed Miliband est élu leader du parti travailliste, d’un cheveu. Il a défait son frère aîné, qui était favori, et qui a été en tête de chaque tour de l’élection. Car on ne comptabilisait pas seulement les premiers choix, mais les seconds, troisièmes, quatrièmes… Or les supporters des autres candidats avaient en majorité placé le petit frère devant le grand.
Conséquence de l’élection ? La particularité d’Ed Miliband est d’avoir l’appui des syndicats, celle de David Miliband, celui des milieux d’affaires (il était le favori de The Economist, par exemple). Il est donc probable que les Travaillistes reviennent à leurs origines, et s’éloignent, un peu, du libéralisme économique dans lequel Tony Blair les avait emmenés.
Conséquence ? Compliqué. Ce sur quoi se jouera l’avenir politique de la Grande Bretagne semble dépendre du succès des réformes à la hussarde annoncées par le gouvernement de coalition. Dans ces conditions, un travaillisme de gauche sous-entend probablement des conflits sociaux durs. Ce qui peut favoriser la débâcle gouvernementale ou faire peur à l’opinion. Et quid du pouvoir d’attraction d’un travaillisme de gauche sur les Lib-dem de la coalition ?
Compléments :
  • Si j’ai bien compris, ce mode d’élection tend à retenir celui des candidats qui a le moins d’électeurs contre lui. Lorsque je l’ai rencontré pour la première fois, c’était chez John Stuart Mill. J’avais cru que c’avait été une idée originale sans lendemain. Mais depuis j’en ai entendu parler à plusieurs reprises. (Notamment au sujet de l’Australie ?)

Libéralisme

En réfléchissant à ce blog, je découvre que l’on y trouve deux définitions de « libéralisme », au moins dans son acception initiale :

  • Celle de Rousseau, pour qui la liberté de l’homme ne s’obtient que par une « égalité de puissance » : aucun homme ne doit pouvoir en asservir un autre. Avec regret d’un paradis perdu.
  • Celle de Mill, qui pense que la société doit, avant tout, créer des hommes de caractère. C’est de l’affrontement de leurs idées que surgira le progrès et le bien.
Il est possible qu’il faille mélanger les deux : la société doit développer des individus vigoureux, faire fructifier leurs talents, mais veiller à ce qu’ils ne puissent pas souffrir d’une insuffisance de « pouvoir ». (Ce à quoi Mill était sensible : cependant, il avait surtout peur que l’individu d’exception ne soit écrabouillé par la masse.)

France anglo-saxonne

Il y a peu, je cherchais à me renseigner sur Nick Klegg, lorsque je suis tombé sur cette citation :

I believe every single person is extraordinary. The tragedy is that we have a society where too many people never get to fulfil that extraordinary potential. My view – the liberal view – is that government’s job is to help them to do it. Not to tell people how to live their lives. But to make their choices possible, to release their potential, no matter who they are. The way to do that is to take power away from those who hoard it. To challenge vested interests. To break down privilege. To clear out the bottlenecks in our society that block opportunity and block progress. And so give everyone a chance to live the life they want.

Cette opinion est aussi celle de J.S.Mill, de la pyramide d’Abraham Maslow, et, plus curieusement, l’avenir de la France selon Alain Ehrenberg. Allons-nous devenir des Anglo-saxons ?
Je crois qu’effectivement nous devons prendre notre sort en main, et qu’un rôle de la société est de nous y aider. Mais la société ce n’est pas que cela, c’est aussi un réceptacle de savoir-faire, un « capital » social, une « organisation » qui coordonne notre comportement collectif et nous permet de changer sans nous en rendre compte. Tout ceci est indépendant des individus qui la composent. 

Cyriaque Magloire Mongo Dzon

Entendu (partiellement) avant-hier chez RFI. Jugement sur la décolonisation.
Ce n’est pas la colonisation qui a pêché, mais la décolonisation. La France cheminait avec l’Afrique, pourquoi l’a-t-elle abandonnée aux mains d’élites corrompues et rétrogrades, qui ont mis un terme à son voyage vers la démocratie ? Voilà ce que j’ai cru comprendre.
Compléments :
  • Si mon interprétation est correcte, Cyriaque Magloire Mongo Dzon partagerait la vision de J.S.Mill d’un colonisateur qui guide le colonisé dans son évolution culturelle. 

Abstention

L’abstention serait devenue une manifestation politique. Elle dit à nos éligibles que nous ne les aimons pas, qu’ils ne sont pas légitimes, que nous voudrions élire d’autres qu’eux, mais que notre démocratie ne les laisse pas naître.
Il me semble depuis longtemps que nos éligibles sont des individualistes, des « libéraux », qui ne partagent pas les valeurs, essentiellement sociales, du pays (France : crise de gouvernance ?). Ils croient que notre vote leur prouve notre confiance. Alors que, pour nous, le choix se fait entre peste et choléra.
Cependant, esprit de contradiction ?, je me demande si nous devons leur en vouloir. Quel homme bien constitué voudrait d’une vie de pouvoir ? Ne sommes-nous pas contraints à le donner à des extraterrestres ? D’ailleurs ces extraterrestres parviennent-ils à mener des politiques d’extraterrestres ? La société ne réussit-elle pas, malgré leurs efforts et à la longue, à les faire marcher droit, à les orienter dans le sens du bien commun (« res publica » comme disaient les Romains) ?
Compléments :

Défendre la démocratie

Reprenant un thème de ce blog, The Economist constate que l’autoritarisme est de plus en plus sûr de soi, que la démocratie est partout critiquée. Comme moi, il pense qu’il faut en démontrer l’efficacité supérieure. Mais pas grand-chose de neuf dans son argumentaire :

  • Je continue à croire que ce qui fait la force de la démocratie est sa capacité à mobiliser tous les talents d’une nation, et que ce qui fait l’échec des démocraties, c’est qu’elles ne se comportent pas comme si elles en étaient : elles sont victimes d’idéologies.
  • Comme J.S.Mill, je crois que la démocratie est une question de culture et d’apprentissage. Ce qui explique les difficultés d’Haïti et de l’Afghanistan, par exemple, à trouver un modèle démocratique efficace.
  • The Economist, bizarrement, pense que la démocratie est liée à l’économie de marché (« la démocratie n’a jamais duré dans des pays qui n’ont pas des économies de marché »). Ce n’était pas l’image que j’avais de la Grèce, ni ce que je retire de mon expérience. Il me semble en effet qu’une entreprise qui fonctionne efficacement, le fait selon la « volonté générale » ; que la « résistance au changement » est justement la manifestation de cette volonté (contrariée). Il n’y a pas rejet du concept de démocratie mais de la manière de le mettre en oeuvre, en particulier du modèle anglo-saxon individualiste, matérialiste et commercial ? Il faut adapter la démocratie à chaque culture ?

Complément :