Pacte social

« Pacte social ». Une expression qui revient dans les livres et rapports consacrés au redressement du pays. La réforme doit commencer par là. 

Et si c’était, justement, ce qui coince dans la politique de notre gouvernement ? Il divise ? Et, du coup, l’électeur divise le pouvoir pour que le gouvernement ne puisse régner ?

Comment construit-on un « pacte social » ? « Acceptabilité ». Pour certaines parties de la population, et pour des raisons qu’il ne sert à rien de chercher, certaines mesures sont « inacceptables ». L’augmentation de l’âge de la retraite, ou transférer l’indemnisation du chômage à la fiscalité sont probablement deux mesures inacceptables. 

Oui, mais dira le gouvernement, si je ne prends pas ces mesures, le pays va couler… 

Faux. Ces mesures ne sont que des moyens parmi d’autres pour atteindre une fin, qu’il convient de définir. Si nous avons mis à notre tête une « élite » intellectuelle, il se trouve que c’est, justement, pour qu’elle ne s’arrête pas aux solutions de facilité. 

Mal penser, agir juste

Il n’y a pas que M.Macron qui n’aime pas les Français. Mme Truss n’aime pas les Anglais, et Mme Clinton, les Américains. 

Tous ces gens nous jugent sur notre attitude, nos paroles… Et en concluent que nous sommes irrécupérables. 

J’écoutais Geneviève de Gaulle (rediffusion d’A voix nue de 1995, France Culture) parler de la résistance. Qui aurait pu prévoir qui résisterait, ou collaborerait, avant guerre ? 

(D’ailleurs les « bien pensants » (cf. la SFIO) ont quasiment tous été collabo !)

Il n’y a aucune corrélation entre nos paroles et notre potentiel. En revanche, la façon dont nous utilisons ce potentiel est, essentiellement, une question d’environnement. Mme de Gaulle a donné l’exemple des camps de concentration : la solidarité entre déportés a permis à chacun de tenir, et à elle de survivre ; si l’un avait cédé, il aurait entraîné les autres avec lui. 

France : qu'est-ce qui cloche ?

Qu’est-ce qui cloche entre Monsieur Macron et la nation ? Eternelle question de ce blog. 

L’hypothèse de Tocqueville, et de l’Ancien régime :

  • Notre élite passe des études à l’Olympe gouvernementale. Comme celle d’Ancien régime, elle ne connaît pas la réalité. Elle ne vit que d’abstractions simplistes. 
  • Elle est convaincue d’être une élite, donc de nous apporter des idées que nous n’avons pas. Mais où les trouver ? Dans les modes qui parcourent la planète, et qui l’émerveillent. (Mais la stratégie, ce n’est pas imiter les autres !)

Application ? L’élite actuelle semble croire que :

  • Le salut de la nation viendra, comme ailleurs, de la « start up » (désormais « industrielle »), et d’un type d’entrepreneur, jeune, dynamique, qui parle bien, et qui lui ressemble. 
  • Le Français qui n’a pas compris cela est obsolète. Ce jugement s’applique non seulement à la masse des citoyens, mais aussi à celle des entrepreneurs. 
Explication du malaise actuel ? 
  • L’élite doit son pouvoir à l’électeur : vouloir l’éliminer, pour cause d’obsolescence, est suicidaire ! 
  • Elle dit défendre l’économie et les entrepreneurs, or les nôtres ne sont pas à son goût ! 
  • Elle n’a pas calculé les conséquences de ses idées : dans le meilleur des cas, la France, impécunieuse, n’a pas les moyens de financer le développement d’un monde de start up. Et de, très, très, loin.
Que faire, alors ?
  • « C’est le fonds qui manque le moins » : nos entreprises traditionnelles recèlent des richesses immenses, et qui, elles, coûtent peu à révéler. (Elles ont accumulé un savoir-faire considérable, alors que le startupper n’a dans la tête que le vent de ses études.)
  • La leçon allemande ou suisse est que c’est le « milieu » qui révèle ces richesses, et transforme l’entrepreneur : la communauté locale, et son système de financement propre, prend en main l’entrepreneur et l’amène à donner son meilleur. 
  • Or, comme le dit N.Dufourcq, en France les réformes gouvernementales ont dissous ces écosystèmes locaux… 
Serait-ce par là qu’il faut prendre le changement ?
(Tocqueville : “le gouvernement était déjà passé du rôle de souverain au rôle de tuteur” “tous pensent qu’il convient de substituer des règles simples et élémentaires, puisées dans la raison et dans la loi naturelle, aux coutumes compliquées et traditionnelles qui régissent la société de leur temps” “dans l’éloignement presque infini où ils vivaient de la pratique, aucune expérience ne venait tempérer les ardeurs de leur naturel”.)

