Le libéralisme : une idée qui a fait son temps ?

Le libéralisme vivrait-il ses dernières heures ?

On nous enjoint de réformer nos États, de réduire nos dettes, de déréglementer notre économie pour qu’elle crée enfin « des richesses » et de l’emploi. Sans cela « les marchés » nous grilleront de leurs feux. Le discours dominant est massivement libéral.  Mais le doute s’est installé.
De la Chine à l’Europe en passant par l’Inde et la Russie, le monde s’est systématiquement libéralisé à partir des années 80. Les États ont vendu ce qui générait des revenus (par exemple la production d’énergie, les télécoms, parfois des banques) et ont conservé ce qui n’était pas rentable. En outre, ils ont relâché leur rôle régulateur. Cela a créé de grandes fortunes, mais aussi beaucoup de souffrance et de résistance à l’injection d’une seconde dose du même traitement. Partout, le populisme menace.

Et les feux de l’enfer ? L’Amérique refuse de se réformer et n’a pas été punie pour cela. C’est plutôt les pays vertueux qui vivent l’enfer : Irlande, Angleterre, Espagne, Grèce… (les trois premiers sont, curieusement, les champions du libéralisme européen). Et la BCE n’a-t-elle pas infligé une défaite aux marchés financiers ? Au fait, qui sont-ils ? Une force de la nature, aveugle, ou un mouvement entraîné par une clique de copains, qui pourrait être remise au pas pour peu qu’on le veuille ?

Petit à petit, les idées de Paul Krugman gagnent du terrain : il faut une relance Keynésienne. Ce qui sous entend, au moins à court terme, plus d’État, et pas moins. On peut d’ailleurs se demander si la prochaine série d’élections européennes ne va pas connaître une vague socialiste.

Le changement comme dégel

Le changement a quelque chose d’extrêmement contrintuitif, et celui-ci ne semble pas être une exception. Une majorité se forme, qui rejette les idées qui occupent le haut du pavé. Mais, étant composée d’individus isolés, elle ignore qu’elle est une majorité. Il faut une sorte d’incident pour qu’elle se découvre. Alors, ce qui semblait un consensus est renversé, à la surprise générale.

Et l’avenir ? Il est imprévisible. Il se cristallisera autour d’une idée qui aura probablement deux caractéristiques : comme le libéralisme en son temps, elle sera portée par des gens extrêmement déterminés (pour qu’elle puisse percer), elle semblera répondre aux maux à court terme de la population. 

Compléments :
  • Le modèle du dégel est dû à Kurt Lewin, c’est aussi le modèle de la transition de phase, en physique. 

Entreprise en crise : investissez

Si N.Sarkozy a quelque chose à nous enseigner, c’est que lorsqu’il est dans une mauvaise passe, il se débat furieusement.

Curieusement, les entreprises font l’exact inverse. En période de crise elles se contractent, en attendant que la tempête passe. Comme si elles étaient impuissantes. Leur comportement collectif produit un cercle vicieux.
Pourtant, ne serait-ce pas alors qu’il faudrait le plus investir pour chercher une sortie de secours ?

Par définition, les crises sont des moments de changement (de dégel selon l’expression de Kurt Lewin) où rien ne va plus : c’est là que les nouvelles règles de l’avenir se jouent. C’est à ce moment qu’il faut les saisir pour les orienter dans un sens favorable.

Au fond, c’est ce qu’à fait Apple : Internet avait bousculé l’équilibre contenant / contenu ; Apple a profité de la confusion pour imposer un nouveau modèle (contenant et contenu) et faire une fortune colossale (elle possède 100md$ en cash, de quoi couvrir une grosse partie du déficit grec…). 

Y a-t-il un économiste dans la salle ?

Anonyme du 1er janvier me conseille de recruter un économiste. Je suis donc allé chercher qui embaucher dans les pages de The Economist (Marginal revolutionaries).

Malheureusement. Ici aussi, rien ne va plus. La discipline est en plein chamboulement. Les économistes officiels d’hier ayant perdu toute crédibilité, les théories fleurissent de partout. Illustration du dégel de Kurt Lewin ?

