La stratégie de Boris

Quelle peut-être la stratégie de Boris Johnson ? Rien dans les mains, rien dans les poches, tout au bluff ? (Démonstration du nouvel esprit anglais qui va résulter du Brexit.)

Lorsque j’étais petit, j’entendais l’histoire suivante : un laveur de vitres pour gratte-ciel ayant oublié une vitre, dit à un collègue : pas besoin de nacelle, tiens-moi par les bretelles. Et, alors qu’il nettoie les carreaux manquants, il se met à rire. Pourquoi ? lui demande l’autre. Il n’en faudrait pas beaucoup pour que je te fasse tomber ! J’ai l’impression que c’est ce que pensent les Anglais.

Toujours est-il qu’entre les attaques des Anglais, des Chinois, des Américains et des Russes, et les divisions internes à l’Europe, il ne fait pas bon être Européen. « Ce qui ne tue pas renforce ». L’espoir fait vivre.

Boris Johnson ou la pensée magique ?

Un journaliste m’a parlé de « pensée magique » au sujet d’une mode du numérique. Je me demande si « pensée magique » n’est pas ce qui caractérise la pensée moderne : je crois donc ça marche.

Boris Johnson ? Il a un parcours curieux. Il n’a rien fait de remarquable de sa vie, sinon le clown. Comme ministre : néant ? Quant au Brexit, il était contre initialement : s’y est-il rallié par opportunisme ? (Quand on veut diriger un parti, il faut s’opposer à ceux qui sont en place.) Ce que je comprends de son discours est : sortons de l’UE, et, nous redeviendrons entreprenants.

Mais, déjà, qui est « nous » ? D’où va venir cet élan salvateur et unanime, sachant que l’équipe n’est même pas unie. Et que ceux qui ont voulu le Brexit sont probablement les moins entreprenants du lot ?

(The Economist lui voit un atout : il n’aura pas de trublion dans son gouvernement.)

Qui est Boris Johnson ?

Ce blog essaie de comprendre la logique qui explique le comportement des grands qui nous gouvernent. Avec Boris Johnson, la tâche pourrait être difficile.

A première vue, il s’inscrit dans un mouvement de « dégagisme » mondial. Nous avons été gouvernés par ce que l’humanité fait de mieux en termes d’éducation et de morale. Or, il s’avère que les classes gouvernantes sont les seules à avoir profité de leur politique. Réaction : élire ce qu’elles ont affirmé être le mal absolu. Ce mal absolu est généralement un homme fort qui s’inscrit dans la tradition du pays, et dont les valeurs sont opposées à celles de l’élite globalisée.

Boris Johnson s’explique en partie ainsi. Je le perçois comme une caricature de Churchill. Plus exactement, une caricature de la haute société anglaise éteinte après guerre. Ce qui correspond, chez nous, à l’aristocratie d’ancien régime. Déçu par ce que lui proposait le présent, l’Anglais revient au passé, comme tout le monde.

Le problème c’est « caricature », car Trump, Poutine ou Bolsonaro ont quelque-chose de l’original, ils ont un moteur propre. Où peut aller une caricature ?

Chaos et fin nucléaire ?

Al Qaïda se porterait bien. Contrairement à ce qu’espérait le gouvernement américain. (Ce mouvement est-il autre chose que la conséquence du chaos qui existe au Moyen-orient ?) L’attaque des terroristes somaliens contre le Kenya aurait rendu sympathique un gouvernement peu recommandable. En Syrie, les rebelles modérés comptent de moins en moins. Qu’il n’y ait pas eu d’intervention américaine leur aurait été fatal. En Egypte, le retour à une forme de dictature de l’armée semble se confirmer. Les Iraniens seraient toujours aussi désireux de se rapprocher des USA.

