Raison ou pas

Mes réflexions sur Claude Lévi-Strauss me ramènent à une idée qui m’est venue en lisant Gregory Bateson, et qui m’est revenue avec Heidegger : n’est-il pas idiot d’utiliser la raison pour montrer qu’elle est malfaisante ? C’est idiot, mais ça ne ridiculise pas leur travail :

  • Penser que la raison est nuisible n’est pas plus défendable que croire que l’homme n’est que raison. Il y a des choses qui le dirigent et qu’il ne comprend pas (les lois de la société). Mais s’il se laisse diriger en renonçant à comprendre, il se fera manipuler.
  • De même utiliser la raison pour l’amener à ses limites me semble n’avoir rien de contradictoire, cela montre, justement, qu’un monde de raison est utopique.

Compléments :

Tristes Tropiques, Claude Lévi-Strauss

Livre de Claude Lévi-Strauss que j’ai retrouvé après un oubli de 9 ans. Je n’avais pas été convaincu par ses réflexions sur la vie et le monde, qui ne me semblaient pas étayées. Ses tentatives de prospective me paraissaient malheureuses. Des idées qui lui avaient traversé la tête ? Je n’ai pas changé d’avis.

C’est un grand et agréable écrivain, lorsqu’il compte ses aventures. Ce n’est pas un ethnologue mais un homme dont la vie est réflexion, et qui utilise la vie pour stimuler cette réflexion. Tocqueville était parti en Amérique pour analyser sa démocratie afin de comprendre l’avenir de la France, de même Claude Lévi-Strauss part à la recherche du rêve de Rousseau, qu’il admire immensément. Il cherche un idéal humain, présent en partie chez tous les peuples, particulièrement chez les peuplades néolithiques, et fort peu chez nous. Un « âge d’or » qu’il ne tient qu’à nous d’approcher.
L’écriture, l’effacement du mythe au profit de la raison (autrement dit la victoire des Lumières) nous auraient éloignés de cet âge d’or, pas loin duquel serait arrivé le Bouddhisme, « religion du non savoir ».
Les religions suivantes, Christianisme et Islam seraient allées de mal en pis. Particulièrement l’Islam, « où toutes les difficultés sont justiciables d’une logique artificieuse », qui aurait dressé un mur entre Orient et Occident empêchant une jonction, salutaire pour le second, entre Bouddhisme et Christianisme. 
Vision crépusculaire de l’histoire humaine, et particulièrement de notre civilisation, machine infernale à produire de l’entropie, du désordre (qu’il appelle « inertie »), et entre-temps à passer avec obstination à côté de ce qui fait le beau de la vie.
La seule activité digne de l’humanité, si je le comprends bien, consiste « à saisir l’essence de ce qu’elle fut et continue d’être, en deçà de la pensée et au-delà de la société ». Inspiration proche de celle des intellectuels de l’époque, gens de néant et d’absurde, Heidegger, Sartre ou Camus ? (La philosophie n’est pas un acte individuel mais une mode collective ?)
Et le structuralisme là dedans ? Une démonstration qui m’a laissé perplexe. Une tentative d’interprétation de l’art de la décoration d’un groupe d’indiens en fonction des règles organisant sa vie. Le fait qu’une fois peints ils ressemblent à des « cartes à jouer » semble avoir été l’intuition qui lui a permis sa découverte. Tout cela me semble fort peu scientifique car bien peu « falsifiable », comme disent les Anglo-saxons. Sans compter que je doute de la représentativité des « sauvages » qu’il a étudiés, et qui ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes.
Mais pourquoi donc s’est-il engagé dans ces théories compliquées et ne s’est-il pas contenté, lui qui semblait béni des Dieux, de profiter de la vie, sans explication ? N’était-ce pas le plus sûr moyen d’atteindre son idéal ?