Dans ce monde, Paul Krugman semble faiseur de rois. C’est lui qui dit qui il faut prendre au sérieux, amis et, curieusement, ennemis.

Trois écoles sont apparues.
  1. Le monétarisme de marché. Apparemment une évolution du monétarisme précédent. Au lieu de maintenir une croissance hors inflation à une valeur donnée, la banque centrale doit garantir la valeur croissance + inflation. Ce qui créerait une sorte de système vertueux autorégulé.
  2. Une résurgence de l’école de Vienne (autrichienne, en français ?) de von Mises, qui semble dire que le mouvement libéral des dernières années a échoué par manque de radicalisme. Liquidons l’État et tous les outils de régulation du marché ?
  3. Le néochartalisme, apparemment une résurgence d’un mouvement prékeynésien, qui penserait que la monnaie n’est rien sinon un outil de régulation de l’économie. (Dans ces conditions, il n’y a pas de crise de la dette européenne : la BCE n’a qu’a imprimer de l’argent et acheter les dettes des nations en difficulté ?)

Compléments :

Interrogation

Ce blog a-t-il un projet caché ? Une idéologie ?

Ses points d’interrogations en sont réellement. Je les pose là comme des pierres de petit poucet.

À la réflexion, je pense que c’est la seule bonne attitude à avoir par les temps qui courent. Le monde est inquiet, parce qu’il ne sait pas où il va. Mais il réfléchit à sa manière, en lançant des idées désordonnées. Aucune n’est très efficace, mais peut-être que leur accumulation permettra de voir la lumière ?

Kurt Lewin ne parlait-il pas du changement comme d’un dégel des certitudes ?

Agressif Chinois

Cosco est un gros armateur chinois. Il y a quelques années, il a conclu des contrats de location, élevés par rapport à ce qui se fait aujourd’hui. Il a décidé de ne plus respecter ses engagements. (Can pay, won’t)

C’est étrange. La culture chinoise a la réputation d’être parvenue aux extrêmes de la subtilité et du raffinement, et pourtant le Chinois moderne se comporte comme le pire des rustres. Et de surcroît en opposition avec ce que prêchent Confucianisme et Taoïsme.

D’où cela vient-il ? Gros lourdaud, incapable de se tirer des pièges dans lesquels il s’est mis ? Interprétation fautive des règles du jeu occidental ? La Chine se comporte comme elle croit que l’Occident le fait ? Ou modèle de Kurt Lewin, qui dit que l’individu qui est à l’extérieur d’un groupe ne voit qu’une caricature de ses règles ?

Compléments :

Process consultation

Une note sur Process consultation, technique fondamentale de conduite du changement. Principes :
Un homme ou une organisation n’arrivent pas à atteindre leurs objectifs (sentiment d’échec = (petite) dépression) parce que le « moyen » qu’ils associaient à la « fin » désirée n’est plus opérant. Seulement le « moyen » en question est enseveli dans leur inconscient et ils ne savent pas de quoi il s’agit, et où chercher.
Process consultation est un processus qui permet de sortir de ce mauvais pas. De devenir « heureux ». Le bonheur, ou optimisme, est le sentiment que l’on ressent lorsque l’on sait obtenir ce que l’on désire (c’est l’opposé de dépression).
Le process consultant est un « donneur d’aide ». Le donneur d’aide n’est pas un donneur de leçons. Il ne dit pas quoi faire, parce qu’il n’y a pas de bonne solution, identifiable de l’extérieur. En effet, chacun est unique et a des capacités sans équivalent. C’est donc à lui de trouver la solution qui lui convient (= qu’il sait mettre en œuvre). Le donneur d’aide facilite ce processus de recherche et de remise en cause (ce que Kurt Lewin appelle « dégel »), jusqu’à ce qu’il aboutisse. C’est-à-dire jusqu’à ce que l’aidé se sente « heureux », parce qu’il a trouvé un moyen d’atteindre la fin qu’il poursuivait. Le donneur d’aide procède en aiguillonnant « l’anxiété de survie » et en abaissant « l’anxiété d’apprentissage » (ces deux termes sont aussi dus à Edgar Schein). 
Le « donneurs d’aide » aide l’aidé à explorer les fins qu’il poursuit, et les moyens qu’il emploie pour cela. Il lui suggère des solutions (provocantes ?), histoire de le faire réagir, mais aussi en espérant qu’il y trouve quelques idées qu’il saurait appliquer…
Finalement, qu’est-ce qu’un bon donneur d’aide ? C’est quelqu’un dont l’aide vous semble utile ! Par ailleurs, il n’a pas d’intérêt égoïste dans l’aide qu’il donne, mais est intéressé par le succès du processus en lui-même. Il a beaucoup d’idées, de techniques efficaces… à proposer. Il sait aussi aider à trouver des solutions « conformes », c’est-à-dire qui ne sont pas des expédients, qui sont « durables ».
Un groupe peut être un meilleur donneur d’aide qu’un homme. Un groupe génère plus rapidement des idées, a une plus grande expérience… qu’une personne seule. Surtout, l’homme a tendance à vouloir imposer ce qu’il pense bon à celui qu’il prétend aider, ce qui est la définition du totalitarisme… (Cependant le groupe doit avoir un processus d’animation qui garantisse un fonctionnement sain.)
Compléments :
  • SCHEIN, Edgar H. , Process Consultation Revisited: Building the Helping Relationship, Prentice Hall, 1999.

