Surpopulation = problème du monde ?

Un commentaire pose la question suivante : « je pense que tous les problèmes actuels de la planète viennent du fait de la surpopulation… » C’est un des thèmes qu’a rencontrés ce blog. Tentative de synthèse :

  • La thèse de la surpopulation, malthusienne, revient régulièrement. En particulier aujourd’hui. J’ai cité Les limites à la croissance, mais aussi les travaux de MM.Ray et Séverino. La croissance démographique semble un des moteurs du capitalisme. Un moteur qui pousse au crime.
  • Mais, est-ce vraiment la taille de la population qui est intenable, ou sa façon de se comporter ? MM. Braungart et McDonough montrent que notre développement produit des déchets toxiques. C’est ce qui ne va pas. Mais on pourrait faire autrement. Des travaux plus classiques expliquent aussi, que sans toucher à notre confort, nous pourrions consommer colossalement moins.
  • Dennis Meadows a attiré mon attention sur le concept de résilience. J’en suis arrivé à penser que la résilience est la capacité d’un système à se transformer avec le changement, même s’il est imprévu, à en profiter. La résilience ce n’est pas encaisser sans dommages.  La résilience doit être construite. Un système qui a cette capacité est peut être « apprenant« , pour utiliser un terme en faveur dans les années 90.

Comment construire une organisation apprenante ? Une piste ?

Je crois que si, à la naissance de son enfant, une mère pouvait demander à sa marraine la fée de le doter du don le plus utile, celui-ci devrait être la curiosité. (Eleanor Roosevelt, citée par Jean-Jacques Auffret).

Crises mondiales : Malthus avait-il raison ?

SEVERINO, Jean-Michel, RAY, Olivier, Le Grand Basculement, Odile Jacob, 2011.

Le capitalisme procède toujours de la même façon. La croissance démographique crée une forme de disette. Les plus avantagés en tirent parti pour accumuler capitaux et innovations. C’est le progrès. Mais la misère conduit à la crise. Elle force à installer des systèmes de solidarité sociale. En créant une classe moyenne, ils relancent la croissance.

Au 19ème siècle ce mécanisme conduit à une première globalisation, à plusieurs bains de sang mondiaux et à une crise sans précédent.
Aujourd’hui, le surplus de main d’œuvre amené par l’émergence de l’Asie a produit une seconde globalisation, et une explosion des inégalités (au sein des nations). Puis une crise. De nouveau, il faut recréer un minimum de solidarité, avant que l’affaire ne tourne vraiment mal.
Mais, cette fois-ci, les capacités de la planète sont à leurs limites. Nous ne risquons pas une simple guerre mondiale, mais l’extinction de notre espèce
Solution ? Faire le contraire de ce que l’on a fait. Dans notre comptabilité, l’homme est cher et la nature bon marché, sa consommation étant même subventionnée. Il faut inverser les taxes pour donner envie d’employer l’homme et de protéger la nature. Notamment, il faut mettre un terme à une paupérisation volontariste, en réinvestissant dans l’homme, en particulier en le formant. Il faut stopper la globalisation à outrance, en redécouvrant le marché intérieur. La clé de cette réorientation : les services de proximité. Pas de concurrence internationale possible, ainsi, et, par combinaison de qualifiés et pas qualifiés, remise au travail de ces derniers. Exemple : « décarbonisation » de la nation.

Je note que tout ceci nous maintient dans le même système, un peu vicieux. Ne serait-il pas prudent d’en démonter le moteur ? La croissance démographique ? Malthus aurait-il vu juste ?
A moins qu’une répartition équitable des ressources nous enlève l’envie d’une excessive natalité ? Mais quid de l’Afrique, qui n’est pas passée par le même cycle que l’Occident et l’Orient ? 

Le mal a-t-il du bon ?

Nous sommes minés par la conscience du mal, disait un précédent billet. Notre société est fondée sur ce principe, et, littéralement, nous en crevons.

Mais le mal n’a-t-il que des défauts ? Sauf peut-être chez quelques tribus vivant en harmonie avec leur écosystème, l’histoire de l’espèce humaine n’a été que successions de croissance et de décroissance. Par exemple, Moses Finley semble croire que la survie de la Grèce ne tenait qu’à une conquête territoriale continue, qui devait bien s’arrêter un jour. Il est possible qu’il en ait été de même pour Rome.

Ce que la révolution industrielle semble avoir eu de vraiment nouveau, c’est qu’elle a été le point de départ d’une croissance sans à-coup de la population, non marquée par les usuelles épidémies et autres drames naturels.