Qui avait dit que les BRICS avaient l’avenir pour eux ? C’est au tour du Brésil de ne pas aller très fort. Economie vacillante, assurance sociale digne de l’Europe, coût de la vie extraordinairement élevé, système politique bloqué par l’intérêt personnel, infrastructure de transport désastreuse. (Cela ressemble à l’Inde. Faudrait-il plus que l’économie de marché pour transformer un pays ?)
Tout le monde attend Mme Merkel, qui elle-même cherche des alliés pour constituer un gouvernement. Cela devrait prendre du temps. Mais elle l’a pour elle. La France s’enfonce dans le cercle vicieux de l’augmentation d’impôts. Et M.Strauss-Kahn va sauver l’économie serbe. La Hollande serait une nouvelle victime d’une austérité qui ne résout rien. Son gouvernement vacille. L’extrême droite bientôt au pouvoir ? En Angleterre Ed Miliband part à gauche et promet de réduire le prix de l’énergie. Mais celui-ci dépend d’entreprises privées. Et l’Angleterre manque de capacités de production. Elle a besoin de leurs investissements. Peut-elle être désagréable avec eux ? (A moins de les nationaliser ?) Aux USA, les Républicains continuent de bloquer le gouvernement. On en vient à regretter les coups tordus de Lyndon Johnson, à qui aucun politicien ne résistait. On aurait aussi compris pourquoi le taux de chômage américain n’est pas plus élevé : les sans emplois se feraient porter invalides (les pensionnés seraient passés de 1,3% en 70 à 4,6% en 2013).
La cigarette électronique est en croissance. Les fabricants de cigarettes s’y mettent, pour ne pas se faire dépasser. Blackberry serait condamné. Son marché, l’entreprise, serait envahi par les terminaux grand public.
Périrons-nous par le nucléaire ? « les arsenaux nucléaires sont des systèmes si complexes et catastrophiques que les être humains – quelles que soient leur formation et leur discipline – ne peuvent empêcher la survenue d’un désastre, tôt ou tard. »

Science. « Les récifs sains ont besoin des requins de même que les forêts saines ont besoin des loups. » La disparition d’un membre d’un écosystème conduit à un déséquilibre qui touche tous les autres. 

La crise : décongélation et expérimentation ?

Kurt Lewin est fameux pour avoir modélisé le changement comme un phénomène de décongélation des paradigmes qui guident nos comportements collectifs. Le tableau ci-dessous présente cette modélisation (D’après Exploring corporate strategy, de Gerry Johnson et Kevan Scholes, Prentice Hall, janvier 1999.)

Supposons que ceci soit juste. Où en est le monde dans son changement ? Et quelles pourraient être les forces de la conformité ?

  • Je me demande, pour cette dernière question, s’il ne s’agit pas du néolibéralisme, avec, pour élément avancé, The Economist. 
  • Lorsque la crise a frappé, on l’a interprétée comme due à une insuffisance de néolibéralisme. D’où la rigueur. Mais le doute gagne. Je me demande si les différentes révoltes et tentatives de changement de régime ne sont pas des expérimentations. Plutôt ratées pour l’instant. Et les idées ne sont pas très neuves. Début de phase d’expérimentation ?
Symptômes

Etapes
Pression de la conformité
Rumeurs et signaux
Questions inquiétantes
Mécanisme de “ décongélation ”
Essai d’interprétation par rapport à l’ancien mécanisme
Besoin de changement ressenti
Anticipation de l’organisation
Pression politique pour ne pas remettre en cause les valeurs établies
Vues divergentes sur les causes et les remèdes
Flottement
Recherche d’information
Test d’appui “ politique ”
Recherche d’information
Interprétation de l’information comme justifiant le statu quo
Test des nouvelles idées
Expérimentation
Résistance aux nouvelles idées
Nouvelle “ congélation ”