Nouvel an

Ce blog vient de traverser sa troisième année.
Il paraît que Napoléon choisissait ses généraux parmi les personnes qui avaient de la chance. Eh bien, ce blog a eu de la chance. Il a démarré sa vie avec une crise majeure, sociale bien plus qu’économique. Et la crise c’est le changement à son plus fondamental.
Quel enseignement tirer de ses premières années ? Encore et toujours que Kurt Lewin avait raison. Le changement est le dégel des certitudes. Il montre que ce que l’on croyait, inconsciemment, est faux. Ce blog est la chronique de mes a priori erronés. 
C’est peut-être aussi un réveil. Non seulement nous croyions des balivernes, mais, surtout, nous avions arrêté de penser. N’étions-nous pas en possession de la connaissance ultime ? Je prédis un réveil de la philosophie.
Compléments :
  • Un calcul approximatif me montre que ce blog représente de l’ordre de 2200 pages, si je prends pour référence la taille moyenne de la page de mon dernier livre.

Délinquance juvénile

Désaccord avec un ami. Il me dit que son fils aîné (15 ans) l’épuise, qu’il fait des bêtises totalement imprévisibles, qu’il a une motivation aléatoire, bref que son cas est désespéré. Rapprochant cette situation de mon expérience du changement, j’essaie de lui démontrer que si la manifestation est aléatoire, la cause est simple et logique. Voici la modélisation sur laquelle j’ai fini par déboucher :

(JD = le jeune homme, VD = son père)

  1. JD découvre la vie, le plaisir de la société… (tout ce que permet le physique et l’intellect avantageux hérités de son père), sans voir que le confort qu’il prend pour un acquis n’est pas naturel, mais qu’il le doit aux sacrifices (études, situation sociale…) de VD. VD veut lui montrer que pour connaître un bonheur long et durable, il doit suivre son exemple.
  2. Mais VD ne s’adresse pas à l’intellect de son fils, il ne parle pas de l’objectif du changement, mais des moyens : JD doit apprendre l’anglais, courir, etc. Plus généralement, VD sait ce qui est bien, il croit au « droit naturel », comme les néoconservateurs américains et la plupart d’entre nous. Ce qui est bien ? C’est ce qu’il sait être bien. Le discuter ? C’est être « con ». (On a envahi l’Irak pour moins que ça.)
  3. N’ayant pas compris les intentions de VD, JD trouve, logiquement, qu’il est ridicule de gaspiller sa belle jeunesse à des activités aussi ringardes. En 68 on aurait dit que VD = VR (où VR = vieux réac).

Le problème de VD n’est pas trivial, c’est une question de changement : c’est faire comprendre à JD que, pour son bien, il doit donner un peu de plaisir à court terme pour en gagner beaucoup à long terme. Or JD, vu ce qu’il connaît de la vie, est fondé à penser :

Tandis que vôtre âge fleuronne

En sa plus verte nouveauté,

Cueillez, cueillez votre jeunesse :

Comme à cette fleur, la vieillesse

Fera ternir votre beauté.