Bref, le mal peut avoir eu du bon. Dans un premier temps, un repli sur soi était peut-être nécessaire, l’expansion étant devenue impossible. Dans un second, le mal tel que le conçoit le protestantisme a conduit à sortir la démographie humaine de ses cycles malthusiens.

Maintenant, nous sommes arrivés au bout de la logique du mal, il va falloir trouver une autre idée. (à suivre)

Révolution industrielle

BBC 4 parlait des « conséquences de la Révolution industrielle », hier matin.
J’en retiens que la transformation s’est faite sans beaucoup de résistance. La campagne est allée à la ville.
Le changement a été radical, pourtant. La vie est devenue urbaine, les machines et les usines sont apparues partout. La population, qui vivait jusque là au gré des saisons, avec pas mal de loisirs, a subi la discipline des horaires industriels. La vie communautaire s’est transformée aussi. Les déplacés créent de nouveaux modes de vie sociale, mutuelles (friendly societies), syndicats, communautés religieuses. Ce qui évite, peut-être, une révolution, non industrielle.
En fait cette période fut effectivement une révolution pour l’espèce humaine. Pour la première fois elle a connu une croissance démographique forte sans qu’elle déclenche une « réaction malthusienne ».
Les conditions de vie de la classe ouvrière étaient-elles abjectes ? Le niveau de vie croit dans la seconde moitié du 19ème siècle. Mais avant ? Les optimistes semblent argumenter que l’abjection était encore plus grande lors des siècles précédents. La Révolution industrielle, d’ailleurs, n’a pas eu que des désagréments. Cependant, il y aurait eu stagnation du salaire des hommes alors que la taille de la famille augmente. L’épouse n’aurait pu apporter de revenu complémentaire, ses emplois traditionnels ayant disparu.

Finalement, d’où est venu le déclin de l’Angleterre, à partir de 1850 ? En partie du libre échange, qu’elle croyait la raison de sa prospérité. Ses concurrents ont acquis à bon compte sa technologie et l’ont développée à l’abri de barrières protectionnistes. L’éducation est surtout coupable. L’Angleterre n’a pas su passer du « bricolage » des temps héroïques à une démarche scientifique, comme l’Allemagne par exemple. Les héritiers des entrepreneurs ont reçu un enseignement classique traditionnel, inadapté au développement de leurs affaires.

Compléments :

Qu’est-ce qu’une crise

Quand j’ai commencé ce blog, je disais que la crise venait d’un excès d’individualisme de la société, incapable d’amortir des chocs inévitables. Dernières idées sur le sujet :

  • Au fond, Malthus ne peut qu’avoir raison : quand une société ne parle que de croissance, il ne peut qu’y avoir des crises. Croissance signifie augmentation exponentielle, or tout a des limites. On ne peut donc que les atteindre. Ce qui contraint à des ajustements périodiques.
  • D’ailleurs ces limites ne sont pas que celles de la nature : la crise actuelle est en grande partie due à une croissance incontrôlée du secteur financier. De même, l’expansion du secteur médical semble en passe de déséquilibrer l’économie américaine.
  • L’apparition de ces facteurs de crise fait penser à la théorie du chaos : une cause microscopique a une conséquence macroscopique. Elle fait aussi penser à ce qui se passe lors d’une révolution : la disparition d’un pouvoir laisse la place à l’émergence de tels phénomènes. La créativité occidentale, nécessaire à l’économie, viendrait-elle d’un défaut d’encadrement social ?
  • Mes derniers billets montrent que les gouvernements sont incapables de réformer la société, il leur manque un savoir faire de conduite du changement (élémentaire ?), du coup ils empruntent la pente de moindre résistance qui rend inévitable un ajustement dans la douleur.

Une question se pose à moi : qu’arriverait-il si nous avions les moyens d’absorber les crises ? Cela signifierait-il une réapparition d’un lien social fort (cf. la Flexisécurité) ? Et la disparition corrélative de notre créativité ? Pour que la planète ne s’endorme pas faut-il laisser une zone d’individualisme créatif (USA), entourée de zones de solidarité, qui absorbent périodiquement les chocs créés par la première, le tout fonctionnant comme une sorte de cœur ?

Compléments :

Stretch goal

Stretch goal : terme technique souvent employé par les universitaires du management, les consultants et moi. À force d’en entendre parler, je me demande s’il n’a pas un sens que j’avais raté :

L’idée qu’il véhicule est que le succès est à la dimension de l’objectif. À vaincre sans péril on triomphe sans gloire. D’ailleurs, paradoxalement, un ami psychanalyste m’a fait remarquer que plus l’objectif est démesuré, plus il est facile à atteindre. Demandez à vos collaborateurs d’arriver à l’heure à une réunion, échec certain ; ils auront plus de chances de trouver le moyen de sauver votre entreprise de pertes effroyables. Pourquoi ? Parce qu’un objectif invraisemblable nous fait perdre nos repères, oublier ce qui nous semblait impossible. Il est donc propice à la créativité.