Claude Lévi-Strauss

Je pensais ne rien dire sur Claude Lévi-Strauss n’ayant qu’une vision partielle de son œuvre. Quand même, deux souvenirs de quelques phrases d’une émission que France Culture lui consacrait :

Il semblait obsédé par la disparition des cultures. Le structuralisme aurait eu pour objet de comprendre comment les cultures parvenaient, malgré tout, à se maintenir.

Il n’aurait pas aimé l’art moderne pour cette raison : destruction du métier et de la tradition par l’individualisme débridé.

Compléments :

  • Sur l’art moderne, il semble avoir eu raison : L’art moderne expliqué.
  • Lévi-Strauss et Rousseau : La Dentellière (compléments).
  • Mon intérêt pour le sujet vient de ce que la conduite du changement c’est utiliser les « structures » d’une société (des règles qui guident notre comportement collectif, et qui la maintiennent telle que, tout en lui permettant d’évoluer).

La Dentellière

Curieusement ce film me rappelle mon commentaire de Welcome :

Une fois de plus, on y voit la rencontre d’un intello, vain et plein de préjugés de caste, et d’un être fruste dont la vie est passion, mais qui ne sait pas l’exprimer, d’où mépris du premier.

J’en viens à m’interroger sur la récurrence de ce thème dans la culture française et dans sa formalisation par Rousseau, qui montre que toute la sophistication de notre époque n’a pour résultat que de faire de nous des intellos ou des bobos, c’est-à-dire de corrompre « l’état de nature », qui est naturellement le nôtre.

Compléments :

  • L’ethnologue américain Clifford Geertz croit d’ailleurs que l’œuvre de Claude Lévi-Strauss était inspirée par l’idéologie de l’état de nature rousseauiste et que La pensée sauvage en était l’expression. (Geertz, Clifford, The Interpretation of Cultures, Basic Books, 2000.)

Contrôle culturel

La crise a posé la question du contrôle des organismes financiers. Mais pourquoi s’arrêter à leur cas particulier. Peut-on laisser quoi que ce soit sans contrôle ? Mais qu’est-ce qu’un contrôle efficace ?

Les travaux de Galbraith sur la crash de 29, qui ressemble comme un frère au nôtre, me fait dire que contrairement à ce qu’on nous affirme, le contrôle a été déficient aux USA, non parce que les contrôleurs étaient incompétents car mal payés, mais parce que son élite partageait, et partage toujours, les mêmes idées.

D’ailleurs qu’arriverait-il à un monde globalisé et uniformisé, si sa classe dirigeante était prise du d’une crise de folie ? Comme le pensait Lévi-Strauss (Race et histoire), il faut peut-être s’inquiéter de l’appauvrissement de notre diversité culturelle.

Par conséquent, le contrôle demande une surveillance par des gens qui ne partagent pas les mêmes valeurs que ceux qu’ils contrôlent.

À ce sujet, si l’idée anglo-saxonne de faire payer le contrôleur par le contrôlé (cf. les auditeurs et les cabinets de notation) est dangereuse ce n’est pas tant parce qu’elle corrompt le contrôleur, que parce qu’elle amène le contrôlé à choisir un gendarme qui lui ressemble, comme il le fait quand elle recrute un collaborateur.

Une seconde idée, que suscite chez moi les blogs d’économistes américains (ou « Attrape moi si tu peux »), est qu’il est tout de même bien pratique que des criminels repentis nous expliquent ce que font leurs anciens collègues. Comment autrement contrôler des activités hyper spécialisées ?

Je conçois donc, provisoirement ?, un homme comme étant fait de deux couches :

  • l’une, qui est plus ou moins commune à l’humanité, lui permet de jouer son rôle de citoyen : c’est grâce à elle qu’il peut juger de ce qui se passe autour de lui, sans se laisser abuser.
  • L’autre lui est propre, ou propre à sa communauté : elle lui montre ce qu’il y a de bizarre, voire de dangereux, dans le comportement de ses pairs.

Portrait du philosophe français

J’ai dit ailleurs que le paradoxe permettait de comprendre la logique qui guidait un homme, ou un groupe humain. Depuis quelques années le philosophe français me propose beaucoup de paradoxes. Voici l’état actuel de la modélisation qui me permet de les expliquer.

