Kierkegaard

Difficile de comprendre une oeuvre en une émission. Jadis France culture en a consacré une à Kierkegaard.

Qu’en penser ? Cela commence comme un existentialisme, nous sommes des marionnettes sociales, nous devons retrouver notre unicité, mais ça se termine par une sorte de pari de Pascal. Notre seul espoir est Dieu, mais il est inaccessible.

Ce qui est surprenant est que Kierkegaard s’exprime comme moi. Il me semble que contrairement à ce que je pensais l’angoisse existentielle ne soit pas un instant particulier de l’existence où l’on prend conscience de son absurdité. Elle en serait un trait permanent. Cela ressemble à mon « in quiétude », condition de succès du changement.

Plus surprenant, lui aussi aurait dit « j’ai toujours tort ». Ce qui serait une bonne chose. L’homme se dirigerait vers Dieu, par des successions de remises en causes radicales, sans fin. Serait-ce ce que j’appelle « l’erreur est humaine » ? L’histoire de l’humanité serait faite, selon moi, d’erreurs utiles. C’est parce que nous avons été convaincus de leur véracité que nous avons trouvé la force de progresser.

Ai-je compris ou biais de confirmation ?

(Ce que j’ai écrit sur ce sujet, il y a longtemps.)

La vérité est-elle subjective ?

A l’envers des croyances modernes, Kierkegaard affirme que la vérité n’est pas objective, mais subjective. Vieil argument : l’homme et Dieu sont de même nature. C’est donc en cherchant en soi que l’on trouve Dieu, donc la vérité. Rousseau semble arriver à la même conclusion. 

Une illustration ? Histoire d’une jeune fille. Bien que douée pour les maths, elle décide qu’elle doit étudier dans une école d’art, car c’est un lieu où l’on s’amuse. Malheureusement, elle dessine comme une enfant de 8 ans. Alors, elle mobilise son professeur de dessin et ses amis, et réussit le concours d’entrée. Elle se révèle l’animatrice et l’organisatrice des fêtes de l’école. Ses professeurs se doutent bien de quelque-chose de bizarre, mais, lorsqu’ils décrètent l’importance des notes de dessin, elle répond qu’il n’y a pas assez de travail de groupe, et prend dans le sien les meilleurs dessinateurs de l’école. Avaient-ils lu Kierkegaard ? Comprenant qu’elle contournera toutes les règles qu’ils créent, ils décident de faire une entorse à une des lois de l’école : elle ne peut profiter d’un « rattrapage » auquel elle aurait eu droit. Elle a continué sa carrière ailleurs. 

L’arbitraire est peut-être une des règles de la vie… A condition de ne pas en faire une fin en soi ?

Traité du désespoir

Kierkegaard, c’est un désespéré. Un écorché vif, dont la vie se terminera tôt. C’est une contradiction sur pattes : un intellectuel parmi les plus brillants de sa nation, un prosateur de génie, et un être hautement religieux. Quelqu’un qui aurait dû être pasteur, s’il n’avait pas jugé que le protestantisme officiel était indigne de Dieu. Ivre d’absolu, il soigne son angoisse existentielle en bâtissant la théorie d’une vérité ultime. Curieux qu’on en ait fait un philosophe. Fou de Dieu, prophète d’une sorte de Jihadisme, me semblerait plus approprié à son cas.
La raison refuse la foi ? Alors, il veut démontrer la foi protestante, et uniquement celle-là !, par la raison. Par le sophisme ? Car il le fait en disant que tout ce que la raison juge mal est bien. La religion dit tout et son contraire, avec autant d’aplomb ? eh bien, le paradoxe, c’est la marque du vrai ! Vous êtes heureux ? Eh bien, vous êtes le plus désespéré d’entre-nous, puisque vous n’avez pas conscience de l’être ! Et tout cela exprimé dans un style des plus abscons. « Le moi est un rapport se rapportant à lui-même, autrement dit il est dans le rapport l’orientation intérieure de ce rapport ; le moi n’est pas ce rapport, mais le rapport sur lui même du rapport. » Cet homme vous transforme une banale expérience quotidienne en une abstraction mathématique. C’est parce que vous ne comprenez pas ce que je dis que c’est juste ? Il fait de la raison un article de foi ?

Kierkegaard est un ultra de l’individualisme. Il hait la foule (la société ?). C’est en plongeant en soi que l’homme se découvre, au travers de Dieu. « dans son rapport à lui-même, en voulant être lui-même, le moi plonge à travers sa propre transparence dans la puissance qui l’a posé. Et, à son tour, cette formule, comme nous l’avons tant rappelé, est la définition de la foi. » Voilà la conclusion du livre, et son message.

Kierkegaard est le pionnier du courant existentialiste moderne. Les Grecs l’ont précédé. La raison est un outil. Mais il peut nous aliéner (celui qui ne connaît pas le désespoir est un légume), ou nous rendre fou. Il y a « quelque-chose » au delà de la raison. Source de crainte et d’espoir. Car, cela peut se rebiffer brutalement, si on l’ignore. Mais aussi, cela signifie que l’on ne peut jamais dire que quoi que ce soit est définitivement fichu. Voilà mon interprétation de la question. Mais je n’ai pas le génie de Kierkegaard.

L’existentialisme pour les nuls

FLYNN, Thomas R., Existentialism A very short introduction, Oxford University Press, 2006.
L’existentialisme appartient à une très ancienne tradition, qui remonte à Socrate. Nietzsche et Kierkegaard sont des précurseurs du mouvement moderne (Sartre, de Beauvoir, Camus, Merleau-Ponty et Heidegger, sur une voie différente). C’est une philosophie de la liberté (individuelle).
Tout homme est bâti sur un choix initial, qui définit ses valeurs et auquel sa vie doit être fidèle (authenticité). Ce choix est au-delà de la raison. Il se découvre en cherchant la logique implicite du parcours suivi par l’individu. Il se révèle aussi lors de crises (nausée, angoisse existentielle) : l’homme confronté au néant, découvre ce qui compte réellement pour lui. C’est un acte de foi. C’est une forme de naissance : il ne sera un homme à proprement parler que s’il refuse le cours qui semble lui être imposé, s’il transcende son sort. Il se construira, par ses décisions et son action, en conformité à son choix fondateur (l’existence précède l’essence : on devient ce que l’on doit être, par l’engagement).
Cette liberté a beaucoup d’ennemis : la faiblesse de l’homme, qui a peur des conséquences de ses choix existentiels, le conformisme, le déterminisme (Freud) qui la nie, la pensée abstraite (Marxisme, religions) qui exige l’obéissance…
L’œuvre des existentialistes ne s’adresse pas à la raison, trop limitée. Pour transmettre leur enseignement, ils utilisent l’eidétique de Husserl, qui communique une expérience par une série d’exemples. D’où la place de l’art (engagé) dans leurs travaux.
Et leur théorie semble avoir découvert tardivement la société, qui y occupe une situation un peu inconfortable.
Remarque personnelle. Curieusement leur pensée ressemble à celle des protestants : l’homme (l’élu ?) a une vocation, son rôle sur terre est de l’accomplir.