The best job in the world

The best job in the world, a dit Boris Johnson, en démissionnant de son poste de premier ministre. 

Nos dirigeants n’ont pas un moment à eux, mais ils sont ivres de bonheur. Dans ces conditions peut-on leur demander de penser ? Ils vivent dans l’instant. 

Chez nous, depuis les années 70, leur préoccupation semble le pays, comme s’il vivait en autarcie. M.Macron est peut être un changement. Lui paraît, au contraire, vouloir s’échapper du pays. Peut-être a-t-il la conviction qu’il sait tout à son sujet, et qu’il ne s’agit plus, maintenant, que d’appliquer un plan parfaitement conçu ? 

Que faudrait-il espérer ? Comme chez Hegel, une troisième phase du changement : un gouvernement qui n’ignore ni le monde, ni le pays ? 

A quoi se joue un changement ?

Je soupçonne qu’il y a quelque-chose qui ne va pas dans la façon dont M.Macron « conduit le changement »…

Comme souvent c’est ce que ce programme a d’intelligent qui le rend dangereux. En effet, puisqu’il est intelligent, ce programme, pourquoi me remettrais-je en cause ? Si le Français n’est pas content, c’est qu’il n’a rien compris !

Tout ce qu’il fait est justifié, seulement la façon dont il le fait est inacceptable pour le citoyen. Et ce, en grande partie, parce que son programme consiste à renverser 50 ans de réformes erronées, en accusant ses électeurs des erreurs de leur élite.  

Ce qui donne à la France un comportement suicidaire… 

Démocratie et autoritarisme

La démocratie, c’est l’individualisme, et l’égoïsme individuel n’a jamais autant de force et de tentation de s’exercer, au détriment de l’intérêt général, que lorsque la démocratie est en danger. C’est, probablement, la leçon que nous donne actuellement l’Italie. 

De l’intérêt de l’autocratie. Avec elle, pas question de manifester un désaccord. 

Mais, aussi, de l’intérêt de la démocratie ! Pour qu’elle fonctionne, il doit y avoir consensus. Et alors, quelle force, un peuple dont chaque citoyen va, de lui-même, avec enthousiasme, dans le sens de l’intérêt général ! Aucune autocratie ne peut résister. 

En démocratie, ce qui est premier, n’est pas l’idée juste, du « premier de cordée », mais l’union. 

Paresseux Français

On n’arrive pas à recruter, dit l’entreprise. Notre gouvernement répond : je vais durcir les conditions du chômage !

Au même moment, la BBC dit : la « tech » ne parvient pas à trouver de personnel, la formation doit mettre les bouchées doubles ! 

Il est tentant de voir ici un biais culturel. Alors que tout le monde affirme que la « grande démission » mondiale est liée à une perte de sens, alors que, en outre, on constate que l’Education nationale n’a pas su mettre sur pieds une « formation professionnelle » digne de ce nom, notre gouvernement semble intimement convaincu que le Français est un paresseux. 

Avec de tels a priori, il peut au moins avoir une certitude : ses tourments ne sont pas prêts de s’achever ?

Change in France

Les travaux sur les changements sociaux disent qu’ils ressemblent aux changements de phase en physique (par exemple passage de l’eau liquide à la glace) : pour qu’ils se réalisent il faut un événement déclencheur. 

Aujourd’hui, en France, il y a une « masse critique » de succès et de moyens, mais pas de réaction en chaîne. Comment la déclencher ? 

Le problème semble se concentrer au niveau des collectivités locales, et du comportement, schizophrénique, du gouvernement. Les élus locaux appellent à l’aide. La France des territoires est mécontente. Le gouvernement dit « nous faisons une politique industrielle » qui doit reconstituer les forces du pays, qui sont ses écosystèmes productifs. Or, il conserve une ligne qui consiste à mettre sous tutelle les collectivités, et, en outre, continue à les affaiblir. D’où encore plus de mécontentement populaire. Le gouvernement s’entête. 

Où cela nous conduit-il ?