Naissance et déclin des nations

OLSON, Mancur, The Rise and Decline of Nations, Yale University Press, 1984. Les individus tendent à former des coalitions. Et ces coalitions, en protégeant leurs intérêts, nuisent à ceux de la société. Cette thèse expliquerait l’évolution récente du monde, ainsi que des phénomènes plus anciens tels que la formation des castes en Inde, et des classes en Angleterre.
  • Lorsque les nations se constituent elles connaissent des phases explosives de croissance jusqu’à ce que les coalitions se forment et bloquent leur évolution (ce qui se passe actuellement en Occident). Ces coalitions ont un effet particulièrement pervers en phase de récession : elles conduisent au sous-emploi massif.
  • Leur perversion vient en grande partie de ce qu’une coalition se forme d’autant plus facilement qu’elle a peu de membres : de ce fait, elle défend les intérêts d’une infime partie de la société. Les coalitions majeures sont les oligopoles économiques et les syndicats. Sur le long terme, des coalitions importantes peuvent se former, elles défendent alors des intérêts larges (la sociale démocratie suédoise recouvre la quasi-totalité de la nation).
  • Conséquences ? Les politiques gouvernementales, macroéconomiques, sont contreproductives. Particulièrement, d’ailleurs, quand elles servent les intérêts de lobbies. Pour rendre efficace une société, il faut s’occuper du cas particulier de chaque coalition. On entre dans le domaine de la microéconomie. Exceptions : 
  • Il est parfois possible de tromper les réflexes des coalitions. C’est ce qu’aurait fait le Keynésianisme. Voici pourquoi. Le comportement des coalitions obéit à des règles. Les coalitions ont beaucoup de mal à s’accorder, elles décident lentement. Pour ces raisons, elles tendent à s’accrocher à des principes de cohésion simples (faciles à négocier), qui, une fois acceptés, sont quasi impossibles à remettre en cause. Ainsi, les démarrages de phase d’inflation peuvent les abuser et faire qu’elles s’approchent de l’optimum économique (de la société) sans s’en rendre compte.
  • La suppression des frontières et les révolutions sont bonnes pour l’innovation et la croissance, puisqu’elles détruisent les coalitions ou les rendent inopérantes en les ouvrant à la concurrence extérieure.
Commentaire :
  • Cela semble parler de notre crise. Simon Johnson y voit la main d’oligarques. Sommes-nous condamnés à un long déclin avec un sous emploi massif ? 
  • Le Keynésianisme de nos gouvernements a été judicieux ? Mais a-t-il été opérant ? Les oligopoles continuent à augmenter leurs bénéfices, sans relancer l’économie.
  • Il me semble que la globalisation de ces dernières décennies fut une tentative faite par les oligopoles occidentaux de construire des oligopoles mondiaux (cf. la stratégie de l’automobile ou de l’aéronautique). Alors, la réaction des pays émergents pourrait-elle amener une dislocation de ces coalitions et un redémarrage de la croissance, y compris chez nous ?
  • Ce que dit aussi ce texte, c’est que la nature a horreur des individus isolés : elle les constitue immédiatement en société. Car ce que décrit Olson, la création de coalitions de plus en plus complexes, ressemble à s’y méprendre à la constitution d’une société et de sa culture. Cela signifie-t-il qu’il ne peut y avoir de croissance sans dislocation sociale ? Que création = individualisme ? Et qu’il faut des crises pour casser le tissu social afin qu’il devienne innovant ? C’est la théorie de Schumpeter, sa vision du capitalisme. Mais, il avait fini par penser que la société bloquerait ces crises en générant des oligopoles qui se rejoindraient pour former une sorte de communisme (au sens détention collective des moyens de production, pas URSS). L’innovation deviendrait un processus comme un autre pour ces bureaucraties (à l’image de l’innovation de Bosch). Il n’y aurait plus besoin de « destruction créatrice », de crise. Peut-être qu’alors la société se sera détournée de l’économie, Dieu trop violent pour ses enfants ? L’économie sera alors devenue une préoccupation secondaire pour notre société, qui aura trouvé une autre source d’aliénation, pour reprendre le vocabulaire de Marx.
Compléments :
  • SCHUMPETER, Joseph A., Capitalism, Socialism, and Democracy, Harper Perennial, 3ème edition, 1962.
  • SCHUMPETER, Joseph A., The Theory of Economic Development: An Inquiry into Profits, Capital, Credit, Interest, and the Business Cycle, Transaction Publishers, 1982.
  • Karl Marx.

Image (déplorable) du patron français

Olivier Ezratty est bloggueur officiel de l’université du MEDEF (La recherche des temps nouveaux au MEDEF). Sur l’atmosphère surréaliste de l’événement : « On est plus proche du Bac de Philo que des préoccupations directes “terre à terre” des chefs d’entreprise. »

Pendant deux jours des grands patrons sont enfermés avec des ministres et quelques stars de l’innovation du moment (celles qui épatent le politique et crèvent le lendemain), pour quoi faire ? Rien. Ne pourraient-ils pas mieux occuper leur temps ? Au milieu d’une crise n’y a-t-il pas de quoi s’interroger? Chercher de nouveaux revenus ? Le Titanic s’amuse ?

Comment veut-on que la France se réconcilie avec son patronat, s’il donne l’image du dilettantisme, s’il se montre moins familier des réalités de l’entreprise que ses employés ?

Compléments :

  • Simon Johnson nous dirait-il que nous sommes en face d’un rassemblement d’oligarques ?
  • Si le patron veut nous faire l’aimer, il doit nous montrer qu’il mérite son salaire, qu’il résout des problèmes que nous ne saurions pas résoudre. C’est l’objet de Trouble shooter.

