Paresseux Français

On n’arrive pas à recruter, dit l’entreprise. Notre gouvernement répond : je vais durcir les conditions du chômage !

Au même moment, la BBC dit : la « tech » ne parvient pas à trouver de personnel, la formation doit mettre les bouchées doubles ! 

Il est tentant de voir ici un biais culturel. Alors que tout le monde affirme que la « grande démission » mondiale est liée à une perte de sens, alors que, en outre, on constate que l’Education nationale n’a pas su mettre sur pieds une « formation professionnelle » digne de ce nom, notre gouvernement semble intimement convaincu que le Français est un paresseux. 

Avec de tels a priori, il peut au moins avoir une certitude : ses tourments ne sont pas prêts de s’achever ?

Change in France

Les travaux sur les changements sociaux disent qu’ils ressemblent aux changements de phase en physique (par exemple passage de l’eau liquide à la glace) : pour qu’ils se réalisent il faut un événement déclencheur. 

Aujourd’hui, en France, il y a une « masse critique » de succès et de moyens, mais pas de réaction en chaîne. Comment la déclencher ? 

Le problème semble se concentrer au niveau des collectivités locales, et du comportement, schizophrénique, du gouvernement. Les élus locaux appellent à l’aide. La France des territoires est mécontente. Le gouvernement dit « nous faisons une politique industrielle » qui doit reconstituer les forces du pays, qui sont ses écosystèmes productifs. Or, il conserve une ligne qui consiste à mettre sous tutelle les collectivités, et, en outre, continue à les affaiblir. D’où encore plus de mécontentement populaire. Le gouvernement s’entête. 

Où cela nous conduit-il ?

Le gouvernement (en particulier, mais c’est probablement vrai pour tout le monde) doit comprendre que les choses ont changé du tout au tout et que le plan qu’il a conçu il y a dix ans n’est plus d’actualité. Il doit surtout revoir sa façon de concevoir sa mission. Il n’est pas un Führer omniscient emmenant un troupeau de moutons. Ce n’est pas un visionnaire : ce qu’il croit être une idée originale est une mode de marketing (France 2030). 

Le changement est parti. Le pays se transforme. Il faut encourager ce mouvement, repérer ce qui est prometteur, et le rationaliser pour l’accélérer. L’Etat ne peut plus être tuteur, il ne peut être stratège, il doit être « jardinier » ? (Et c’est à nous de le lui faire comprendre ?)

Libéral Macron ?

M.Macron fait une « politique industrielle ». Autrement dit, l’ère libérale ouverte par M.Giscard d’Estaing, est close. On en revient aux politiques d’après guerre. 

Paradoxalement le « libéralisme » de ses prédécesseurs a conduit à un prélèvement sans précédent des ressources des entreprises. Désertification du tissu économique, dettes nationales et chômage. Le réveil s’est produit sous François Hollande. Cela a été le « redressement productif » de M.Montebourg. Bien sûr, personne n’a compris de quoi il s’agissait. 

M.Macron détricote systématiquement un demi-siècle de politique française. Aujourd’hui, il en est arrivé au seuil des années Pompidou. 

Et c’est pour cela, me semble-t-il, qu’il rencontre une telle opposition. Il est libéral et croit qu’une politique industrielle consiste à libérer les entreprises pour qu’elles soient fortes dans la concurrence mondiale. 

Une politique industrielle ne s’intéresse pas exclusivement à l’entreprise ! Ce qui fait une industrie forte, c’est un peuple mobilisé. Et, surtout, c’est une mobilisation « locale », à l’image des fans d’une équipe de foot, qui la forcent à se transcender. Notre industrie de la mode, le Mittlestand allemand ou la Silicon Valley sont forts parce qu’ils « sont » la culture d’une population, un mode de vie, une fierté, un « contrat social ».  

Ce que doit réussir M.Macron, c’est ce qu’il a raté lors de son tour de France des Gilets jaunes : aimer le Français. 

(Fête nationale. Ce blog est parfois capable d’exploiter l’actualité…)

Les dossiers d'Uber

C’est amusant d’écouter la BBC. On découvre que chacun voit midi à sa porte. 

En Angleterre, on s’offusque qu’Uber ait eu une telle influence sur le pouvoir en place. Au même moment, la même « fuite d’informations » amène la France à dire la même chose de son gouvernement. Aucun ne parle de l’autre. Dommage ?

Probablement, on oublie un fait essentiel : ce qu’Uber a représenté pour la pensée éclairée. 