Mais je crois déceler une dérive, principalement anglo-saxonne. Si je suis un grand patron, je dois me donner des objectifs insensés. Je les atteindrai : ne suis-je pas un héros ? C’est ainsi que fonctionnait Enron. C’est aussi peut-être ce qui explique la bulle spéculative et son gonflage par les meilleurs d’entre-nous ?

Si l’on dérive plus loin, on en vient à croire que le meilleur héritage que nous puissions laisser à nos enfants est un désastre écologique. N’est-ce pas une preuve de confiance ? Du coup nous pouvons détruire la planète sans autre considération. C’est la fameuse « destruction créatrice » qui avait un tel succès pendant la nouvelle économie. C’est aussi un élégant moyen de faire mentir Malthus. Je me demande si l’échec des prévisions de Malthus n’a pas amené certains à penser que non seulement l’homme n’est pas menacé d’épuiser la planète, mais que c’est parce qu’il l’épuise qu’il doit être génial. Alors, il est contraint de sauver sa vie, et doit donner le meilleur de lui-même, d’où invention, technologie… La catastrophe imminente est le moteur de la science. Jouons donc avec le feu, ça stimule notre anxiété de survie.

J’en arrive à me demander (une fois de plus) si la science économique et du management n’a pas pour seul objet de démontrer qu’il faut laisser les classes d’affaires faire ce qu’elles veulent.

Compléments :

  • Ces considérations pourraient compléter le paragraphe « lutte des générations » de mon billet sur l’Individualisme.
  • L’usage de la science par la classe possédante pour défendre ses avantages acquis remonterait, au-delà d’Adam Smith, à l’aube de la pensée anglaise : Droit naturel et histoire.

Catastrophe imminente

Lester R. Brown, qui est présenté comme ce qui se fait de mieux parmi les scientifiques, annonce la fin de la civilisation, amenée par une famine mondiale imminente.

La Somalie montre ce qui peut se passer : un état disparaît, surgit l’anarchie. Beaucoup d’autres sont prêts à basculer ; s’ils le font cela abattra un monde « globalisé » : drogues, épidémies, terrorisme, rupture du commerce mondial, guerres…

Les causes ? De plus en plus difficile de nourrir la planète. Les rendements plafonnent, et parfois régressent (en Chine), et transformer le blé en biocarburant n’est pas judicieux (un plein de 4×4 = de quoi nourrir une personne sur un an). Les nappes phréatiques sont épuisées (notamment en Inde et en Chine), et la terre arable connaît une érosion sans précédent (un tiers des surfaces serait concerné). Et ça chauffe de plus en plus.

Ce scénario revient régulièrement depuis Malthus, et, plus récemment, Forrester. Peut-il se réaliser cette fois-ci ? L’humanité sera-t-elle sauvée par la science, à nouveau ? La thèse de l’article est que, manifestement, elle s’essouffle ; cette fois-ci, il va falloir changer notre comportement, radicalement et brutalement.

Progrès à tout prix

Le principe d’anxiété, par Gérard Courtois : France stupidement anxieuse ?

Deux pièces à charge : les OGM qui ont été démontrées sans risque, et un démontage d’une antenne de Bouygues Télécom ordonné par un juge, qui estimait que bien que le risque ne soit pas démontré :

Dès lors que les plaideurs « ne peuvent se voir garantir une absence de risque », leur « sentiment d’angoisse » est donc légitime et le « préjudice moral » avéré, affirme ce jugement.

Conclusion :

Sauf à admettre une société craintive, affolée par la moindre innovation scientifique, minée par le sentiment de vulnérabilité, obsédée par le risque zéro. Bref, taraudée par la mort, puisque la vie elle-même, que l’on sache, présente quelque risque !

La France est peureuse, elle refuse le progrès ? Argument faible, j’en ai peur. Les Lumières appelaient progrès la prise de pouvoir de la raison sur les affaires humaines. Insensiblement le progrès est devenu avancée technologique, et on s’en sert dorénavant pour écraser toute velléité de débat démocratique (ce qu’est un jugement), toute tentative d’usage de la raison ! 

Qui aimerait avoir des antennes de téléphonie mobile à côté de chez soi ? L’histoire a montré que l’anxiété scientifique avait ses raisons d’être. Le cancer, par exemple, demande des décennies pour se manifester (cf. l’amiante, la radioactivité qui a été mise à toutes les sauces lors de sa découverte, ou même la cigarette).