Avantage économique des démocraties

Democracy, diversification, and growth reversals explique que la force des démocraties est la maîtrise de leur croissance. Les pays peu démocratiques vivent des montagnes russes.

Ce qui explique ces montagnes russes, c’est le manque de spécialisation (par exemple pétrole) de leur économie, quand l’industrie locale a le vent en poupe, le pays se développe vite, quand ce n’est plus le cas, c’est le chaos. Les démocraties laissent prospérer l’initiative individuelle, qui diversifie les risques.

Et l’Islande ? C’est pourtant un pays démocratique. Et l’Irlande, les USA et l’Angleterre (dans une moindre mesure) ?

Ceci donnerait-il raison à Simon Johnson ? Nous avons vécu une période où l’oligarque, le manager professionnel, a été roi, il a tué (via les fonds d’investissement) les entrepreneurs, il a détruit la diversification et la vitalité du tissu économique (cf. les modes de management qui ont affecté, notamment, l’automobile) ? Il est parvenu à démolir les processus démocratiques, ceux qui font qu’aucun individu ne peut imposer ses intérêts aux autres, et que du coup la nation est multiple ? Est-ce cela le fondement de la démocratie ?

Compléments :

Crise et cancer

Depuis toujours on soupçonne un parallèle entre fonctionnement du corps et de la société. Peut-être avec raison me suis-je dit en écoutant David Servan-Schreiber, hier, dans une émission de France Culture. Voilà ce que j’ai retenu de la fin de l’émission (j’ai raté le début) :

  • Les cellules du corps essaient toutes de se développer au détriment de l’intérêt général, mais elles sont rappelées à l’ordre par le système de contrôle interne. Le cancer, c’est une cellule qui a réussi à tromper ce système. Cette description ressemble à celle de la crise : la crise comme cancer ?
  • La dépression. Elle a une utilité. Elle amène l’homme à se replier sur lui-même, à moins consommer, à remettre en cause ce à quoi il croit et à réinventer quelque chose de neuf. Ce qui aide l’homme à sortir de la dépression, c’est de lui faire entrevoir une vie différente (l’autre n’étant plus possible) mais très désirable.

Je me demande ce que la politique pourrait apprendre de la médecine. Vraisemblablement elle a le tort de ne travailler aujourd’hui qu’à la réparation de l’ancien système, alors qu’elle devrait s’atteler à chercher une nouvelle identité pour l’humanité, une nouvelle raison de vivre. Quant au cancer, doit-elle le traiter comme le fait la médecine ? Un régime de cheval qui détruit les cellules cancéreuses et tout ce qui a le malheur de se trouver autour ? Espérons pour les financiers que l’idée ne nous passera pas par la tête. Espérons aussi que nous trouverons un moyen pacifique de régler la crise, qui inspirera la médecine.

Compléments :

  • Sur l’utilité de la déprime humaine, et sur le tort que trop d’optimisme fait aux Américains : Stress américain.
  • La crise comme cancer rejoint la thèse de l’économiste Simon Johnson, et celle de Rousseau sur « l’égalité » : Crise : destruction destructrice. Il me semble que ce que l’Amérique appelle innovation est de plus en plus souvent une victoire de l’intérêt individuel sur l’intérêt général. Une manière de cancer.

Prochaine crise

Simon Johnson fait un bilan de l’état de l’économie américaine et de sa gestion :

  • Une reprise s’annoncerait, mais de façade, économie très fragile, chômage installé pour longtemps, déficit peut-être incontrôlé, pas de moteur économique, gouvernement occupé à masquer la réalité. Mais les patrons du secteur financier se tirent de la crise qu’ils ont suscitée aussi bien qu’ils y sont entrés. Tout n’est pas noir.
  • Plus inattendu : une bulle spéculative serait en gonflage. Les taux d’emprunt étant très faibles aux USA, les pays solvables peuvent se financer à bon prix. Ce qui pourrait être une bonne nouvelle pour les USA (et leurs banques) : il pourrait y avoir baisse du dollar, début d’inflation, donc attaque de la dette et compétitivité à l’export. La baisse du dollar allégerait aussi les remboursements des débiteurs. Comme d’habitude quand il y a excès d’argent, il y aura spéculation et crise.

Amusant, depuis la chute du mur de Berlin et la prise en main de l’économie mondiale par les USA, une crise succède à une autre. À chaque fois, ils pensent avoir trouvé la formule gagnante, à chaque fois elle crée une nouvelle crise. Précédents épisodes étrangers : Consensus de Washington.