Quelques jours après j’ai entendu un débat de France culture qui portait sur un sujet semblable : banlieues, jeunes et bandes.

Une idée m’a traversé le crâne : qui est le plus asocial ? Que font les jeunes ? Ils recherchent la société, la solidarité, la chaleur du groupe, et ils développent les valeurs qui vont avec. Que leur proposons-nous en échange ? Le spectacle de l’individualisme, de la solitude, de la haine (cf. la présomption de culpabilité de l’enfance). Je m’imaginais que le débat ait été filmé : est-ce que l’apparence, l’attitude des participants (par ailleurs sûrement sympathiques) auraient donné aux jeunes l’envie de leur ressembler ?

Compléments

  • Dans mon modèle, j’assimile l’adolescence à un changement au sens de Kurt Lewin (dégel) : l’adolescence est une période de construction d’une nouvelle identité, ce qui est particulièrement compliqué en l’absence de repères, de modèle, et aussi du fait que, comme dans la théorie de Lewin, l’adolescent ne se rend pas compte qu’il traverse un changement.

Reluctant crusaders – les USA façonnent le monde

Mes réflexions sur l’Europe (Idée d’Europe) ont produit une question inattendue : et si l’Europe, loin d’être une invention européenne, fruit de siècles de conflits et de pensée commune, était une création des USA ? Et si l’incompréhension de ce créateur pour notre culture expliquait l’état bringuebalant, mal fini de l’Europe, ses logiques contradictoires qui n’aboutissent qu’à des compromis bancals ? La réalité dépasse la fiction. DUECK, Colin, Reluctant Crusaders, Princeton University Press, 2006.

