Première fois

Il n’y a pas très longtemps que j’ai pu entendre de la musique suffisamment fort, sans craindre de gêner quelqu’un. Il s’agissait d’une oeuvre de Liszt. Et j’ai eu une révélation : je me suis cru un de ses contemporains le découvrant. En comparaison avec la musique de son temps, c’était une révolution. L’effet était fantastique.

J’ai eu le même sentiment en écoutant Joseph Kessel parler de sa vie. Aujourd’hui, nous jetons un regard blasé sur son époque, alors qu’elle fut extraordinaire. Il fut aviateur en un temps où l’aviation était un progrès presque inconcevable, il a vécu une guerre de luxe et de camaraderie (ce qui se voit dans L’équipage). Puis, au moment où elle s’achève, il se trouve engagé dans une équipée absurde qui lui a fait faire le tour du monde, accueilli à chaque étape avec un enthousiasme délirant, comme un héros. On oublie, qu’en ces temps, la France était admirée pour son courage et sa victoire et que ses aviateurs étaient considérés comme des maîtres. (Ce qui doit expliquer le choc que fut, pour l’opinion internationale, sa défaite honteuse en 40.)

Fortune carrée

Un livre lu il y a près d’un demi siècle. Aucun souvenir. Curieux roman. Un premier personnage apparaît, puis disparaît. D’autres surviennent. L’histoire semble artificielle.

Aventures dans les années 30 autour de la mer rouge. Un des personnages est Henri de Monfreid. Et il me semble bien avoir déjà lu une partie de ce qui est raconté ici dans ses mémoires.

Mais ce livre est beaucoup moins intéressant que ceux de Monfreid. Une fois de plus une belle histoire vraie est gâchée par un sentimentalisme regrettable.

Il faut bien gagner sa vie ?

(Un livre qui choquerait les sensibilités modernes ? L’aventurier européen est respecté, parce qu’il se fond dans les cultures locales, qui consistent, entre autres, à s’étriper et à faire le commerce d’esclaves.)

L’équipage

La guerre de 14, une escadrille d’aviation. Ce qu’a vécu Kessel. Et cela commence bien. On se retrouve balloté dans un biplan au dessus des lignes ennemies. Mais cela tourne court. Tout l’intérêt du livre est ruiné par une sotte et invraisemblable histoire d’amour, pleine de bons sentiments. Un conflit entre le coeur et le devoir, bien sûr. Au moins, Kessel écrit-il simplement et clairement. Ce qui est un mérite, aujourd’hui.

Rien à voir avec Ceux de 14 de Maurice Genevois. Les aviateurs mangeaient beaucoup et buvaient sec, ils étaient bien logés, et étaient la plupart du temps désoeuvrés. De temps à autre, ils étaient abattus en flamme. Aucune comparaison avec l’horreur des tranchées.

Et question récurrente, déjà posée au sujet des corsaires : comment se fait-il que l’on tire des récits aussi mièvres de pareilles expériences ? Le héros est inconscient ? Et lorsqu’il se met à écrire, il fait ce que lui dicte la société ? Girouette humaine ?

(Rien à voir, non plus, avec Pilote de guerre de Saint Exupéry. Le récit d’une seule mission, elle aussi d’observation. Elle se vit minute par minute. Et, surtout, on y comprend les raisons de la défaite, l’esprit qui y a conduit.)

Les temps sauvages

D’ordinaire je n’ai pas une grande estime pour Joseph Kessel, gloire d’un temps révolu. En fait, je n’aime pas les romans.

Mais ce livre, dont je n’ai entendu que des extraits, n’en est pas un. A la fin de la guerre de 14, l’état major allié craint que l’Allemagne ne reconstitue un front en Russie. Il décide d’envoyer des troupes en Sibérie. Kessel est volontaire.

Il découvre une humanité de la fin des temps, l’homme redevenu animal. Le milieu naturel de l’aventurier et de l’écrivain.