D’ailleurs, ne peut-on pas avoir un progrès technologique avec un risque raisonnable : il y a sûrement un moyen d’éviter de placer des antennes à proximité d’habitations ? The Economist affirme que le capitalisme, et le progrès technologique, ont donné tort à Malthus : ils se sont renouvelés à chaque crise. Pourquoi seraient-ils incapables de trouver des moyens à risque minimal de nous nourrir ou de nous informer ? Serions-nous, et nos scientifiques les premiers, prisonniers d’une énorme paresse intellectuelle ? Les Lumières : une illusion ? Nouveaux âges des ténèbres ?

Compléments :

Insondables mystères de l’économie

Pourquoi l’économie devrait-elle se contracter ?

Un consensus se dégage, comme quoi l’économie a vécu au dessus de ses moyens (Dégonflage de l’économie ?, Etat de l’automobile mondiale). Il va dorénavant falloir produire et consommer moins.

L’économiste Jean-Baptiste Say se retourne dans sa tombe. L’économie est un échange : plus les entreprises produisent, plus leurs employés gagnent, plus ils achètent. Cercle vertueux. Produisez toujours plus, n’importe quoi même. Exemple des subprimes : prêt à des insolvables, ils achètent une maison, cela fait grimper le prix de l’immobilier ; grâce à ces gains, ils peuvent à nouveau emprunter, cette fois-ci pour consommer.

Malthus n’était pas d’accord : manifestement, comme aujourd’hui, il y avait des moments où le monde avait trop produit.

Une piste possible. Y aurait-il des limites culturelles à ce processus ? Passé un point la tentation de ne pas respecter les règles du jeu est irrésistible : le consommateur est las de consommer ? Les classes dirigeantes accaparent plus qu’elles ne devraient ? Certains pays accumulent au lieu de dépenser ?

Les crises sont-elles la conséquence de ce phénomène ? Une tentative un moment victorieuse de donner raison à Jean-Baptiste Say, puis le retour à la réalité (donc recul brutal) ?

Capitalisme de don Quichotte ? Doute. À chaque vague, certains s’enrichissent. Certains restent à zéro. Si bien que lorsqu’elle déferle les premiers perdent un peu de hauteur, mais les autres se noient.

Compléments :

Darwin et le changement

Scientific American de janvier (Darwin’s Living Legacy, de Gary Styx) explique que Malthus a inspiré Darwin. Malthus avait observé que les espèces tendaient à épuiser ce qui leur était nécessaire. Leurs conditions de vie changeaient alors, et l’adaptation se faisait par sélection naturelle de nouvelles espèces issues de variations aléatoires.

Il se pourrait que les prochaines générations puissent tester les idées de Darwin en direct. Il semblerait bien que l’homme ne soit pas loin d’avoir réglé son compte à sa niche écologique, et à celle de beaucoup d’autres espèces animales.

The Economist fait un état des Océans. Bien pire que ce que je pensais. J’avais lu que le réchauffement climatique pouvait bloquer les courants sous-marins et provoquer une nouvelle ère glacière. Mais je découvre que c’est toute la chaîne animale qui est attaquée. Les océans s’acidifient, parce qu’ils absorbent une partie du dioxyde de carbone qui ne contribue pas à l’effet de serre. Et cela condamne les animaux à coquille qui sont fondamentaux dans la chaîne alimentaire. Un exemple, parmi d’autres.

Ça montre l’échec de la science. Non seulement elle a été incapable de prévoir quoi que ce soit, mais surtout elle a repris le rôle des mythes dans les sociétés plus ou moins primitives : elle a servi à justifier le statu quo, à prouver que ce qui semblait bien à une personne ou à un groupe était ce qui était bon pour l’humanité. Management scientifique de Taylor ou Socialisme scientifique de Marx, et toute la « science » économique, basée sur les hypothèses culturelles de la classe commerçante anglaise du 18ème siècle. Cette dernière nous enseigne que l’eau, l’air… ne valent rien, parce qu’ils sont en abondance, et qu’ils ne demandent pas l’effort de l’homme pour être consommés. Elle nous dit aussi qu’il est bien de faire comme le commerçant, d’être égoïste, de ne penser qu’à son intérêt. Parmi d’autres résultats du même acabit.

Si la sélection naturelle faisait surgir une science qui ne soit pas de propagande, ça éviterait peut-être à notre espèce une très incertaine transformation.

Complément :

  • Un très bon livre sur le changement climatique, paru à un moment où The Economist doutait encore de sa réalité : The Little Ice Age: How Climate Made History, 1300-1850, de Brian Fagan (Basic Books, 2001).