Ce livre veut comprendre comment se forment les stratégies des nations. Son cobaye est l’Amérique.
Certes, les événements (le nécessaire équilibre des forces mondiales) sont déterminants, mais ils ne sont pas suffisants pour tout expliquer. Les stratégies sont « filtrées » par la culture nationale. Pourquoi ? Essentiellement parce qu’une stratégie doit faire vibrer la nation pour l’entraîner, et qu’il y a très peu de thèmes qui la mettent en mouvement. Après cela, bien sûr, d’autres facteurs entrent en jeu, contexte national du moment, ou personnalité du président, par exemple, mais ils sont secondaires.
Le drame de l’Amérique (et de l’humanité) est que sa culture lui impose des contraintes contradictoires. D’un côté, elle se voit comme le sauveur du monde, elle a une mission : imposer ce qu’elle est à la Planète. De l’autre, elle veut le faire sans moyen. Du coup, notre histoire n’est qu’utopies qui s’effondrent piteusement.
Le bien et le mal expliqués
L’Amérique se voit comme un îlot de civilisation, du bien, appelé à sauver le monde de son incompréhensible stupidité. Ce bien, c’est la démocratie, la liberté des peuples à décider de leur sort, et l’économie de marché (idées de Locke). Par une sorte d’effet domino, le bien gagne le monde et le pacifie. Alors le Paradis est terrestre. C’est ce Paradis terrestre, rien de moins, que l’Amérique a tenté de réaliser ce dernier siècle. À plusieurs reprises, elle a cru y parvenir par un coup de baguette magique. À chaque fois elle s’est engagée dans une aventure dont elle n’avait pas prévu la complexité et le coût.
Une caractéristique concomitante de l’Amérique est sa peur de la contamination. Elle veut garder à distance les influences délétères des autres cultures, les réformer sans les toucher. Un peu à l’image de sa façon de faire la guerre : au moyen de machines. Un débat permanent est donc : faut-il imposer nos idées par la force, ou attendre à ce qu’elles gagnent par elles-mêmes ? Dans les deux cas, on veut réussir avec une extraordinaire économie de moyens, et, surtout, avec le minimum « d’entanglement » de contact avec les indigènes impurs.
Car l’Amérique n’est pas qu’un bon samaritain, c’est aussi une forteresse assiégée. La barbarie (le mal), comme le bien, peut gagner le monde et anéantir l’Amérique, par « effet domino ». La pomme pourrie, le pays refermé sur lui-même (Japon du 19ème siècle, URSS, « états voyous » modernes), qui refuse de commercer, contaminera le tonneau. Face à cette menace, aussi infime soit-elle, il faut adopter des mesures préventives implacables.
Quelques exemples d’application :
Wilson et la Ligue des nations
Grand idéaliste, Wilson veut mettre un terme à toutes les guerres en faisant gérer le monde par les nations, qui auraient abandonné leurs archaïsmes, notamment leurs colonies.
Les européens, favorables à ses idées, lui expliquent toutefois qu’ils ne peuvent vivre sans colonies. Il les leur laisse. Et puis l’Europe, percluse de dettes, lui demande de poursuivre après guerre la coopération économique commencée pendant celle-ci. Mais lier les sorts de l’Amérique et de l’Europe est inacceptable. Alors, pour les renflouer, il n’a qu’une solution : permettre aux alliés de dépecer l’Allemagne. Il a vidé son texte de sa substance, mais l’idée de Ligue des nations est approuvée.
De retour chez lui, une résistance se fait jour. Une ligne plus pragmatique apparaît (qui probablement aurait permis d’éviter la crise économique qui a suivi, et une nouvelle guerre) : un accord, limité, d’entraide avec la France et l’Angleterre.
Aucune de ces idées n’arrivera à trouver la majorité nécessaire au Sénat. La première parce qu’elle lie trop fortement l’Amérique aux affaires du monde. La seconde parce que son pragmatisme rappelle trop les manigances à court terme de la vieille Europe.
Résultat ? L’Amérique se replie sur elle-même. Le Monde est parti pour une nouvelle guerre.
La stratégie de « containment » de l’URSS
Après la seconde guerre mondiale, l’Amérique se demande si elle ne doit pas faire rendre à l’URSS ses conquêtes européennes. Mais cette dernière est trop forte militairement. Alors, s’accorder sur des « sphères d’influence » ? L’URSS serait d’accord. Mais le caractère militant de ses théories promet la contagion. Il faut stopper son avancée, en cherchant, en retour, à la gagner sournoisement aux bienfaits de la démocratie. Ce « containment », cette mise en quarantaine, doit s’étendre au monde entier.
Une fois de plus, l’Amérique ne veut pas s’engager, pas laisser de troupes sur le territoire européen, ou subventionner massivement une reconstruction. Mais ses alliés européens lui font comprendre qu’elle ne peut pas recommencer comme en 14, il leur faut une aide économique et militaire. L’Amérique se trouve contrainte d’obtempérer et de se laisser absorber par les affaires européennes.
Ailleurs, elle veut faire éclore, entre mouvements de libération communistes et colonialismes ou dictatures, une troisième voie démocratique. Son insuccès la force à opter pour la solution non communiste, qu’elle finit par se trouver obligée de porter à bouts de bras (cf. Vietnam).
L’après guerre froide, Clinton et les institutions internationales
Fin de la guerre froide. S’il restait encore quelqu’un qui doutait que l’Amérique n’était pas porteuse de la lumière divine, il est maintenant définitivement convaincu de son erreur.
Bizarrement, les USA ne replient pas le dispositif de la guerre froide. Ils savent qu’ils doivent administrer le monde, avec bienveillance. Il est désormais ouvert à un commerce mondial, la géopolitique est remplacée par la géoéconomie. Mais, le Paradis ne sera terrestre que lorsque la terre sera à l’image des USA : il faut en parachever les réformes libérales.