  • Je crois avoir compris que la philosophie est vue comme une sorte de socle qui forme la pensée et permet d’aborder d’autres disciplines. L’équivalent des mathématiques pour les ingénieurs. Raymond Aron, Émile Durkheim et Claude Lévi-Strauss, par exemple, étaient des philosophes.
  • Le travail du philosophe semble être un travail de raisonnement solitaire. Il part de textes et en fait des développements subtils. Un peu comme un mudicien de Jazz. Ces développements suivent sûrement des règles précises : l’amateur sait les apprécier. Mais ces règles ne sont pas celles de la science, qui veut que tout raisonnement tienne compte d’autres résultats scientifiques, et que toute prédiction puisse être testée.
    Exemple : Traité de l’efficacité de François Jullien. Il donne une vision de la Chine caricaturale et partiale, qui ne correspond pas à ce qu’on peut en voir par ailleurs. Quant à La civilisation chinoise de Marcel Granet, qui semble demeurer un fondement de l’école sinologique française, un de ces critiques étrangers la traitait de « poésie ». Marcel Granet aurait rejeté tout autre moyen d’étude de la civilisation chinoise que les textes anciens (en particulier l’archéologie).
  • En regardant un texte d’introduction à Kant, j’en suis arrivé à la conclusion que ce n’était pas un texte d’introduction. En effet, on y développe une interprétation de l’œuvre de Kant qui n’est pas compréhensible sans études préalables. En fait, l’enseignement de la philosophie doit venir de la parole du maître. Une parole complexe, sans concession, que seuls quelques élus arrivent à pénétrer (ou à répéter ?). Je m’interroge. Est-ce que la philosophie telle qu’elle est enseignée en France est un savoir ? Ou est-ce un moyen de sélection ? Le moyen d’entrer dans un monde à part, celui de l’intellectuel ? Un monde qui, comme celui de la chevalerie, a des règles extrêmement complexes, qui n’ont qu’une relation lointaine avec son objectif apparent (la guerre pour la chevalerie) ? D’ailleurs, le philosophe n’a-t-il pas un langage propre ? Un langage précieux et recherché (il adore le « dès lors »), mais qui ne correspond à rien de ce qui a fait la gloire de la littérature française.

Comme le chevalier, le philosophe français est menacé par la rationalité, avec laquelle il ne peut se mesurer. Peut-il lui arriver ce qui est arrivé à l’Ancien régime ? Tocqueville déplorait l’élimination par la démocratie des êtres exceptionnels qui l’avaient précédée. Il ne restait plus que des médiocres. En est-il de même du philosophe français ? Il représente une richesse qui nous est inaccessible, et que nous menaçons faute de la comprendre ?

Pourra-t-il s’adapter au monde moderne, et nous faire profiter de ses traditions, ou disparaîtra-t-il comme les Incas, les indiens d’Amérique, la noblesse d’Ancien régime et la chevalerie ? Dans le changement qui lui est nécessaire, a-t-il besoin d’un « donneur d’aide » ?

Compléments :

  • GRANET, Marcel, La civilisation chinoise, Albin Michel, 1994 (première édition 1928).
  • JULLIEN, François, Traité de l’efficacité, Le Livre de Poche, 1996.
  • BILLETER, Jean-François, Contre François Jullien, Alia, 2006.
  • LACROIX, Jean, Kant et le Kantisme, Que Sais-je ?, 1966.
  • Sur les règles de la chevalerie, qui semblait considérer la bataille comme une partie d’échecs (dont la règle est de tuer le roi adverse) : DUBY, Georges, Le Dimanche de Bouvines, 27 juillet 1214, Gallimard 1985.
  • TOCQUEVILLE (de), Alexis, De la démocratie en Amérique, Flammarion, 1999.
  • La technique du paradoxe : Démocratie américaine.
  • Sur le rôle du donneur d’aide dans le changement : Tigre tamoul.