Je me souviens d’avoir vu Alfred Sauvy à la télé, dans les années 70. C’était un économiste respecté. On lui a demandé (Pivot, je crois) ce qu’était la solution à la crise. Il a répondu : le taxi ! 40 ans après, j’ai invité un économiste tout frais émoulu de la commission Attali, à présenter ses idées à un club de dirigeants. Il a révélé à l’auditoire médusé que le secret de l’emploi était… le taxi ! Cela n’a pas manqué. M.Sarkozy a voulu réformer les taxis. Waterloo. Il s’est fait réformer par eux, disent deux économistes qui ont travaillé sur ce sujet. 

Le taxi, c’est l’esprit même du libéralisme. S’il n’était pas réglementé, des foules de personnes se feraient conducteurs de taxis. On pourrait se déplacer facilement, et il n’y aurait plus de chômage ! 

Généralement, ceci s’accompagne d’impressionnantes équations, et d’un impeccable raisonnement mathématique. Uber, c’était la théorie faite réalité. Le miracle du taxi, sans la résistance au changement des taxis. 

Les théories libérales reposeraient-elles sur une hypothèse incorrecte ? La nature humaine ne serait-elle pas ce qu’elles croient ? Le miracle a fait long feu.

Et c’est pourquoi, me semble-t-il, Uber est devenu une mauvaise fréquentation. Malheur au vaincu ?

(PS. Depuis l’écriture de ce billet, Telos a repris ce sujet, et rappelle la position des économistes, il y a quelques années, en ce qui concernait les taxis.)

M.Macron ou le dilemme de l'élite ?

Comment caractériser la situation politique actuelle ? Une hypothèse :

  1. M.Macron dit : j’ai la seule bonne solution pour résoudre les problèmes du pays. C’est faire ce qu’on essayé de faire en vain mes prédécesseurs. D’un côté la French tech, de l’autre la réduction des dépenses publiques. Pour cela, j’ai besoin, comme eux, d’un pouvoir absolu. 
  2. La population répond : le coronavirus, M.Poutine, l’inflation… font que la « globalisation », qui sous-tendait cette politique, est morte de ses vices cachés. Le monde a changé, du tout au tout, mais nous ne savons pas comment. Il faut « poser le problème », avant de lui chercher une solution, qu’il faudra inventer. En particulier, vous devez nous écouter. 

Si c’est le cas, ces gens peuvent-ils s’entendre ? Le psycho-sociologue Adam Grant répond : non. Il est inconcevable pour « l’élite » de se remettre en cause. 

M.Macron lui a donné raison lors de la crise des Gilets jaune. Il a rencontré le peuple. Mais il n’a fait que parler. 

M.Macron se dit prêt à faire des compromis. Mais est-ce qui est attendu de lui ? 

Les caprices de Marianne ?

Depuis l’élection de 2017, un problème m’a semblé insoluble : celui du député présidentiel. Un président doit avoir une majorité à l’assemblée nationale. Or, les députés de M.Macron n’avaient aucune légitimité. Ils formaient un groupe hétéroclite, création spontanée d’une opportunité. 

Ce qui m’a surpris, c’est que M.Macron n’a rien fait pour résoudre cette question : il n’a jamais consenti aucun effort pour courtiser les élus de terrain. Il est même probable qu’il ait fait tout le contraire : alors qu’ils se lamentent de la « désertification » de leur territoire, il ne rêve que de leur couper un peu plus les vivres, au nom de l’équilibre des finances de l’Etat. 

Entre temps, il y a eu d’étonnants rebondissements. M.Zemmour est survenu. On a cru un temps qu’il allait ébranler Mme le Pen et faire réussir Mme Pécresse. C’est le contraire de ce qui s’est passé. Mme Le Pen a été « dédiabolisée », et elle a saisi le sujet qui, justement, ne concerne pas M.Macron : le sort de ce que l’on appelle maintenant la « France périphérique ». Puis il y a eu un sursaut. M.Macron a été élu. Alors M.Mélenchon, manoeuvre géniale !, s’est emparé du podium et a phagocyté la gauche. Mais, une fois de plus, il y a eu plus de chaleur que de lumière. 

Eh bien, ce feu d’artifice de surprises n’a rien changé. Pour une fois, je n’ai pas eu tort. M.Macron n’a pas de majorité à l’assemblée. 

La grande démission

« La grande démission » est un phénomène mondial. Le confinement a produit un déclic, massif. Les salariés ne veulent pas retourner au travail. L’entreprise ne parvient pas à embaucher. 