Certes ce Paradis est peuplé de multiples « serpents venimeux », que l’on découvre avec surprise : « états voyous », terrorisme, armes de destruction massive, grandes puissances hostiles (Chine)… C’est à cette époque que naissent les théories néoconservatrices qui veulent imposer par la force la domination américaine. Mais l’élite gouvernante croit à une contamination naturelle.
Elle pense majoritairement que le monde fait face à des problèmes globaux (environnement, pauvreté, droits de l’homme, développement économique, terrorisme…), qui nous concernent tous, et qui ne se résoudront que par une coordination mondiale pilotée par des institutions internationales, sous le leadership américain (l’impératif de ce leadership est la « leçon centrale de ce siècle »). Retour aux idées de Wilson. Et hasard heureux, ces institutions promeuvent les valeurs et les intérêts américains. Parallèlement, une réforme accélérée de la Chine, de la Russie, et des pays peu ou pas démocratiques (les pays d’Europe de l’est doivent devenir des « démocraties de marché ») les rendra amicaux et civilisés.
Mais, si l’influence de l’Amérique est partout, les moyens matériels (aide, diplomatie) qu’elle met à sa disposition sont remarquablement faibles relativement à sa richesse. Certes le gouvernement Clinton sera entraîné dans plusieurs guerres, mais à son corps défendant, et à chaque fois en y engageant aussi peu d’hommes que possible. Ce qui a conduit à un traitement tardif, et désastreux des problèmes.
Bush et l’après 11 septembre
Initialement Bush semble vouloir mettre un terme aux folies utopiques de son prédécesseur et se replier sur le territoire national. C’est « le retour du professionnalisme ».
Jusqu’au 11 septembre. Alors la vengeance doit être à la hauteur de l’insulte. Il lâche ses conseillers néoconservateurs que jusque-là il n’écoutait pas. Ils vont mettre en œuvre la version « hard » des idées de l’élite. Une fois de plus, sans les moyens qu’il faut. On envahit l’Irak et l’Afghanistan, mais sans penser qu’il va falloir reconstruire complétement ces deux sociétés.
Et Obama ?
Le livre ne traite pas de B.Obama, qui n’existait pas lors de sa publication. Je le prends comme exemple d’application.
  • Le président. Obama semble un idéaliste dans la grande tradition américaine. En même temps, il est un peu plus réaliste que ses prédécesseurs : contrairement à ses engagements de campagne, il a compris que terminer proprement les affaires irakienne et afghane demandera des moyens. Cependant, il ne semble pas prêt à leur accorder le strict nécessaire (= ce qu’il faut pour faire fonctionner des démocraties). Internationalement, bien que convaincu de détenir la vérité, il sait que la suffisance américaine est insupportable au monde. Il joue profil bas.
  • Un paramètre déterminant dans la stratégie américaine est le poids relatif des USA. Important, il les pousse au prosélytisme, faible, ils se replient sur eux-mêmes. La croissance de la puissance Chinoise aura-t-elle pour conséquence un nationalisme étroit, un désengagement des affaires du monde ? Obama semble y tendre (cf. sa demande aux Européens de s’occuper de leur sécurité).
  • Le paramètre culturel. Le triomphe chinois promet d’être celui de la « barbarie ». C’est un régime dirigiste, qui ne semble croire qu’aux rapports de force, et qui plie les lois de l’économie internationale à son bon plaisir. L’Amérique pourra-t-elle ne pas réagir à la dégradation d’un ordre mondial qui lui est nécessaire ? Choisira-t-elle de continuer à se bercer d’illusions ? Mais le modèle culturel de Colin Dueck est-il valable ? L’économie mondiale était le grand œuvre de la pensée américaine, de ses élites intellectuelles et managériales, de ses prix Nobel. La crise a montré la faiblesse de l’édifice. C’est pour cela que le pays a tant de mal à envisager autre chose qu’un replatrage.
Le plus vraisemblable semble donc une fluctuation entre les différentes stratégies culturelles américaines, et surtout une période d’inquiétude et de doute (« dégel » au sens de Lewin). Mais le modèle libéral américain fait l’objet d’un tel consensus, est fiché tellement profondément dans les consciences de tous qu’il paraît impossible à ébranler, à moins de l’équivalent des deux guerres mondiales européennes. Et encore.
Compléments :
  • J’avais remarqué le paradoxe selon lequel un pays replié sur lui-même est une menace mortelle pour l’Amérique : Démocratie américaine.
  • Ce texte explique les certitudes qu’ont les néoconservateurs et sur la nature desquelles je m’interrogeais (Neocon) : fondements du modèle de société américain = bien. C’est ce qu’ils auraient retenu des leçons de Leo Strauss (Droit naturel et histoire / Strauss).
  • L’ère Clinton et ses réformes de l’économie mondiale, et la série de crises qui l’a accompagnée : Consensus de Washington.
  • Une précision sur ce que l’Amérique entend par démocratie, et qui ne correspond pas à la définition que nous en avons. La démocratie américaine est une version ultra light du concept : c’est le strict minimum qui permette au marché de fonctionner. Il semble même que quelques règles explicites bien choisies puissent suffire à encadre l’activité humaine, ce qui évite à l’homme, vu comme un mal absolu, de mettre ses pattes sales dans les rouages de l’univers. (HAYEK (von) Friedrich A., The Road to Serfdom, University of Chicago Press, 1994.) Application: The Economist : anti-démocratique ?
  • Attention, le talon d’Achille de l’Amérique est le doute : Sarah Palin et Gregory Bateson.