Le gouvernement (en particulier, mais c’est probablement vrai pour tout le monde) doit comprendre que les choses ont changé du tout au tout et que le plan qu’il a conçu il y a dix ans n’est plus d’actualité. Il doit surtout revoir sa façon de concevoir sa mission. Il n’est pas un Führer omniscient emmenant un troupeau de moutons. Ce n’est pas un visionnaire : ce qu’il croit être une idée originale est une mode de marketing (France 2030). 

Le changement est parti. Le pays se transforme. Il faut encourager ce mouvement, repérer ce qui est prometteur, et le rationaliser pour l’accélérer. L’Etat ne peut plus être tuteur, il ne peut être stratège, il doit être « jardinier » ? (Et c’est à nous de le lui faire comprendre ?)

Libéral Macron ?

M.Macron fait une « politique industrielle ». Autrement dit, l’ère libérale ouverte par M.Giscard d’Estaing, est close. On en revient aux politiques d’après guerre. 

Paradoxalement le « libéralisme » de ses prédécesseurs a conduit à un prélèvement sans précédent des ressources des entreprises. Désertification du tissu économique, dettes nationales et chômage. Le réveil s’est produit sous François Hollande. Cela a été le « redressement productif » de M.Montebourg. Bien sûr, personne n’a compris de quoi il s’agissait. 

M.Macron détricote systématiquement un demi-siècle de politique française. Aujourd’hui, il en est arrivé au seuil des années Pompidou. 

Et c’est pour cela, me semble-t-il, qu’il rencontre une telle opposition. Il est libéral et croit qu’une politique industrielle consiste à libérer les entreprises pour qu’elles soient fortes dans la concurrence mondiale. 

Une politique industrielle ne s’intéresse pas exclusivement à l’entreprise ! Ce qui fait une industrie forte, c’est un peuple mobilisé. Et, surtout, c’est une mobilisation « locale », à l’image des fans d’une équipe de foot, qui la forcent à se transcender. Notre industrie de la mode, le Mittlestand allemand ou la Silicon Valley sont forts parce qu’ils « sont » la culture d’une population, un mode de vie, une fierté, un « contrat social ».  

Ce que doit réussir M.Macron, c’est ce qu’il a raté lors de son tour de France des Gilets jaunes : aimer le Français. 

(Fête nationale. Ce blog est parfois capable d’exploiter l’actualité…)

Les dossiers d'Uber

C’est amusant d’écouter la BBC. On découvre que chacun voit midi à sa porte. 

En Angleterre, on s’offusque qu’Uber ait eu une telle influence sur le pouvoir en place. Au même moment, la même « fuite d’informations » amène la France à dire la même chose de son gouvernement. Aucun ne parle de l’autre. Dommage ?

Probablement, on oublie un fait essentiel : ce qu’Uber a représenté pour la pensée éclairée. 

Je me souviens d’avoir vu Alfred Sauvy à la télé, dans les années 70. C’était un économiste respecté. On lui a demandé (Pivot, je crois) ce qu’était la solution à la crise. Il a répondu : le taxi ! 40 ans après, j’ai invité un économiste tout frais émoulu de la commission Attali, à présenter ses idées à un club de dirigeants. Il a révélé à l’auditoire médusé que le secret de l’emploi était… le taxi ! Cela n’a pas manqué. M.Sarkozy a voulu réformer les taxis. Waterloo. Il s’est fait réformer par eux, disent deux économistes qui ont travaillé sur ce sujet. 

Le taxi, c’est l’esprit même du libéralisme. S’il n’était pas réglementé, des foules de personnes se feraient conducteurs de taxis. On pourrait se déplacer facilement, et il n’y aurait plus de chômage ! 

Généralement, ceci s’accompagne d’impressionnantes équations, et d’un impeccable raisonnement mathématique. Uber, c’était la théorie faite réalité. Le miracle du taxi, sans la résistance au changement des taxis. 

Les théories libérales reposeraient-elles sur une hypothèse incorrecte ? La nature humaine ne serait-elle pas ce qu’elles croient ? Le miracle a fait long feu.

Et c’est pourquoi, me semble-t-il, Uber est devenu une mauvaise fréquentation. Malheur au vaincu ?

(PS. Depuis l’écriture de ce billet, Telos a repris ce sujet, et rappelle la position des économistes, il y a quelques années, en ce qui concernait les taxis.)