On dit que cela est lié à une question de « sens ». Jeune et moins jeune trouvent absurde la société telle qu’elle est. Ils veulent la changer. Mais ils ne sont pas très fermes dans leurs convictions. Ce qu’on leur reproche. 

Les explications de ce phénomène ne sont guère convaincantes. Pour ma part, je me demande s’il ne s’agit pas d’une évolution « normale » de la société. Et si ce n’est pas M.Macron avec son « premier de cordée », et sa « traversée de la rue pour trouver une travail », qui en parle le mieux. 

En effet l’après guerre a été un grand changement dans notre relation au travail. En quelque sorte la population a été embrigadée dans une société technocratique et taylorienne. Chacun avait un emploi. Il était ennuyeux, mais on ne cherchait pas là la « réalisation » de son être. L’aspiration du Français était familiale. Puis ce monde soviétique a changé. Le dirigeant de grande société était désormais un salarié, recruté sur diplômes (cf. les parachutages de l’ENA). Le mot d’ordre de ces théoriciens est devenu « performance ». Ils se sont attaqués à la structure bureaucratique de la société, forcément inefficace, et abritant des « paresseux » (le fonctionnaire soviétique). Ils ont licencié, délocalisé, couru après toutes les « modes de management » et multiplié les changements internes hasardeux… 

Résultat : un chaos d’inefficacité, une économie dévastée, des travailleurs précaires, et des oligarques, qui se versent d’énormes salaires pour se récompenser de leur génie. 

Effectivement, il en résulte un monde absurde. 

M.Macron, l'anti président ?

Emmanuel Macron est un champion du « monde d’avant ». Un monde que notre société, dans sa quasi totalité, trouve désormais absurde et contre nature. (D’où la recherche de « sens » dont il est tant question.)

Le pays a porté à sa tête la personne qui représente ce qu’il exècre, alors même que cette personne croit que sa mission est de le convertir à sa cause ?

Peut-être. Mais, si c’était le cas, cela serait-il fatalement un mal ? Pourquoi un gouvernant devrait-il partager l’intérêt collectif ? Après tout, on fait bien appel au militaire dans une guerre, alors que ses valeurs ne sont pas les nôtres. 

M.Macron a des qualités rares. Il est motivé pour faire un travail dont personne ne voudrait et il a été formé pour cela. Pour le reste, c’est une question de contrôle ?

(NB. La France fait face au problème que doit résoudre le recruteur : que doit-on rechercher, en priorité, chez un candidat ?) 

Inflation : les ennuis commencent ?

« L’augmentation des taux est préoccupante pour les pays lourdement endettés de la zone euro« , disait le Financial Times, dimanche. 

Effectivement, ce que craignait ce blog est arrivé. La France est considérablement endettée. Elle va devoir lever toujours plus de dettes pour payer l’intérêt de sa dette, et rembourser les dettes échues. 

Voilà qui va poser de sérieuses difficultés à nos gouvernants. Car ils ne savent qu’utiliser deux outils : la hache et la douche. Ils se lancent dans de grandes réformes utopiques, et quand leurs conséquences produisent un soulèvement populaire, ils le noient sous l’argent public. C’est, quasi certainement, ce qui a produit la situation dans laquelle se trouve le pays. 

Le psychologue Adam Grant pense que le changement est quasiment impossible pour un esprit d’élite. Croyons au miracle ?

La politique selon Cedric Villani

BBC 4 interroge Cedric Villani (From our own correspondant). Elle enquête. Que sont devenus les néophytes de la politique que M.Macron a emmené avec lui ?

M.Villani, c’est Aznavour dans « J’m voyais déjà »  ? « D’autres ont réussi avec peu de voix et beaucoup d’argent / Moi j’étais trop pur ou trop en avance« . Il dit, en substance, qu’il était arrivé au pouvoir avec les idées qui allaient changer le monde. Mais il a été trahi. La politique demeurait. Il était trop pur. 

Et aujourd’hui ? Il s’est rallié à M.Mélenchon. Voilà qui est surprenant. Parce qu’avant d’être député, M.Villani était une pasionaria du projet européen, qui remplissait ma boîte mail d’invitations à des conférences. C’est d’ailleurs comme cela que j’ai découvert son existence. Or, M.Mélenchon est anti Europe ! 

BBC 4 lui a posé la question. Réponse : maintenant, j’ai compris ce que c’était la politique ! C’est sacrifier ses valeurs, pour avoir le pouvoir ! 

Les journalistes de la BBC ont du talent ? Celui, en quelques minutes, de caractériser un phénomène de société ?