M.Rocard

J’entendais ce matin que MM.Rocard et Juppé dire leur enthousiasme de travailler à l’emprunt présidentiel. Décidément, M.Sarkozy sait flatter les intelligences. Car MM.Rocard et Juppé sont exceptionnellement intelligents. Alfred Sauvy qualifiait même M.Rocard d’homme le plus intelligent de France.

À quoi reconnaît-on un homme intelligent ? à ce qu’il est supérieur à la multitude. Exemples ? M.Juppé jugeait il y a peu que le peuple français, qu’il représente, se trompait (constitution européenne). Pour M.Rocard, dans un article du Monde entraperçu hier, les citoyens européens sont corrompus par la soif du lucre, ils veulent « faire fortune », ils sont tellement irrécupérables qu’ils ont rejeté la « sociale démocratie », qui était la seule à pouvoir réguler les appétits du marché, et à mettre un terme aux crises récurrentes du capitalisme.

Étrangement, pour un socialiste, il semble mettre la crise au compte de la nature mauvaise de quelques banquiers assoiffés d’argent. Par contraste les universitaires américains pensent la crise comme pathologie sociale. Ils observent que lorsqu’un pays est soumis à un flux de capitaux, cela déclenche, mécaniquement, une spéculation.

Dans tous les cas, c’est vrai, on est ramené à un problème de régulation, soit du criminel, soit des pathologies du capitalisme. Mais le vote européen rejette-t-il une réglementation socio-démocrate, traduit-il la soif du gain ? Certains disent que les électeurs ont trouvé les partis « libéraux » plus socio-démocrates que les socio-démocrates. En France, le triomphe des verts ne semble pas corroborer l’opinion rocardienne. J’ai du mal à apercevoir des gens qui « veulent faire fortune ». Certes, les dirigeants demandent un salaire correspondant à celui de leurs homologues internationaux, mais c’est une question d’honneur.

D’ailleurs le collaborateur présidentiel a-t-il raison de se lamenter de la fragilité du système financier mondial, et de l’arrogance triomphante du banquier ?

  1. Mettez-vous à la place du banquier : peut-il dire qu’il a été un escroc, que son salaire était immérité ? Il obéit au principe de « cohérence » (cf. les travaux de R.Cialdini), il rationalise ce qu’il a fait ? Cela ne signifie pas qu’il ne soit pas prêt à changer : son anxiété de survie est élevée, mais aussi son anxiété d’apprentissage. Il ne sait pas comment faire pour se transformer, sans perdre ce qui faisait l’intérêt de sa vie. Il est dos au mur
  2. Que le système puisse exploser à tout instant, qu’il manque d’argent, pourrait être bénéfique. La crise touche les bases mêmes du modèle d’organisation mondiale, elle ne se résoudra pas par miracle, elle demande une réinvention évidemment compliquée, et l’inquiétude, mais une inquiétude non paralysante (« le dégel » au sens de Kurt Lewin), lui est favorable.

Mais, au fond, les actes de M.Rocard n’approuvent-ils pas la majorité ? Ne disent-ils pas que les partis sociaux démocrates n’ont rien de sociaux démocrates, et que les partis libéraux sont la seule solution dont nous disposions : ne va-t-il pas leur prêter main forte ?

Compléments :